Rentabilité de la maladie - Le profit fixe le prix de nos vies

L'industrie pharmaceutique fixe le prix de nos vies. Elle est prise dans cette contradiction fondamentale entre soigner et maximiser des bénéfices par la prédation financière. Jamais la vie humaine n'a été aussi chère. Non, le marché du médicament n'a rien à envier à celui du pétrole ou du luxe. Les misères humaines doivent être un bon marché.

   1.    Ne pas froisser l'industrie pharmaceutique

Le 13 juin 2016, l'association médicale de solidarité internationale " Médecins du monde " (MDM) dénonçait dans une campagne choc les bénéfices exorbitants des laboratoires pharmaceutiques. En effet, jamais le prix des médicaments et des vaccins n'a été aussi élevé. Les militants de l'association dévoilent que l'industrie pharmaceutique, bien que cherchant à soigner les patients en développant des nouveaux traitements efficaces, s'inscrit également dans une recherche de rentabilité. Cette recherche provoque trois choses : en premier lieu une marge intolérable entre le prix de production et le prix de vente qui s'élargit chaque jour. Dans un deuxième temps, l’élargissement d'une gamme de symptômes vis-à-vis d'une maladie sans lien apparent avec elle, afin de vendre de manière quantitative les produits médicamenteux. Pour terminer, la mise en danger de nombreux patients comme en témoignent les nombreux scandales qui défrayent la chronique chaque année. De plus, MDM avertit que les systèmes de santé des pays ne pourront bientôt plus rembourser de nombreux vaccins et médicaments. L'augmentation des besoins avec l'augmentation des prix ne présage rien de positif pour les systèmes sociaux qui sont agressés par les logiques libérales, et plus globalement par l'inhumanité de la prédation capitaliste. L'actuelle présidente de Médecins du Monde, le Docteur Françoise Sivignon livre son indignation et son inquiétude sur la situation actuelle :

« Ces prix exorbitants ne pourront bientôt plus être pris en charge par la sécurité sociale. Demain, qui pourra payer de telles sommes pour se faire soigner ? La mainmise de l’industrie pharmaceutique sur le système de la brevetabilité doit cesser. Les autorités laissent les laboratoires dicter leurs prix et abandonnent leur mission, celle de protéger la santé des populations, ce n’est pas au marché de faire la loi, c’est à l’État. ».

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La campagne de MDM a donc été censuré par l' Autorité de régulation professionnelle de publicité (ARPP) avec comme justification : « Nous attirons tout particulièrement votre attention sur le risque de réaction négative que pourrait susciter l'axe de communication choisi de la part des représentants de l'industrie pharmaceutique. En effet, les entreprises ainsi mises en cause pourraient estimer qu'une telle campagne porte atteinte à leur image, leur cause un grave préjudice et décider d'agir en ce sens. ». En d'autres termes, on a réduit au silence la campagne nommée « Le prix de la vie » afin de ne pas froisser l'industrie pharmaceutique. Selon l' ARPP, la campagne pourrait ''porter atteinte à l'intégrité des entreprises, à leur image''. Mais quelle est cette image à préserver ? Sûrement celle de l'honorabilité de façade qui cache en fin de compte un réel plus misérable : des firmes pharmaceutiques aussi capitalistes et prédatrices que celles du pétrole.

 

   2.   La rentabilité du prix de la vie 

Le cancer est la première cause de mortalité en France avec les maladies cardiovasculaires. En 2017, on estime que les nouveaux cas s'élèvent à environ 400 000 personnes pour un nombre de décès statuant à 150 000. On estime également que le nombre de personnes d'au moins 15 ans en 2008 ayant survécu à un cancer est de l'ordre de 3 millions, (1 570 000 hommes et 1 412 000 femmes.). D'un point de vue général ce qui inquiète les médecins, c'est l'explosion des coûts pour les traitements. Certes en France le système de remboursement arrive encore à tenir, mais pour combien de temps ? Car depuis 2000, le coût du cancer global (assurance maladie, arrêts maladie...) était de 15 milliards dont 1 milliard pour les médicaments. Aujourd'hui nous sommes à 16,5 milliards dont 3,5 milliards pour les médicaments. Comme l'explique le professeur en cancérologie Thierry Philip : « Nous sommes entrés dans un taux d’augmentation annuelle qui est devenu intenable. Et si on laisse faire, cela va mal finir. »

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Et que dire du mélanome, la forme la plus dangereuse des cancers de la peau. On dénombre environ 11 176 cas en 2012. Le taux de malade a augmenté de 10% depuis 50 ans et fait de lui, le cancer qui augmente le plus annuellement. MDM dénonce que le prix du traitement appelé Keytruda est de 100 000 euros par an pour chaque patient. En d'autres termes, le produit génère dans les 4,5 milliards $ de chiffre d'affaires pour le laboratoire Merck, dont l’ensemble de son chiffre s'élève à 44 milliards $ (2013). La firme qui d'une part recherche à maximiser au plus haut point les bénéfices sur ses produits, a également été rendu coupable de la dernière crise sanitaire en France avec le scandale du Levothyrox.

