Liberté d’expression en France : le faux débat

Ou comment les politiciens profitent des lois pour taper l’incruste au ballet médiatique © AFP Ou comment les politiciens profitent des lois pour taper l’incruste au ballet médiatique © AFP

Alors que les récents attentats, visant notamment le journal satirique Charlie Hebdo pour ses publications de caricatures de Mahomet, et que la grand manifestation républicaine du 11 janvier sont encore bien présents dans les esprits, une partie des médias français a enclenché une réflexion de fond sur la notion de liberté d’expression, et sur ses limites. Avec une pédagogie louable, probablement appelée par les inquiétudes des enseignants et de la société en générale,  Le Monde puis Mediapart se sont fendus d’articles explicatifs sur la question, comparant en particulier le traitement judiciaire réservé à l’humoriste Dieudonné à celui du journal satirique Charlie Hebdo. L’auteur de cet article prétend que ces exercices pédagogiques, aussi utiles et intéressants qu’ils paraissent a priori, ne servent en réalité qu’à masquer le véritable rôle de ces jurisprudences « à la française »: permettre aux acteurs du monde politique d’exister sur une scène médiatique de plus en plus confuse.

La question de la liberté d’expression en France n’a pas attendu les attentats du 7 janvier 2015 pour se poser, loin de là. Les différents articles parus récemment à ce sujet rappellent les nombreux procès auxquels Charlie Hebdo, ainsi que Dieudonné, ont été confrontés au fil des ans. En réalité, il n’y a pas que l’univers de la caricature et de l’humour qui subisse régulièrement ce genre d’attaque. Il s’agirait plutôt d’une grande tradition française qui touche depuis toujours l’ensemble des domaines artistiques. Pour illustrer cet article, j’aborderai en particulier le cas des rappeurs, qui en ont été les fréquentes victimes, comme en témoignent les procès à répétition qui les mettent en cause depuis la fin du XXème siècle (depuis l’interdiction du Ministère A.M.E.R. en 1999 jusqu’au procès Zemmour contre Youssoupha en passant par NTM, La Rumeur ou Orelsan pour les plus médiatisés…). Et les plaintifs sont ici moins souvent des représentants religieux que des associations féministes, des syndicats de policiers voire le ministère de l’intérieur lui-même, dans des procès d’ailleurs souvent remportés par la défense. Ce qui permet de rappeler que les religieux, voire les extrémistes, ne sont pas forcément toujours les plus chatouilleux. Ne pas limiter la réflexion aux seuls cas de Charlie Hebdo et de Dieudonné permet par ailleurs d’élargir la question de la liberté d’expression - et peut-être aussi de mieux répondre aux interrogations de nos « jeunes ».

Deux éléments paradoxaux sautent aux yeux quand on observe ces différents exemples avec un peu de recul. Tout d’abord, dans l’ensemble des cas, les artistes (ou groupes d’artistes) concernés semblent avoir bénéficié à l’occasion de ces procès d’une publicité conséquente, dans des médias traditionnels qui souvent les ignorait jusqu’alors. Des « coups de pub » - on parlerait aujourd’hui de « buzz » - qui, loin de freiner leurs carrières, les ont en général accélérées ou au minium maintenues - pour ceux qui étaient en perte de vitesse. Comment, dès lors, expliquer que les plaignants continuent années après années à intenter des procès qui font manifestement l’effet de caisses de résonnances pour les idées nauséabondes de leurs adversaires ? Doit-on douter de la sincérité des intentions d’associations citoyennes militantes, des syndicats de policiers ou des pouvoirs publics eux-mêmes ? Ou encore, doit-on en conclure que ces jurisprudences n’existent que pour servir de tremplins aux artistes en difficulté ? Une sorte de manifestation par effet retour de la volonté d’exception culturelle à la française ? N’étant pas d’obédience complotiste, j’ai beaucoup de mal à croire à tant d’absurdité. Il existe forcément une explication plus rationnelle.

