“Enfants placés : les hôtels des Hauts-de-Seine”

Deux ans après, l'émission "Pièces à Conviction" revient à la charge si on peut dire. Après son émission de janvier 2019 qui a constitué un tsunami sur certaines pratiques éducatives des établissements de l'ASE, le journaliste Sylvain Louvet ausculte à nouveau certains lieux de l'ASE... et le résultat souligne encore la précarité, l'abandon et le déni des difficultés de beaucoup de mineurs.

Et ce travail est d'autant plus méritoire et indispensable qu'il ferme la séquence de “Pièces à conviction”, le magazine de France 3 crée en 2000. Et pendant ces vingt ans beaucoup de sujets “brûlants” ont été présentés pour éclairer les citoyens. Comme disait une journaliste sur France-Inter “une case en moins dévolue aux enquêtes, ça n’est jamais une bonne nouvelle pour le journalisme”.

C'est à partir de cette première investigation “Enfants placés : les sacrifiés de la République”, présentée le 16 janvier 2019, le début l'émission du 27 janvier 2021.

Les retrouvailles de Myriam et Hélène

Lors du débat à l'issue de la projection, une jeune femme, ayant été placée en famille d'accueil dès l'âge de 11 mois jusqu'à ses 7 ans, lance un appel à sa “tata Hélène” qu'elle a perdu de vue. En effet elle a été rendue à sa mère qui n'a pas pu la garder et Myriam est absorbée quelques années plus tard dans le système ASE (Aide Sociale à l'Enfance), jusqu'à 18 ans. A la majorité c'est la rue où elle a vécu pendant 10 ans (rappelons qu'un SDF sur quatre est un ancien enfant placé et représentent 30 % des jeunes délinquants).

Son appel a été entendu et c'est par les retrouvailles de Myriam et Hélène que le documentaire commence avec des images émouvantes d'une “famille” qui se retrouve pour partager une histoire, un vécu, la douleur d'une séparation, d'une rupture dont l'ASE pratique souvent pour répondre à l'exigence “d'abord la famille biologique”, sans aménager ni accompagner la vie d'une enfant arrachée à celle qui l'accueille depuis six ans.

Pièces à conviction - Replay et vidéos en streaming - France tv

Pour le documentaire de 2019, un “faux éducateur et vrai journaliste” avait rapporté en camera caché le mode de fonctionnement du foyer d'Eysines, en Gironde, qui montrait un éducateur, sans formation, tabasser violemment un enfant. Cette fois-ci, Sylvain Louvet a été reçu au grand jour avec caméra, par le nouveau directeur qui lui a dit que son premier reportage a été comme un “tsunami” pour l'institution et sans doute pour d'autres aussi, amenées à repenser et le recrutement et le dispositif d'accueil dans les foyers accueillants des mineurs. Le Foyer d'Eysines s'est remis en question, et avec des professionnels diplômés a repartit sa méga structure en plus petites unités, dans des lieux différents, avec un autre mode de prise en charge.

Enfants “placés, abandonnés...” à l'hôtel

Un autre sujet qui touche les enfants placés c'est le lieu où ils peuvent être accueillis. Le Juge des Enfants, quand il ou elle estime qu'un mineur ne peut plus rester avec ses parents et pour sa protection doit être séparé, trois hypothèses se présentent. Soit une famille d'accueil (agrée et rémunérée par le département), un établissement (foyer départemental ou du secteur associatif habilité ainsi que les lieux de vie) ou un “tiers digne de confiance” (dans la famille comme les grands-parents, oncles, marraine ou parrain...) Dans toutes ces hypothèses des équipes éducatives, nomment un/une référent pour accompagner le mineur, maintenir ou travailler le lien familial, un tiers dans la relation du mineur avec le lieu qui le reçoit.

