ARTHUR PORTO
Abonné·e de Mediapart

716 Billets

1 Éditions

Billet de blog 22 juil. 2022

ARTHUR PORTO
Abonné·e de Mediapart

Le Consul qui a ‘‘désobéi’’...

L’évocation de la rafle du Vel d’Hiv, et de la participation-collaboration de la police française m’a fait penser à la complicité ou à la soumission de l’administration française et des fonctionnaires qui y ont été assujettis (sans pouvoir s’y opposer ou désobéir) ou des fonctionnaires actifs- consentants... En juin 1940 un Consul a montré qu’on pouvait désobéir !

ARTHUR PORTO
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Devant l’avancée des troupes d’occupation nazis en France, en 1940, des milliers de réfugiés, civils et militaires, Français et étrangers, fuyaient vers le sud à la recherche d’un visa pour partir à l’étranger. La population de Bordeaux a ainsi été multipliée par trois.

C’est alors que le Consul Général du Portugal à Bordeaux, Aristides de Sousa Mendes, confronté à l’arrivée massive de demandeurs de visa a décidé de passer outre les consignes de l’État Portugais.

La circulaire n°14 de novembre 1939 du gouvernement de Salazar, manifestement d’inspiration raciste, interdisait l’entrée dans le pays aux apatrides, aux Juifs expulsés de leur pays, aux étrangers de nationalité indéfinie, aux Russes…

N’obéissant qu’à sa conscience et sa conviction chrétienne, le Consul Général du Portugal à Bordeaux a signé des visas sans distinction de situations et d’origines à partir du 17 juin 1940. Son Consulat avait compétence sur Bayonne et Hendaye et il a du intervenir directement à Bayonne car le vice-consul, sous ses ordres, avait des réticences à délivrer ces visas. Le 23 juin Aristides de Sousa Mendes est convoqué à Hendaye par un émissaire de Salazar et par l’ambassadeur du Portugal en Espagne pour faire cesser son action. Passant outre ces instructions, le 25 juin il accompagne un important ‘‘convoi de réfugiés’’ qui traverse la frontière de Biriatou (au pays basque) où la nouvelle de l’interdiction n’était pas encore arrivée...

Demis de ses fonctions au ministère des Affaires étrangères il fut condamné en octobre 1940, par une commission disciplinaire. Il se retrouve alors privé de revenus et dans l’impossibilité de subvenir aux besoins de sa famille de treize enfants. Il déclarera néanmoins au rabbin Kruger, auquel il est venu en aide à Bordeaux :

«Si des milliers de Juifs souffrent à cause d'un chrétien [Hitler], un chrétien peut certainement souffrir pour un si grand nombre de Juifs».

 
Il aura ainsi contribué à sauver plus de 30 000 réfugiés, dont 10 000 Juifs, qui ont pu quitter la France avec un visa portugais. Diplomate de carrière, il avait intégré le Ministère des Affaires Étrangères en 1910, deux mois avant la chute (le 5 octobre) de la monarchie portugaise. De Sousa Mendes a occupé plusieurs postes consulaires de par le Monde, jusqu’à Bordeaux où il a été nommé en août 1938. Son humanisme lui a valu d’être rayé pour toujours du tableau diplomatique du gouvernement de Lisbonne.

Il est mort en 1954, dans un grande dénuement. Aristides de Sousa Mendes reconnu et nommé « Juste entre les Nations » par Israël en 1966, n’a été réhabilité au Portugal qu’en 1988 (quatorze ans après la révolution des œillets). Grâce notamment au Comité Sousa Mendes, créé à Bordeaux en 1987, dont l’objectif était la reconnaissance de son action comme Consul. En 1998 le Parlement européen à Strasbourg lui a rendu également hommage.

Pourquoi ce rappel ?

Non, l’extrême-droite n’est pas passée et il n’y a aucune similitude en France entre la violence et l’occupation d’hier et la réalité d’aujourd’hui.

D’ailleurs, beaucoup d’opposants à Macron, et nous sommes nombreux, lui ont apporté leur vote pour ‘‘conjurer’’ le risque lepéniste.

Les élections législatives ont ouvert large les portes de l’Assemblée au FN-RN et la contribution, En Marche, du parti du président a permis d’octroyer deux vice-présidences à l’Assemblée aux députés lepénistes. Ceci doit, je pense, alerter les citoyens car cela souligne que cette ‘‘normalisation’’ est aussi le fait de la volonté de l’Élysée.

Ce rappel c’est, de ce fait, la volonté de partager ici le sens de cette ‘‘désobéissance’’. Et de rappeler, à l’occasion d’une date aussi importante pour le combat contre la barbarie et pour la dignité, comme celle qui évoque la rafle du Vel d’hiv, que la démocratie reste fragile. Le libéralisme économique qui dirige aujourd'hui l’État et ses atteintes au service public, contribue à la paupérisation et à la discrimination sociale, terreau de la démagogie et de l’extrême-droite.

‘‘Désobéir’’ aujourd’hui…

La désobéissance, ici d’un fonctionnaire, est un acte mais aussi un engagement civique qui nous concerne tous. Et les lanceurs d’alerte, citoyennes et citoyens, nous montrent aujourd’hui ce que c’est la solidarité humaine et sociale… On le sait, il y a toujours des risques de ne pas ‘‘obéir’’ aux injonctions et aux diktats d’un pouvoir présidentiel dont celui qui se veut tantôt Jupiter tantôt Vulcain mais toujours un ‘‘égo-mythologique’’.

