La mécanique raciste

Vous avez dit racisme et discrimination ? Quelle différence entre ces deux violences ? Une nouvelle réflexion est nécessaire afin que combattre ces deux fléaux.

Ce billet a pour but de réfléchir sur le concept de racisme et de discrimination. A quel moment sommes nous dans le champ de la discrimination et du racisme ? Pourquoi l'utilisation précise des mots est-elle si importante ? Tout ce qui est écrit ici n'est pas affirmation ou une vérité immuable et absolue, mais une réflexion sur les deux concepts cités plus haut, dont je vous invite également à répondre en commentaire.

 

   1.    Le racisme

Dans un premier temps, nous allons aborder le thème du racisme. L'utilisation de ce terme ne date pas du 20ème siècle. On peut remonter au 18ème siècle bien qu'il soit très peu utilisé à l'époque. Ce mot permet de concevoir l'hérédité aristocratique. En Occident, le racisme s'est construit structurellement sur plusieurs centaines d'années. Les premières grandes explorations des marins Européen (Colomb, Magellan...) permettent d'une part de rapporter des marchandises encore inconnues par nos sociétés. D'autres part, nous découvrons de nouvelles espèces végétales et animales. Nous faisons donc une cartographie de toutes ces nouvelles découvertes, mais dans le même temps, nous découvrons des peuples différents, avec des couleurs de peau, des cultures et des langues distinctes des nôtres.

Dans un premier temps, les Européens catégorisent les nouvelles « espèces » humaines. Ces catégories seront définies selon différents critères : couleur de peau, culture, comportement, morphologie... Puis tous ces critères relevé seront généralisés à l'ensemble de la communauté. Maintenant que la catégorisation et la généralisation des critères définissant les « races humaines » est faite, il faut les hiérarchiser. Bien entendu, celui qui hiérarchise des groupes se met toujours au dessus des autres. Ce classement des races permet de mettre en place des rapports de domination, d'exploitation, de discrimination et de pouvoir de certains groupes (blancs occidentaux) contre les autres (africains, arabes, asiatiques).

Cependant, pour légitimer le racisme et donc par définition la hiérarchisation des races, il faut le rendre naturel. L'autorité religieuse, scientifique et politique va permettre cette « hiérarchisation naturelle ». D'une part, l’Église va légitimer la domination de la race blanche sur la race noire, le peuple civilisé contre le peuple sauvage. D'autre part de nombreux intellectuels et hommes politiques suivent la même ligne. Par cette authentification politique, intellectuelle et religieuse, toute violence du groupe supérieur sur un groupe inférieur n'est pas immoral, mais constitue la normalité. 

Le racisme se situe donc dans le champ de la pensée. L'acceptation d'un schéma du monde qui considère l'existence des races et sa hiérarchie et donc...leur opposition pour leur survie. Le racisme n'est pas dans la champ de l’action mais peut en découler. Le raciste est un idéologue. Il peut à jamais respecter la loi. C'est le passage à l'acte qui se défini par la discrimination. La discrimination raciale, c'est l'objet de sa pensée (racisme) qui coordonne son action. Dés lors que nous utilisons le terme racial, cela défini que cet acte fait référence à la suprématie de certaines races sur d'autres. Ce que je veux dire, c'est que la discrimination n'est pas forcement source de racisme. Cependant l'une n'est pas plus grave que l'autre. Je voudrais ici faire la distinction entre ces deux termes pour éviter de les banaliser et de normaliser les solutions pour lutter contre ces deux fléaux, car selon les causes, les solutions seront différentes.

Est ce que les actes que nous appelons « racisme » le sont-elles toutes ? Combien de personnes conçoivent encore l'existence de races ? Il ne faut pas confondre le racisme (objet de pensée), la discrimination liée à l'origine, à la culture, à la religion... Et surtout ne pas tout réduire au simple mot racisme. Car si les conséquences sont les mêmes : souffrance, humiliation, dégoût de soi jusqu'à la haine, les causes peuvent être multiples, et donc des explications différentes doivent être approfondies. Il ne faut pas réduire les causes divergentes à une seule, notamment « la peur de l'inconnu » que nous verrons par la suite. La discrimination qui augmente par période de chômage massif et de crise économique est-elle liée à une violence économique facilitant le dépassement de la ligne rouge, ou à une intériorisation de l'existence des races qui me rend symboliquement supérieur à l'autre.

Le danger est de faire un mélange de toutes ces discriminations citées plus haut empêchant de comprendre comment certains de ces mécanismes peuvent se mettre en place. Expliquer et essayer de comprendre, ce n'est pas excuser comme dirait Manuel Valls, mais tout simplement travailler sur la meilleure façon d'éradiquer ces types de violence encore trop présentent dans nos sociétés. Aujourd'hui, nous parlons de racisme culturel, religieux, social, de racisme sans races... Attention donc à la banalisation de ce mot, il ne doit pas devenir un mot bateau. 

