Réponse d'une abstentionniste

Aller aux urnes pour maintenir l'oligarchie ou faire un pas vers autre chose... Associée à la réflexion et à l'action citoyenne, l'abstention invalide progressivement le système politique actuel et pourrait constituer la seule démarche porteuse d'espoir pour les électeurs de tous bords.

Le 19 novembre 1948, en préparation avec Albert Camus, Garry Davis interrompt une séance de l’Assemblée générale des Nations unies au Palais de Chaillot afin de demander la création d’un gouvernement mondial. © Office national de radiodiffusion télévision française Le 19 novembre 1948, en préparation avec Albert Camus, Garry Davis interrompt une séance de l’Assemblée générale des Nations unies au Palais de Chaillot afin de demander la création d’un gouvernement mondial. © Office national de radiodiffusion télévision française

Exprimer sa voix ou lutter contre celles des autres.

Non. Ce ne sont pas les abstentionnistes qui sont responsables de la montée du FN. D'abord, tout simplement parce que statistiquement, il n'y a pas de relation entre la progression de l'abstention et celle du FN. Ensuite, le vote FN est une question complexe, socio-culturelle et contextuelle, dont on ne peut pas se décharger sur le dos de ceux qui choisissent de s'exprimer en ne votant pas. Le FN aujourd'hui, en plus de son programme tout sécuritaire, propose de changer le système, et c'est ce qui explique qu'il séduise autant. Même si y croire est une grande erreur pour toi et moi, ce n'est pas en tentant d'étouffer cette voix, de faire barrage, qu'on va comprendre ce qu'elle signifie et tous les problèmes qu'elle porte avec elle... et puis le problème va gonfler et il nous explosera à la gueule encore plus fort un jour. 

Ensuite, si le vote devient une manière de sauver les meubles, ou encore un instrument de pression électorale (c'est le cas du vote FN justement), on ne peut pas parler de choix du peuple. Et donc, pas de démocratie. Voter ne doit pas consister à jouer une partie d'échecs, mais à exprimer directement ce qu'on veut pour soi et pour le bien commun. Sans quoi, pas de démocratie !

Sauver la démocratie ? Vraiment ?

Je ne suis pas entièrement convaincue que l'abstentionnisme soit la solution, mais je n'en vois pas d'autre en ce moment pour ce qui est des élections. J'ai une vraie sympathie pour certains partis, mais la structure hiérarchique et médiatique de l'organisation politique traditionnelle, portée par une personnalité, me pose un vrai problème. Et surtout, je ne crois pas que l'organisation actuelle de la société permette l'émergence concrète d'un parti portant un changement profond de paradigme. Espérons que ça change ! 

Combien de fois t'es-tu retrouvé dans cette situation où la présence du FN t'impose de choisir entre les 2 partis habituels...  En cédant à l'appel au vote-utile puis au vote-barrage, tu ne possèdes plus comme seule liberté électorale que de choisir l'un de ces 2 candidats, sur lequel tu n'auras plus aucune prise une fois qu'il sera élu. Démocratie ? N'oublions pas que les dictatures d'aujourd'hui sont la preuve que le droit de vote n'est pas garant de la démocratie... 

Tu dis que des gens se sont battus pour donner naissance à la démocratie, pour obtenir cette liberté de voter... et qu'on ne la mérite pas puisqu'on la renie à présent. Je ne nie pas les avancées historiques républicaines, mais peut-on aujourd'hui contempler ce système de gouvernance sclérosé et parler de démocratie fondée par la liberté de se rendre aux urnes ? Liberté de voter quoi exactement ? D'élire nos maîtres (pour emprunter l'expression d'Etienne Chouard) ? Des maîtres qui sont finalement toujours plus ou moins les mêmes, et avec eux voter une organisation politique presque immuable et toujours plus dépendante des groupes économiques et financiers ? Car c'est bien ce qu'est devenue la République aujourd'hui.

Des Maîtres qui sont les mêmes car connus et légitimés par la télévision ! Le cerveau croit connaître ceux qu'il a vus et entendus le plus, c'est humain et les chiffres montrent bien l'impact du temps de parole des candidats sur les votes : c'est pour ces gens là, qu'on voit et qu'on entend le plus, qu'on développe naturellement de l'empathie, de la reconnaissance. Il me semble que ce fonctionnement affectif de l'Homme a été un succès pour notre évolution grâce à la force du lien social qu'il génère. C'était vrai avant l'avénement des nouveaux modes de communication... Aujourd'hui, avec la diffusion unilatérale de masse, cela paraît susceptible de jouer en notre défaveur. La télévision et les médias permettent la mise en place d'un nouveau système de "lien relationnel" illusoire qui nous donne à croire qu'on vote pour des gens qu'on connait mieux que d'autres, parce qu'ils sont plus médiatisés jusque dans leur vie privée, et donc qu'ils nous semblent plus humains, plus familiers. Ils sont en prime "validés" par l'autorité médiatique qui diffuse largement leur discours. Il s'agit toujours du représentant du parti en place et d'un ou 2 leaders d'opposition. Mais qui éteint sa télévision ?