D’autant  qu’un deuxième paradoxe vient s’ajouter à cette première constatation sur la contre productivité apparente des procédures. Dans nombre des exemples cités plus hauts,  les poursuites judiciaires se sont accompagnées de mises au banc effectives des accusés par les médias traditionnels, et ce, sans avoir besoin d’attendre les conclusions de la justice. On peut citer le cas de Dieudonné qu’on refusa systématiquement d’inviter sur les plateaux suite à ses sorties antisémites, de Charlie Hebdo dont les caricatures sont encore aujourd’hui, malgré le drame, bannies de la plupart des chaînes anglo-saxonnes, ou d’Orelsan dont les concerts furent boycottés et annulés à de nombreuses reprises par les organisateurs de festival ou les mairies. Or ces mises au banc de la scène publique semblent à chaque fois autrement plus efficaces dans leurs effets immédiats sur la carrière et le succès des artistes en question. L’exemple de Dieudonné, ici aussi, est pertinent : lui qui était un grand habitué des plateaux de télévision fut subitement relégué au rang de persona non grata, perdit une large part de sa visibilité et se retrouva cantonné à la diffusion de vidéos sur internet et à des représentations dans son propre théâtre, à la Main d’Or. Si l’on s’accorde sur ce constat que la scène médiatique et les pouvoirs publics sont parfaitement capables d’ostraciser un artiste et de mettre ainsi en péril sa carrière, qui repose en large part sur sa visibilité, on conviendra que l’on dispose déjà en France d’une arme convaincante et efficace de « censure » permettant de faire taire les indésirables, les provocateurs, de museler les appels à la haine, au racisme ou à l’intolérance. Il est donc encore plus incompréhensible de défendre un système judiciaire qui, non seulement est parfaitement inefficient, mais en plus fait double emploi avec cette méthode « organique » de gestion des dérives.

C’est pour résoudre ces paradoxes qu’il me semble nécessaire de considérer la place des hommes et femmes politiques dans ces affaires, et notamment des politiciens de premiers plans, de ceux pour qui la présence médiatique est tout aussi essentielle, voire plus encore, que pour les artistes. Car ce n’est un secret pour personne que dans notre monde de surinformation continue, de messages brouillés, d’avis contradictoires, le temps d’antenne est une denrée rare et essentielle à l’existence politique. De fait, ces procès fournissent aux politiciens de tous bords une tribune inespérée pour affirmer leurs positions et leurs forces. Si Dieudonné s’est beaucoup moqué de Manuel Valls en le remerciant pour son travail « d’attaché de presse », il oublie peut-être, ou feint d’oublier, que le premier ministre le remercie probablement en retour pour son ascension impressionnante dans les sondages de popularité. Avant son accession au poste de premier ministre, « l’affaire Dieudonné » a représenté pour Manuel Valls une opportunité en or d’afficher sa fermeté face à un adversaire de la république et un temps d’antenne non négligeable. Ce qui n’est pas sans rappeler l’intervention personnelle de Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’intérieur lui aussi, pour poursuivre les rappeurs de La Rumeur en 2002 (procès qui a duré 8 ans avant de finalement aboutir à l’abandon de toutes les charges) ou de Ségolène Royale qui montait au créneau en 2009, promettant de priver Orelsan de Francofolies pour avoir tenu des propos misogynes.

Ainsi, les paradoxes soulevés dans les paragraphes précédents semblent pouvoir être résolus sans faire appel aux théories complotistes. Ces lois désuètes et contre productives qui « encadrent » la liberté d’expression dans notre beau pays ne seraient en fait qu’autant d’opportunités pour les politiciens en mal d’audience de se faire voir, si possible, sous leur meilleur profil. Attention cependant, la liberté d’expression n’est pas un concept à manipuler avec légèreté. Les attentats du 7 janvier en sont une triste illustration. Abuser de ce droit à des fins politiciennes pourrait avoir des conséquences dramatiques. L’interdiction d'un artiste, qu'elle qu'en soit la raison, ne saurait avoir d’autres effets que d'attiser les haines, étouffer le dialogue et l’embourber dans des débats d’un autre âge qui ne peuvent que servir les extrêmes. 

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