Pour terminer, la tumeur la plus répandue chez les femmes est le cancer du sein. Dans un premier temps, l'accompagnement médical et le dépistage de la maladie a nettement progressé depuis ces dernières années. En effet, bien que le taux de personnes concerné a doublé entre 1980 et 2005, il est désormais en phase de stabilisation. De plus, le nombre de décès annuel n'a pas augmenté depuis les années 80. C'est pourquoi, environ 3 cancers du sein sur 4 sont aujourd'hui guéris selon la Ligue contre le cancer. Mais cette tumeur, c'est également 54 062 nouvelles victimes touchées chaque année ; environ une femme sur neuf en sera victime dans son existence ; c'est 11 900 décès annuels et... 120 000 euros de bénéfices possibles pour les firmes. En effet, le coût du traitement appelé Kadcyla est estimé à environ 120 000 euros pour une durée de 18 mois (rapport de la Haute Autorité de Santé). Bien que la moyenne est de 7,6 mois, la durée du traitement peut aller jusqu'a 2 ans selon les patients. 

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Pour continuer dans le cynisme, parlons du VHC (hépatite C). Affirmer que les laboratoires en font un business très lucratif n'est pas illégitime. En effet depuis 2014, un nouveau traitement appelé sofosbuvir (sovaldi) a été mis en place en France. C'est une révolution dans le champ médical puisque le traitement est plus efficace que les autres mais surtout, il ne cause que très peu d’effets secondaires. En clair, le sofosbuvir permet un taux de guérison complète d'environ 90%. Cependant le laboratoire Gilead, propriétaire du brevet a engagé un rapport de force extrêmement dur avec les États. En effet, le prix du traitement a été débattu entre le laboratoire et le Comité Economique des Produits de Santé (habilité par la France dans la fixation des tarifs des traitements). Le résultat est autant désolant qu’écœurant : 13 000 euros la boîte pour un mois. En prenant en compte que le traitement dure trois mois, on arrive à un coût par patient d'environ 40 000 euros alors que le coût de fabrication est de... 75 euros, quelle marge ! En France, 30 000 patients ont eu recours à ce traitement depuis son lancement, soit un bénéfice de plus d'1 milliard d'Euros pour la firme Gilead. 

Pour terminer dans l'obscénité, ce laboratoire américain a voulu dès le départ imposer un prix exorbitant pour le traitement global (trois mois). Il voulait fixer le prix à 72 000 euros, soit 32 000 euros de plus que son tarif actuel (40 000 € ). En d'autres termes, le laboratoire a donc cherché à augmenter au maximum son taux de bénéfice au dépend même de la capacité des Etats à offrir un remboursement adéquat pour leurs citoyens. C'est grâce à cette prédation financière que la firme Gilead a réussi depuis la mise en circulation du sofosbuvir fin 2013 aux USA, à réaliser un chiffre d'affaires de 15 milliards $ en moins de 3 ans. Dans toute l'histoire, jamais un médicament n'a coûté aussi coûteux à l'unité, soit 1000 $ le comprimé. Le prix de la vie devient hors de prix sous la libéralisation de l'économie.

En conclusion la maladie est donc un marché énorme. En 2013, le marché international du médicament est évalué à environ 639 milliards $ de chiffre d'affaires, soit trois fois plus qu'il y a 30 ans. En 2013, les 10 plus grandes entreprises pharmaceutiques ont dégagé un bénéfice de plus de 100 milliards $ pour 66 milliards $ investi en R&D (Recherche et Développement). Le marché du médicament n'a donc rien à envier à celui du pétrole ou du luxe. Certes, bien que les laboratoires cherchent à soigner les personnes malades, ils sont également dans une dynamique de maximisation optimale du bénéfice qui en fin de compte se réalise au dépend de la santé de tous.

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L'exemple de la leucémie est sans doute l'un des plus démonstratifs. Afin de lutter contre ce cancer du sang qui touche environ 9 000 nouvelles personnes chaque année en France, un traitement appelé le Glivec a été mis en place. Il coûte entre 2270 et 3400 € par mois selon un dosage en lien avec l'évolution et les caractéristiques de la maladie. Pour un an le traitement coûte donc 40 000 euros. Le pharmacologue Andrew Hill explique que le coût réel de fabrication (comportant toutes les étapes) est d'environ 200 euros soit 15 fois moins que la valeur d'échange actuelle. Belle marge de bénéfices...Pour reprendre le slogan de Médecins du Monde : « Une leucémie c'est en moyenne 20 000 % de marge brute ».