Aujourd’hui en France, les policiers ‘‘lanceurs d’alerte’’ dénonçant le racisme dans la police, sanctionnés, démontrent que sous Macron ‘‘désobéir’’ est un acte de ‘‘lèse majesté’’. Il n’y a pas de volonté ou de recherche pour comprendre le pourquoi de cet acte, mais plutôt la répression qui sied bien à l’exercice du pouvoir de cette modernité En Marche.

Voir ici, /juste-avant-son-depart-didier-lallement-pris-en-flagrant-deni-de-justice* à propos d’un policier noir en arrêt de travail prolongé victime de ces discriminations. Mais aussi le sort du lanceur d’alerte Amar Benmohamed, policier sanctionné par son hiérarchie pour avoir eu le courage de dénoncer les mauvais traitements et le racisme de policiers au dépôt du tribunal de Paris, salué par /anticor-et-ses-prix-ethique-pour-2022

Et finalement un autre ‘‘désobéissant’’ de la Macronie c’est Cédric Herrou, agriculteur, défenseur emblématique des migrants qui traversent la Roya. Son acte d’accueil et d’accompagnement des migrants est un pur acte de ‘‘désobéissance’’ contre la répression discriminatoire d’un Préfet, et d’un État inhumain.

Voir ici /cedric-herrou-le-barbu-decontracte-et-heros-du-documentaire-libre, une référence au documentaire LIBRE qui lui a été consacré par Michel Toesca, présenté au Festival de Cannes en 2018. Et la rencontre de Freddy Mulongo avec Cédric, au Festival International du journalisme à Couthures-sur-Garonne.

Savoir que l’État français, aujourd’hui, a poursuivi ce citoyen (qui n’a aucune autre appartenance que l’humanité) pour un ‘‘délit de solidarité’’ parce que trop humain, permet de comprendre comment l’extrême droite progresse dans ce pays… contre toute forme de désobéissance!

références :

** le livre de Manuel Dias Vaz, éditions Quatorze, Mémoires et rencontres, m’a aidé à mieux comprendre le parcours de Aristides de Sousa Mendes et l’engagement de l’auteur dans le comité Sousa Mendes dont il est un des animateurs.

*** Le film-documentaire de Patrick Séraudie, sorti en 2020, L’héritage d’Aristides, permet de mieux suivre le combat du Consul du Portugal… /catalogue/lheritage-daristides

**** Le catalogue de l’exposition ‘‘1940 . L’Exil pour la Vie’’ aux éditions Quatorze (Comité Sousa Mendes * 14, cours Journu-Auber * 33300 Bordeaux)

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Terrorisme
Soudain, en plein cœur d’un service de renseignement, un cri long et rauque
Il y a trois ans survenait la première attaque commise par un membre de la police contre des collègues. Le seul et unique attentat à avoir frappé un service de renseignement. Mediapart a reconstitué cette tuerie à partir des dépositions d’une cinquantaine d’agents.
par Matthieu Suc
Journal
En Russie, sœurs, mères, épouses protestent contre l’envoi des hommes au front
Dans les manifestations contre la mobilisation militaire décrétée par Vladimir Poutine, les femmes sont largement majoritaires. La contestation monte dans les régions peuplées de minorités ethniques.
par Estelle Levresse
Journal
« Il faut aider les Russes qui fuient, qui s’opposent »
Alors que Vladimir Poutine a lancé la Russie dans une fuite en avant en annonçant la mobilisation partielle des réservistes, et des référendums dans les régions ukrainiennes occupées, quelle réaction de la société civile, en Russie ou en exil ? La chercheuse Anna Colin Lebedev et trois exilées qui ont quitté le pays depuis l’invasion de l’Ukraine sont sur notre plateau.
par À l’air libre

La sélection du Club

Billet de blog
Italie : il était une fois l’antifascisme
On peut tergiverser sur le sens de la victoire des Fratelli d'Italia. Entre la revendication d'un héritage fasciste et les propos qui se veulent rassurants sur l'avenir de la démocratie, une page se tourne. La constitution italienne basée sur l'antifascisme est de fait remise en cause.
par Hugues Le Paige
Billet de blog
Italie, les résultats des élections : triomphe de la droite néofasciste
Une élection marquée par une forte abstention : Le néofasciste FDI-Meloni rafle le gros de l’électorat de Salvini et de Berlusconi pour une large majorité parlementaire des droites. Il est Probable que les droites auront du mal à gouverner, nous pourrions alors avoir une coalition droites et ex-gauche. Analyse des résultats.
par salvatore palidda
Billet de blog
Trop c’est trop
À tous ceux qui s’étonnent de la montée de l’extrême droite en Europe, il faudrait peut-être rappeler qu’elle ne descend pas du ciel.
par Michel Koutouzis
Billet de blog
Interroger le résultat des législatives italiennes à travers le regard d'auteur·rices
À quelques jours du centenaire de l'arrivée au pouvoir de Mussolini, Giorgia Meloni arrive aux portes de la présidence du Conseil italien. Parfois l'Histoire à de drôles de manières de se rappeler à nous... Nous vous proposons une plongée dans la société italienne et son rapport conflictuel au fascisme en trois films, dont Grano Amaro, un film soutenu par Tënk et Médiapart.
par Tënk