 

   2.    Les discriminations mal nommées.

L'islamophobie et l'homophobie sont des exemples concrets. La structure de ces mots est une fusion entre une population et la peur (phobie) qui serait engendrée par elle. Par cette fusion, on peut donc masquer son mépris, sa haine contre ces populations en se cachant derrières l'argument de la peur. Par exemple avec les attentats de l’État Islamique en France, un individu pourra jouer sur la peur de l'Islamisme ou bien même de l'Islam pour excuser ou expliquer son geste mal intentionné envers la population musulmane. Jouer sur cette limite de la peur et la haine est une aubaine pour de nombreux avocats. Ces termes « islamophobie » et « homophobie » peuvent devenir des mots écrans permettant de cacher tout le mépris viscérale de certains individus. L'utilisation de « anti-musulmans » ou anti-homosexuels » serait peut-être plus adéquate.

Un autre mot fait également son chemin, la grosso-phobie. Discriminer une personne sur son poids viendrait de la peur de devenir obèse ? Ou l'obésité n'est elle pas un élément afin pour dévaloriser autrui ?

Certains diront peut-être que je suis trop attentif sur les mots. Mais je pars du principe comme beaucoup de philosophes et linguistes que l'on pense avec des mots, (pas seulement, mais pour définir et réfléchir à une réalité sociale, les mots sont indispensables).

 

   3.    L'inconnu et le racisme/discrimination

Nous admettons souvent que c'est l'inconnu qui provoque la discrimination, le fait de ne pas connaître l'autre. Cet inconnu qui fait peur et que l'on méprise. Mais je pense qu'il faudrait inverser la tendance. Ce n'est pas l'inconnu qui fait peur, mais le bien-connu. Ce que l'on croit connaître de l'autre. Il y a une différence entre ce que l'on ne connaît pas et ce que l'on croit connaître. Entre ce que l'on ne sait pas et ce que l'on croit savoir. Pour éclairer ce raisonnement, je vais prendre un exemple.

1ier casLa population Algérienne est en France depuis plus de 100 ans. Le premier grand déplacement d'Algériens date de 1905. Les citoyens français ont donc des interactions avec eux depuis longtemps, et leurs descendants sont devenus français. Les français non-originaires du Maghreb sont donc depuis longtemps au contact de cette population et de ses critères culturels, de ses différences.

2 ème casPrenons une population Norvégienne, Islandaise ou Suédoise. L'immigration de cette région du monde (Scandinavie) est minime en France. Nous ne connaissons pas leur culture, leur pratique, leur tradition, leur religion... Pourtant en prenant ces deux cas, les personnes originaires du Maghreb seront toujours plus discriminées que les Scandinaves, pourtant ce sont ces derniers que l'on connaît le moins. Si l’inconnu serait la source de la discrimination, alors les Norvégiens seraient plus discriminés que les Algériens, les Bouddhistes plus que les Juifs...

La discrimination et la pensée raciste ne dira jamais qu'elle ne sait pas, qu'elle ne connaît pas. Au contraire, elle dira toujours « Je sais, je connais ». Il y a pas de vide, pas d'inconnu dans la discrimination et le racisme, mais au contraire la construction de mythes fantasmés, de représentation erronées. Les amalgames et les stéréotypes ne sont pas l'absence de conception de l'autre mais au contraire, la vision de ce qu'est autrui. C'est donc ce bien-connu le problème.

Le bien connu est plus violent que l'inconnu. Pour prendre un court exemple, imaginez un professeur et son élève pendant un exercice de mathématique :

Dans le premier cas, l'élève a intériorisé aucune méthode pour réussir l'exercice. C'est le vide total, l'inconnu donc... Le professeur va donc lui combler ce vide avec une méthode rationnelle qui permettra à l'enfant de comprendre et de réussir l'exercice. Maintenant dans le deuxième cas, l'élève aura auparavant intériorisé une méthode complexe, totalement erronée. Il va donc falloir que le professeur déconstruise la mauvaise méthode assimilée par l'élève comme normale, pour lui faire assimiler une autre plus juste. Le travail à fournir est donc plus important et plus complexe dans la deuxième solution. Avant de transmettre, il faut déconstruire ce qui a été accepté et légitimé comme normale. Voila le travail qui doit être fait sur le bien-connu.

Lorsque le peuple français a vu pour la première fois des noirs africains et des Kanach, c'était dans des zoos humains au début du 20ème siècle. Ces personnes étaient totalement inconnues pour la population Française. Si à cette période, la République Française aurait affirmé que les africains étaient des gens égaux aux européens, nous ne serions pas dans cette situation aujourd'hui. Au lieu de cela, la République les a qualifié de sauvages et d'être inférieur qu'il faut mater, dominer et éduquer. Elle a inscrite dans la conscience des français la supériorité d'une « race blanche » face aux « autres races ». L'inconnu de l'époque a été comblé par le discours raciste de la République. Une partie de notre histoire et de notre culture s'est forgée d’éléments racistes, de stéréotypes. Une partie de notre héritage est en fin de compte « racialisée ».

Aujourd'hui, nous avons encore beaucoup à faire. Est-ce que nous pourrons éradiquer toutes formes de violences discriminatoires et racistes ? Vaste question. Mais au moins, nous devons savoir contre quoi nous nous bâtons, comment se battre contre ces fléaux et surtout ne pas tomber dans une banalisation et une normalisation du racisme et de la discrimination.

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