Lorsqu'il a été question pour la première fois d'accorder le droit de vote aux femmes en 1878, le couple leader du féminisme Deraismes et Richer était contre, car il observait qu'en l'absence de rôle citoyen, une majorité de femmes était sous l'influence réactionnaire de l'Eglise et que leur vote serait par conséquent, sans éducation civique préalable, donner leurs voix à l'Eglise. Mais le vote des électeurs qui ne regardent que BFMTV ou TF1 en boucle, sans une éducation préalable à l'image et aux mass medias, n'est-elle pas une voix sous l'influence des médias dominants et ne contribue-t-elle pas sournoisement au maintien de l'oligarchie ? 

Abstention et conscience politique... 

Je n'ai pas voté car je ne cautionne pas ce système politique et tout le théâtre médiatique qui va avec. Il ne fait que nous empêcher de résoudre les problèmes et d'avancer, en verrouillant nos droits civiques au strict minimum. Mais je ne me place pas "en dehors du système" comme tu me le reproches. D'abord parce que je considère mon non-vote comme un nouveau rapport de force avec l'organisation politique en place, plus efficace à mes yeux qu'une voix quelconque parmi les réels choix possibles. D'autre part parce que j'essaie d'accomplir tous les jours mon devoir de citoyenne en agissant avec ce qui est à ma disposition dans la société, en choisissant peu à peu de travailler, de consommer, conformément à ce que je pense être mieux, en m'informant, en discutant avec les autres pour imaginer de nouvelles solutions, pour faire de meilleurs choix. Pour moi c'est cela être citoyenne. Je n'ai aucune envie que le pouvoir revienne à ceux qui le recherchent et je ne vois aucune alternative à cela que de ne pas voter. Pour l'instant... 

Tu penses que l'abstention ne porte pas de sens car ses raisons sont trop variables selon les individus. Celles des électeurs ne le sont-elles pas ? Quel est le point commun entre le vote "utile" pour un parti et le vote du militant de ce parti ? Au sein de l'électorat d'un même candidat, peut-on mettre dans le même sac le vote contestataire, le vote stratégique, le vote convaincu, le vote mitigé, le vote culpabilisé, le vote sous pression et le vote désespéré ? Il y a cela de commun chez les abstentionnistes qu'ils ne considèrent pas que leur voix puisse avoir un impact suffisant sur leur vie quotidienne ou celle de leurs proches. Quelqu'un qui choisi d'aller au bowling plutôt qu'aux urnes montre clairement qu'il n'a pas l'impression d'avoir grand chose à y gagner.

Les élites intellectuelles et les gens cultivés diront que c'est par manque d'instruction. Car si l'intelligentsia vote, elle, c'est parce qu'elle est éduquée ! Et si elle prenait en main l'éducation des classes populaires, c'est sûr on n'en serait pas là... Est-il possible qu'elle soit trop éduquée ? La gauche caviar, la gauche bobo, la droite modérée... électeurs éclairés et conscients de notre devoir civique, qui renforçons le système à coups de bulletins, sommes-nous si certains que ce que nous savons n'est pas le résultat d'une idéologie savamment inoculée à l'école et que nous n'avons jamais réellement remise en question ? L'éloignement progressif du système politique par rapport au peuple expliquerait, semble-t-il, pourquoi les jeunes votent moins. C'est bien gênant étant donné que c'est à eux qu'il revient de construire l'avenir. Faut-il blâmer les jeunes pour leur manque de conscience politique ? Pourtant on sait que la jeunesse agit politiquement : pétitions, manifestations, investissement dans le monde associatif... les jeunes recherchent des impacts directs dans leurs actions, ce qui leur permet d'avoir un contrôle sur les effets de leurs choix. A-t-on un contrôle sur les impacts de nos choix en tant qu'électeurs dans cette "démocratie représentative" ? Une fois le candidat élu, a-t-on un véritable pouvoir sur ses décisions ? Le désengagement des jeunes en tant qu'électeurs est peut-être simplement la preuve que la jeunesse n'a pas le sentiment d'exister dans cette organisation politique obsolète et délétère. Ils auraient raison ! 