Mais voilà, dans beaucoup de départements certains mineurs, dont le Magistrat a confié à l'ASE, faute de structures d'accueil sont “placés, confiés, délaissés, abandonnés...” dans un hôtel dit social. Et, à leur âge de 12, 13, 16, 17 ans, vivent seuls dans une chambre souvent insalubre où des hôteliers, un peu marchands de sommeil, font leur “beurre” avec l'assentiment de l'ASE. Le référent éducatif, ne passe pas souvent et parfois un coup de fil hebdomadaire ou une rencontre pour fournir le carnet de tickets restaurant (qui ne permet pas beaucoup plus qu'un repas par jour).

Jess, le mineur tué à Suresnes

Le documentaire décortique bien l'enchaînement que le placement en hôtel suscite notamment à partir d'un fait divers dramatique qui est survenu dans les Hauts de Seine, dans un hôtel dit social, un mineur tué à Suresnes!ici * Il faut le dire fort et haut que dans ce département, le deuxième plus riche de France, grâce entre autres à La Défense, avec au moins 500 millions € d'excédent budgétaire, les enfants confiés à ses services sont ainsi délaissés dans des hôtels comme celui de Suresnes.

Pour beaucoup de ces jeunes, livrés à eux-mêmes, souffrant d'addictions diverses, qui parfois se prostituent, ou font des tentatives de suicide ou se bagarrant dans ces huit-clos sans aucune perspective de présent ou d'avenir et peuvent aller jusqu'à commettre un meurtre.

Sylvain Louvet a essayé avec les responsables du département des Hauts-de-Seine d'approfondir la question et de voir comment l'élue, en charge des solidarités dans ce département, madame Marie-Laure Godin, envisageait de remédier à cette situation dramatique pour des mineurs dont le département avait la responsabilité. Malgré d'innombrables demandes d'entretien, des mails, des coups de téléphone, il a eu toujours une fin de non recevoir. Une séquence exemplaire où le journaliste approche Madame Godin devant l'hôtel du département, entourée de son équipe ou de ses gardes du corps, on la voit esquiver avec agressivité toute question et refusant de répondre. Le journaliste la suit sur le trottoir avec sa caméra et cela donne une séquence qui mérite d'être soulignée comment une élue, faute d'avoir pris ses responsabilités en amont, démontre son incapacité à assumer le résultat de sa politique qui, bien évidemment paraît en contradiction avec son titre «vice-Présidente du Conseil départemental, en charge des affaires sociales, des solidarités et de l'insertion ».

Le documentaire donne aussi la parole à deux Magistrats du Tribunal pour Enfants de Nanterre, Anaïs Vrin et Sébastien Carpentier, qui ont permis (avec l'accord de la chancellerie et des familles) de filmer quelques audiences, donnant à voir et vivre de l’intérieur l'office du Juge. Ils expliquent bien la confrontation fréquente avec les autorités du département, y compris le refus d'appliquer certaines décisions des Magistrats comme quand ils explicitent sur les ordonnances de placement que le mineur ne doit pas être hébergé dans un hôtel.

Leurs propos concernant le tribunal de Nanterre, correspondent à ce que j'ai appelé Des Juges «lanceurs d'alerte»!ici* du Tribunal de Bobigny qui soulignaient en novembre 2018, que leurs décisions de mesures éducatives étaient exercées parfois dix-huit mois plus tard.

Une autre séquence, sur un exemple suisse, m'a semblé bien intéressante quoique un peu étonnante par rapport aux questions abordées dans l'Hexagone. Le gouvernement fédéral le 11 avril 2013, à travers sa ministre de la Justice, s'adressant à des anciens enfants placés déclare “je vous demande pardon pour les souffrances qui vous ont été infligées”, faisant référence aux enfants retirés à leurs familles et pour beaucoup utilisés comme main-d’œuvre gratuite et mal-traitée. Une reconnaissance de la responsabilité de l’État qui paraît bien loin des préoccupations en France...

Un secrétaire d’État par “la volonté” de Mme Macron !

Le débat à suivre rassemblait le Secrétaire d’État chargé de l'Enfance et des Familles, Adrien Taquet, le pédopsychiatre Marcel Rufo, la Juge des Enfants de Nanterre, membre du Syndicat de la Magistrature, Anaïs Vrain et l'ancien enfant placé Lyes Louffok, membre du Conseil national de la protection de l'enfance.

