Touchez pas à ma nationalité!

Déchéance de nationalité : Marine l’a dit, François l’a fait… non j’exagère ! Ce n’est pas encore fait. D’ailleurs s’il l’a annoncé, ce n’est pas -je l'espère- parce qu’elle l’a dit. Mais ça le ressemble. Comme je suis « bi » je me sens concerné, même si je n'ai rien à me reprocher !

 Oui, je suis binational, ayant été naturalisé en 1981, au moment des grandes nationalisations de l'ère Mitterrand. Après vingt ans sous un régime fasciste, quelques déboires avec la police politique et quinze ans de statut de réfugié, me voilà citoyen français. A ce moment là la démocratie avait banni le régime totalitaire dans mon pays, mais les rebondissements de la vie font qu'à un moment donné le nouveau citoyen devient natif de là où on vit.

 Et cette liberté de se retrouver dans un autre lieu, d'avoir choisi de courir des risques pour atteindre la liberté, vous fait respirer à pleins poumons l'air du large, un large pas forcément maritime, mais celui qui vous est propre, celui de l'avenir que vous cherchez à bâtir.

Quand on a vécu cela on reste définitivement pris par la signification pour soi d'avoir choisi une autre nationalité sans pour autant abdiquer ou renier la culture de la première. Même si après, tout compte fait, ces questions de nationalité deviennent bien secondaires et on se sent en réalité d'ailleurs -ou de partout- où qu'on soit.

 Entendre, au moment où la terreur, les gestes violentes qu'on a souffert ou parfois vu autour de soi, le Président de la République affirmer que «nous devons pouvoir déchoir de sa nationalité française un individu condamné...» on reste perplexe, se questionnant à quoi bon, pour quoi faire, qui vise-t-on?... le méchant ou ceux qui demandent sa tête?

 Parce que celui qui utilise la violence, la liquidation aveugle de l'Autre, voire sa propre mort, n'a pas "grand chose à cirer" de la nationalité française. C'est même cette nationalité ou ce qu'elle représente qu'il veut annihiler. On comprend alors que ce n'est pas la déchéance de la nationalité du méchant, du terroriste dont il s'agit, mais de nourrir les instincts, les pulsions les plus archaïques de ceux qui rejettent l'Autre et qui insufflent la peur.

 On sait qu'à quelques nuances près, Le Pen-Sarkozy partagent le même credo pour la déchéance de la nationalité. Par une manœuvre politicienne on croit comprendre qu'il s'agirait pour Hollande-Valls de forcer la main à la droite parlementaire et l'obliger à soutenir la démarche sécuritaire du gouvernement. Les effets d'une telle disposition semblent bien minces en termes de dissuasion. Et le premier-ministre finit par souligner qu'il s'agit d'une mesure symbolique. Curieux! Le symbole me paraît ici, qu'il est ailleurs. C'est justement le côté symbolique d'un renoncement de plus, outre le fait que cette disposition n'est pas de gauche (ou de sa tradition),  elle est très explicitement une atteinte aux valeurs humanistes qu'on peut encore prêter et attendre de la République.

 Touchez pas, M le Président, à ma nationalité! Ce que vous pensez gagner à court terme (à voir...) en inscrivant dans la Constitution un renforcement de la déchéance de la nationalité, inscrit en fait une différence, une distinction plus affirmée entre moi et mes Amis, mes proches, mes collègues de travail, d'études, de loisirs...

La cohésion sociale qui est par définition un des objectifs de la Constitution sera par cette disposition mise en cause car je deviens une exception et, si je suis français par naturalisation je reste un sujet susceptible de ne plus l'être, pour quelques hypothétiques bulletins de vote pour votre camp! Outre le fait que l'ajout constitutionnel que vous prônez aujourd’hui peut tomber sous n'importe quelles mains demain!

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