Accéder à la maturité politique pour assumer notre responsabilité de citoyen du monde 

Si à tes yeux les abstentionnistes ont une responsabilité dans la montée du FN, de leur point de vue, tu légitimes en tant que votant cette imposture de démocratie en contribuant à son maintien. En poussant ton bulletin dans l'urne, tu affirmes "je suis bien en démocratie". Mais une démocratie, ce n'est pas ça, c'est le peuple qui crée et qui vote les lois, qui se responsabilise et qui s'exprime réellement. Aujourd'hui on appelle ça avec un dédain anti-populiste une "démocratie participative", c'est une tautologie, ça n'a aucun sens. Car C'EST la démocratie. Et c'est ce qui nous permettrait à tous de nous émanciper et d'accéder à la maturité politique.

Mais pourquoi se plaindre, on a beaucoup de chance en Occident, on est bien au chaud, on mange à notre faim et on est libre de s'exprimer (sous l'oeil vigilant des actionnaires des médias dominants et pas trop pendant l'état d'urgence quand même ...) C'est ça la liberté ? Tu me diras peut-être que c'est une démocratie parce que ça n'est pas un régime totalitaire, et qu'il y a bien pire ailleurs. Faut-il alors accepter notre condition actuelle ? Un chat d'appartement est bien au chaud, mange à sa faim et aura sans doute une vie sans traumatismes. Il a de la chance, et il se croit libre car on lui a donné la liberté de se déplacer du canapé à la cuisine. S'il était en cage, il percevrait son enfermement et chercherait à s'échapper. Là non, puisque sa condition est confortable, il n'a pas conscience de cette non-liberté. Mais dans cette position, qu'apporte-t-il au sein de l'évolution de son espèce ? Une espèce qui est en déclin a besoin de nouvelles impulsions pour survivre et évoluer. Qui a envie d'être un chat domestique toute sa vie dans ce contexte d'urgence ? Pas moi en tout cas. 

Tu dis que le FN provoquera le chaos. J'ai tendance à penser qu'il choisira plutôt la voie de l'ordre et de la sécurité. Cela dit, réalise-t-on seulement à quel prix nous vivons dans ce confort et cet ordre apparent actuellement ? Au prix des guerres et bientôt des famines, que nous alimentons ailleurs pour pouvoir consommer de l'énergie, de la viande, des bagnoles... au prix du saccage de notre écosystème et de la ponction des terres et du bien commun, le tout par le biais de l'industrie, pétrolière, semencière, de l'élevage... et grâce à la légitimité donnée au pouvoir économique et financier. Il n'y a qu'à étudier le jeu d'influences des grandes puissances en Syrie pour des raisons d'abord économiques et observer leur impact sur la multiplication des foyers de terrorisme... Le chaos existe déjà, mais nous le provoquons ailleurs. Que deviendrait notre gouvernement si ça n'était plus le cas ? Les puissants seraient-il aussi bienveillants quand leur fortune serait en péril, et je ne parle pas des lobbies dont ils dépendent... est-ce là le rempart fragile de notre "démocratie" dont il nous faudrait alors nous contenter ? 

Tu sous-entends que la montée du FN va engendrer de grandes injustices. Mais les injustices sont déjà criantes, c'est l'Etat français avec l'Europe qui contribuent à les perpétrer, sous le joug de la finance et des lobbies industriels. Elles sont graves et nécessitent que la société civile reprenne les choses en main et se mobilise vite. Parce qu'avec la mondialisation, nous sommes devenus citoyens du monde par la force des choses, depuis que nos choix ici ont un impact ailleursOn sait aujourd'hui que l'écosystème dont nous avons besoin est en train de subir des dégats considérables, et que pour les limiter à ce qui nous permettrait de maintenir la survie de l'espèce humaine, nous n'avons plus que 10 ans pour agir. Alors nous n'avons plus le temps de jouer le jeu de l'ingérance plus longtemps. C'est maintenant qu'il faut agir. Peut-être que sans un "choc", en France, la prise de conscience n'est pas possible, et que seule la peur de la chute pourrait provoquer ce sursaut de rassemblement citoyen hors des urnes, absolument essentiel aujourd'hui. Alors laissons venir la vague et on verra bien...

Tu dis que le FN est extrêmement dangereux et qu'on ne peut pas prendre le risque. Mais que faire alors ? Rester dans cette situation inextricable où le couperet de ce parti antirépublicain se fera de plus en plus menaçant, et nous empêchera définitivement de sortir de ce système politique ? L'abstention ne m'apparaît pas plus dangereuse que de faire barrage au FN, au contraire. D'une manière ou d'une autre, "contrer" le FN ne fait que gonfler le phénomène. Tandis qu'en prenant de l'ampleur, l'abstention rassemble quasiment la même proportion d'électeurs sympathisants de chaque parti. Et pour cause ! Associée à la réflexion et à l'action citoyenne, l'abstention invalide progressivement le système politique actuel et pourrait constituer la seule démarche porteuse d'espoir pour les électeurs de tous bords. 

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