Les propos des uns et des autres étaient attendus comme l'expression de leur place dans ce contexte politique-juridico-social-éducatif.

L'intervention de Rufo étant la recherche de ce qu'il désigne comme du ''positif à construire'' avec notamment des petites structures d'accueil pluridisciplinaires (éducateurs, psychologues, psychiatres) ce qui paraît bien loin de la réalité du terrain tant l'absence de psys au sens large est grande dans ce secteur faute de création de postes.

La Magistrate est venue confirmer certaines de ses remarques et de son collègue dans le documentaire, soulignant encore une fois l'absence de moyens voire de volonté politique pour modifier les formes ou l'absence de prises en charge flagrantes dans ce département.

Lyes Louffok a bien démontré les carences et fait ressortir la responsabilité des autorités politiques (État et département) qui abordent le sort des enfants placés sans tenir compte de la spécificité de leurs prises en charge et dénonçant le système car il s'agit bien d'un système et d'une structure qui exigent une refonte profonde dans son organisation comme dans ces méthodes et pratiques.

Le secrétaire d’État auprès du ministre des Solidarités et de la Santé m'a semblé peu disponible (en dehors de la défense de son rapport et de ce qu'il dit qui sera bientôt annoncé) aux questions posées par le documentaire et les questionnements vifs de Lyes. Il a eu du mal à faire ressortir sa politique, faite d'annonces prometteuses qui paraissent prendre peu en compte l'ampleur de la tâche.

Et ça mérite de rappeler comment ce portefeuille a été crée. Après l'émission du 16 janvier 2019, madame Macron en personne, “appelle un des personnages du film… [Lyes Louffok] Elle affirme qu'avec son mari, ils prendront des dispositions pour qu'un secrétaire d'État soit nommé”, raconte Sylvain Louvet. Il ne s'agissait pas d'une volonté politique du gouvernement mais d'une réaction à chaud de la première dame... on ne sait pas à quel titre, de quelle place, mais on pouvait comprendre que c'était une décision à la “Jupiter” de monsieur son mari.

M Taquet a ainsi été nommé secrétaire d’État auprès du ministre de la Santé le 25 janvier 2019, Mme Buzyn. Le 26 juillet 2020, dans le gouvernement Castex avec le titre ''chargé de l'Enfance et des Familles".

Il a donc fallu deux ans et qu'une “Pièce à conviction” vienne alerter la France entière de la souffrances des enfants placés, pour que la question de la protection de l'enfance soit prise en compte par le quinquennat Macron. D'ailleurs on peut toujours questionner la pertinence que la protection de l'enfance soit sous le couvert de la Santé. En réalité cela touche à l'école, l'instruction, le sport, le logement, le social, l'égalité des filles et des garçons..., la citoyenneté, la culture, l'outre-mer... ce serait peut-être plus globalisant si ce poste était interministériel et d'un secrétariat d’État qui coordonnerait les exigences de la protection de l'enfance...

Pièces à conviction - Replay et vidéos en streaming - France tv

C'est une émission importante -et urgente-  à regarder, à commenter, à diffuser car elle nous dit quelque chose du sort de la jeunesse et de la façon dont les pouvoirs (de l’État et des territoires -comment on dit maintenant-) se penchent et considèrent une partie de la jeunesse de ce pays.

"Pièces à conviction". Enfants placés : les sacrifiés de la ...

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Diffusée le mer. 27 janvier 2021 est disponible jusqu'au 28.03.21

Pour cette dernière de Pièces à conviction, voir dans les derniers cinq minutes, un montage avec les moments forts du magazine... la cassette Méry et l'argent liquide pour MM Roussin et Chirac ; la confession d'un tortionnaire dans la guerre d'Algérie ; l'interview de Kadhafi sur ses largesses avec M Sarkozy ; le travail des aides-soignants dans les Ehpads...

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