Les œillets de la Manufacture

Les jeunes apprentis -déjà talentueux- de théâtre de la Manufacture (Haute École créée à Lausanne) ont participé à la création et à l'invention d'un amour. Par la main de Tiago Rodrigues, dans les coins et recoins de Lisbonne ça ne se passe jamais comme prévu. En quelque sorte leur contribution -critique- aux œillets qui, par leur regard, ravivent ceux qui ont fleuri il y a 44 ans, au Portugal!

Résultat de recherche d'images pour "tiago rodrigues teatro  imagens"Nada Acontece como Planeamos, fotografia de Filipe Ferreira

 C'est une belle aventure que les étudiants de la promotion I du Bachelor Théâtre de 2018 ont vécu durant une résidence de deux mois, pour la création de Ça ne se passe jamais comme prévu, écrit et mis en scène par Tiago Rodrigues au Teatro Nacional D. Maria II de Lisbonne.

Pour leur spectacle de fin d'études, les jeunes comédiens (seize finalistes) sont partis à Lisbonne pour préparer la Cerisaie de Tchekhov. La pièce «rêvée» pour l'épreuve finale devant un jury exigeant et bien installé.

Mais voilà, ils ont choisi un metteur en scène dont la marque de fabrique c'est que "rien ne se passe comme prévu" Et ils ont été servis... Tiago Rodrigues qu'on connaît bien en France, leur a proposé de se perdre dans la ville de Lisbonne, de la humer, de la sentir, de la pratiquer. C'est ainsi que leur regard partagé, capté par Tiago Rodrigues, a nourri sa création, une histoire d'amour, une histoire d'adieu, qu'on pourrait imaginer en dix-sept tableaux qui constituent un tout, la quête sans fin pour retrouver le jardin du Principe Real où ils se sont connus et où ils se sont perdus à jamais.

Mais pas leur histoire, qui s'est prolongée par lettres, oubliées dans le tiroir de la table en formica de la cuisine. Elles racontent la ville, leurs recherches, leurs rencontres, et leur façon si singulière, si vraie, si inventive de nous décrire la métamorphose voire la "soumission aux vautours" du tourisme et de la rentabilité urbaine. Et on entend leurs voix critiques rappeler Camões, mais aussi le Aljube, prison politique sous Salazar, le récit du 25 avril 74, la transformation des petits magasins da Baixa (centre ville) en hall d'accueil pour les airbnb, qui expulse dans la banlieue les vieux locataires aux loyers protégés.

Et avec quelle énergie et quelle "gulodice" (gourmandise) ils nous jouent la ville... la vie! Ce sont seize acteurs pour dix sept lettres, à chacun la sienne, dans un monologue porté par toute la troupe, par les gestes, les mimes, les regards, les mouvements corporels et, en permanence, l'écriture. Celle de l'échange épistolaire, celle du récit qui se cherche, s'affirme, se corrige, celle du théâtre dont Tiago Rodrigues nous a habitué à voir et à entendre...

Ils se sont présentés dans le festival des écoles du théâtre public, à la Cartoucherie au Théâtre l'Aquarium qu'une fois encore, avec d'autres, permettent «les premiers pas de ces jeunes artistes... et avec eux, grâce à eux, nous serons tous en prise direct avec demain», écrit François Rancillac le directeur du théâtre de l'Aquarium.

L'après-midi du samedi 23, il y avait un air joyeux, vif, canaille, rebelle comme ce jour où "nada aconteceu como planeamos"et les œillets se sont implantés dans les fusils des soldats du 25 avril ! J'ai été ému par ce souvenir et j'ai pensé au film suisse Les Grandes Ondes, du réalisateur Lionel Baier, (sorti en 2014) les aventures d'une équipe de radio, «tombée par hasard» dans la révolution des œillets: *** Les œillets à la sauce suisse!

 

* * À lire les articles de jean-pierre thibaudat qui, d'abord à Lisbonne et ensuite de la Cartoucherie (Pais 12ème à Vincennes) a retracé avec intérêt tout le travail de Tiago Rodrigues et de ses jeunes comédiens suisses :*** De Lausanne à Lisbonne, « Ça ne se passe jamais comme prévu » avec la main de Tiago

* * * Dans le Jornal de Letras (23 mai 2018) Tiago Rodrigues, expliquait que «la Manufacture promeut fortement la liberté artistique et le parcous propre et criatif des élèves, dans un programme divers et pluriel. De ce fait ils sortent des artistes très affirmés. Ceci m'intéresse plus que des étudiants obéissants, qui sortent formatés d'une école. […] Le théâtre a besoin de plus en plus de voix divergentes, faisant une recherche authentique et singulière au lieu de se laisser prendre par une machine de production et consommation culturelle avec des règles prédéfinies...». C'est un entretien où le metteur en scène explicite bien sa démarche dont cette création est un bon exemple : «Oportunidad ao imprevisto » par Maria Leonor Nunes. Jornal de Letras - Loja Impresa

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