 

   3.   Firmes pharmaceutiques, une éthique ?

Bernard Dalbergue a travaillé pendant près de 20 ans dans les laboratoires pharmaceutiques. Dans son livre "Omerta sur les labos pharmaceutiques" (Flammarion, 2014), il raconte comment les conflits d'intérêts, l’art de la manipulation et le lavage de cerveau permet aux entreprises d’imposer leurs normes. Selon lui, les laboratoires sont des industriels qui sont intéressés seulement par l’argent et de ce fait, comme tout industriel, le but est de faire fructifier des bénéfices au détriment même de la santé humaine. C'est également ce qu'une trentaine de spécialistes exposent dans un livre "La Vérité sur vos médicaments" (éditions Odile Jacob). Les professionnels expliquent que certains industriels peuvent élargir "de diverses façons, plus ou moins artificielles" des maladies : « À partir de symptômes non spécifiques, on peut créer une maladie. À l'aide de conférences de consensus, de groupes d'experts, d'incitations plus ou moins sourdes, on invente un concept qui devient une maladie correspondant à un médicament. ».

Par exemple le prostatisme, soit l'ensemble des troubles urinaires liés au gonflement de la prostate. Certains industriels ont élargi la gamme de symptômes et tout patient ressentant des difficultés à uriner peut être concerné. On traite donc un simple symptôme comme une maladie à part entière. Les spécialistes citent également le SJSR (Le syndrome des jambes sans repos) caractérisé par une envie excessive de bouger les jambes, et dans certains cas d’autres parties du corps. Ils exposent dans leurs écrits qu'a partir du moment où des traitements ont été mis en place, la définition de la maladie des jambes sans repos, appelé aussi maladie de Willis-Ekbom, est devenue floue. La conséquence prévisible est que cela a multiplié par 100 le nombre de bénéficiaires des médicaments. Afin d'élargir le marché, les laboratoires sont donc prêt à augmenter artificiellement la gamme de symptômes d'une pathologie. Tout est bon pour maximiser les profits bien que Bernard Dalbergue se veut rassurant lorsqu'il affirme que les laboratoires alertent les autorités si des médicaments en vente deviennent dangereux pour la vie humaine, bien qu'à la vue des nombreux scandales chaque année, ceci peut être relatif. Le travail des firmes ne semble donc pas si différent des industriels de marchandises capitalistes. Dans le Monde Diplomatique, une cadre chef de produit assume d'ailleurs parfaitement cet état d'esprit : « Ton job, c’est de suivre ta performance, c’est de suivre ton produit, c’est de voir où il va, selon ses concurrents, selon le marché, selon la pathologie, et de tout mettre en œuvre pour maximiser le chiffre d’affaires. » 

C'est pourquoi, le prix de la vie doit changer. Il n'est plus possible qu'aujourd'hui les traitements soient réfléchis avec comme critère la maximisation des bénéfices. Car ce sont les laboratoires qui déterminent le prix des médicaments en lien avec la puissance économique des nations. En d'autres termes, plus le pays est riche et plus le médicament sera cher. Est-ce qu'il y aurait une vie humaine plus chère qu'une autre ? Et comme le signale MDM, le "prix de la vie" ne fait qu'augmenter depuis ces dernières années :

  • Le Sovaldi, pour soigner l’hépatite C chronique, est vendu 41 000 € par patient

  • Le Keytruda, pour soigner le mélanome, sera vendu à plus de 100 000 € par patient

  • Le Glivec pour soigner la leucémie est vendu 40 000 € par an et par patient


Selon les firmes, la justification du tarif élevé des traitements repose sur les coûts de recherche et développement (R&D) (correspondant à l'ensemble des frais pour créer un médicament), cependant ces montants réels restent encore aujourd'hui classés confidentiels. C'est ironique puisque justement c'est ce qui doit objectivement déterminer le prix du traitement. C'est donc par ce manque de transparence que les entreprises peuvent réaliser des bénéfices records totalement immoraux. Il faut donc que les états interviennent réellement dans ce rapport de force, régulent le marché en faisant baisser le prix des traitements afin de préserver les systèmes de santé solidaire, car jusqu’où pourront-ils tenir devant l’appétit vorace de l'industrie pharmaceutique ? Ceci n'est pas seulement une question politique, mais également une question éthique et existentielle.

Tant que les médicaments, la maladie et donc la souffrance humaine, personnelle et collective seront source de profit, alors le prix de la vie ne sera jamais discuté dans l’intérêt des premiers concernés : les malades.

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