"On ne juge pas les fous", l'obscénité d'une formule prétendument docte

Avez-vous entendu parler du non- procès pour le meurtre de Sarah Halimi ? Si oui, vous avez probablement aussi entendu cette formule d’un autre âge : « On ne juge pas les fous », énoncée comme une évidence et érigée en commandement quasi-religieux.

Cette gourmandise obscène avec laquelle les connaisseurs du droit se gargarisent de cette formule érigée en commandement quasi-religieux m’a rappelée (avec plus de dégoût encore) la jouissance pathétique que semblaient éprouver, il y a quelques semaines, les défenseurs inflexibles du titre Les Dix petits nègres (aujourd'hui: Ils étaient dix).

Quand ceux-ci s’abritaient derrière l’intangibilité de la littérature pour proférer ad nauseam le terme proscrit, ceux-là se prévalent d’une généreuse intention (faire échapper à la prison un assassin antisémite) pour ressasser à l'envi une conception arriérée de la psyché : il y aurait donc les « fous » et les autres. (Les normaux ?) Car en effet, combien parmi eux trouveraient acceptable d’affubler une personne de ce qualificatif dans tout autre contexte ?

 « On ne juge pas les fous », obscénité d’une formule posée en principe intangible, comme si le temps où cette pseudo-maxime pouvait passer pour honorable avait quoi que ce soit de commun avec aujourd’hui. Comme si le sort des « fous » à l’époque on l’on pouvait raisonnablement se prévaloir de ce principe était meilleur que celui des coupables aujourd’hui.  Comme si, dans les temps anciens auxquels on fait immanquablement réference, on courait au chevet des « fous dangereux » pour leur prodiguer des soins… Comme si cette maxime ne méritait pas d'être questionnée à une époque où la "folie" se guérit, ou du moins se soigne.

Puis vient systématiquement l’histoire de l’abolition temporaire du discernement, du paranoïaque qui, se croyant menacé, agirait avec la plus grande violence pour protéger sa vie. Toutes ces images (l’homme qui attaque son facteur, le prenant pour un ours prêt à le dévorer, etc.), toutes ces fables présentées sur les sites juridiques pour illustrer cette notion sont très parlantes, et l’idée qui en ressort est que l’agresseur fou agirait en croyant se défendre. Soit. On pourra, à la rigueur, admettre que Kobili Traoré ait pu voir en Sarah Halimi un être terrifiant dont il lui fallait absolument se protéger, quitte à faire effraction chez elle en pleine nuit. On aura du mal à faire croire, en revanche, qu’il ne l’avait pas mise « hors d’état de nuire » ­­— et de manière indubitable, même pour un fou à lier ­— bien avant de la jeter par la fenêtre. Pourquoi le fou serait-il nécessairement cruel ?

 Alors bien entendu, la manière la plus simple de régler cette question était de s’en laver les mains en se disant que c’est bien regrettable pour la famille de cette pauvre femme, mais qu’au fond ce n’est pas si grave puisque à défaut de prison, l’hôpital psychiatrique fera son affaire de cet individu. Sauf qu’il n’est plus malade. Ses idées délirantes ont disparu. Il ne souffre apparemment d’aucune pathologie. Rien ne n’oppose donc à ce qu’il soit libéré prochainement, puisque rien, apparemment, ne justifie son internement.

On aura donc exonéré un assassin au prétexte de l’extrême barbarie de son crime.

La raison peut-elle être tolérer un tel pervertissement ?

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