Macron, révolution politique, travestissement démocratique

Depuis un an, Emmanuel Macron a révolutionné le système de représentativité politique à travers l'illusion de la réconciliation nationale – du « ni droite ni gauche ». Or, cette tendance est vouée à l'échec par une contradiction fondamentale : la dénégation de la conflictualité politique, en d'autres termes, la négation de l'essence même de la démocratie.

Le 14 mai 2017, Emmanuel Macron est devenu le président le plus jeune de la Vème République. Ce billet n'est pas une analyse de sa politique mais plutôt une hypothèse déjà formulée autrefois par Frédéric Lordon : la pensée centriste comme mutité absolue de la politique. Ce dernier a écrit un billet en 2007 sur la montée en puissance de François Bayrou lors des élections présidentielles. Il prédisait la déconfiture du P.S, la dénégation de la conflictualité politique et la possibilité du renouveau de la gauche, il est d'autant plus troublant que si l'on remplace Bayrou par Macron, le papier de Lordon garde tout son effectivité, son efficacité et sa légitimité

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Emmanuel Macron, c'est le prolongement du modèle néolibéral dans toute son agressivité, dans toute sa domination avec son rapport de force engagé contre le monde social. Mais c'est également un refus de reconnaître les contradictions et c'est sur ce point qu'En Marche procède à son erreur absolue. Cette erreur, c'est la conviction du dépassement de la contradiction, de l'opposition entre les différents acteurs de la société capitaliste.

 

     1.  Le sens de la démocratie

On a longtemps recherché une définition de la démocratie. On a tous en tête la fameuse citation d'Abraham Lincoln : « C'est le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple. ». Cependant, elle est un peu légère bien qu'au fond, elle caractérise le fondement de la démocratie, celui du citoyen ayant le droit de cité. En d'autres termes de s'impliquer dans le développement du système démocratique. Toutefois, elle manque de profondeur, c'est pourquoi les travaux de Paul Ricoeur sur ce thème sont indispensables. Selon lui : « Est démocratique une société qui se reconnaît divisée, c'est-à-dire traversée par des contradictions d'intérêts, et qui se fixe comme modalité d'associer à parts égales chaque citoyen dans l'expression, l'analyse, la délibération et l'arbitrage de ces contradictions ». Jamais le sens que doit jouer le modèle démocratique n'a été aussi bien formulé. Une société est peuplée par une hétérogénéité d'individualités avec des valeurs divergentes, voir mêmes antagonistes ; des conflits d’intérêts ; de classe et d'opinion. L'essence du système démocratique provient donc de la reconnaissance de ces oppositions, dont il doit mettre en place des moyens populaires d'expression politiques pour ensuite avoir un arbitrage. 

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L’institutionnalisation de la violence sociale dans la structure politique de délibération pour ensuite subir un arbitrage est une sublimation, permettant à la société de ne pas sombrer dans l'anomie, où les individus ne pourraient symboliser leurs pulsions dans des instances de régulation. De ce fait, les pulsions et frustrations incontrôlées connaîtraient ni limites ni contraintes et provoqueraient l'affaiblissement des collectifs et des règles reconnaissant le droit et le désir d'autrui. En d'autres termes, les pulsions dégagées de tout système de régulation seraient la victoire la plus totale de l'individualisme exacerbée. C'est pourquoi nous croyons tant aux assemblées de représentativité bourgeoises car elles contiennent nos pulsions, ou expriment nos frustrations. Or aujourd'hui, de nombreuses personnes n'accordent plus de crédit dans la démocratie bourgeoise, pourtant une majorité continue encore de voter, un vote reconnaissant le besoin qu'autrui fasse à sa place. Le peuple doit se résoudre à l'infantilisation de désigner un papa politique.

Le fait que les individus ressentent cette nette impression de ne plus être véritablement représenté dans les structures politiques, on pourrait penser que cette absence de symbolisation et de sublimation des pulsions intrinsèques aux individus, enrichies par les violences sociales et économiques devraient s'exprimer dans une pagaille infernale dans l'espace public, or ce n'est pas le cas. Jamais les syndicats et associations ont eu autant de mal à organiser des manifestations et des blocages économiques. Notre frustration politique ne laisse pas encore place à l'abandon et a une prise de responsabilité collective qui pourrait s'opérer par un changement de croyance. C'est à dire l'adieu à cette représentativité bourgeoise pour faire émerger une réflexion sur un autre mode de gestion démocratique, et une action directe sur de nouvelles formes d'organisation populaires de délibération collective. Alors pourquoi l'impossibilité pour les personnes de matérialiser leurs pulsions ne provoque t-elle pas de mouvement de foule intense mais au contraire provoque une augmentation de l'individualisme ?

 

   2.  La désublimation, arme de dépolitisation

De nombreuses réponses pourraient être données ici mais je vais m'attarder sur une seule : la dé-sublimation. Crée à partir du concept Freudien  de sublimation consistant à transcender le réel en évacuant les pulsions violentes du « ça » sous une forme constructive. Par exemple le sport et les arts sont des formes de sublimation. Pour le philosophe Herbert Marcuse, la dé-sublimation est la satisfaction immédiate des désirs permettant au pouvoir de continuer sa domination (par le sexe, la consommation excessive, le narcissisme exacerbée...). La dé-sublimation est une soumission aveugle aux pulsions symbolisées dans la société de consommation, en clair une plus grande acceptation de la violence capitaliste. La consommation, nouvelle forme de domination de la classe dominante, propose abondance et liberté, expression hédoniste des pulsions à travers l'acceptation de faux-besoins et de faux-désirs construits par les instruments de répression du capital, avec la publicité, les médias, les célébrités et des valeurs morales érigeant le narcissisme et l'individualisme comme objet divin. Par cette nouvelle forme de plaisir narcissique, la société dépolitisée est en fin de compte la victime d'un système totalitaire régie par les Énarchies (Formation ENA).

La transformation de l'existence consciemment vécue en spectacle est une arme de domination fondamentale où tout réel est en fin de compte un moment du faux. C'est la leçon de Guy Debord : « La première phase de la domination de l'économie sur la vie sociale avait entraîné dans la définition de toute réalisation humaine une évidente dégradation de l'être en avoir. La phase présente de l'occupation totale de la vie sociale par les résultats accumulés de l'économie conduit à un glissement généralisé de l'avoir au paraître, dont tout « avoir » effectif doit tirer son prestige immédiat et sa fonction dernière.... L'aliénation du spectateur au profit de l'objet contemplé (qui est le résultat de sa propre activité inconsciente) s'exprime ainsi : puis il contemple, moins il vit ; plus il accepte de se reconnaître dans les images dominantes du besoin, moins il comprend sa propre existence et son propre désir...C'est pourquoi le spectateur ne se sent chez lui nulle part, car le spectacle est partout. »

La politique n'aurait-elle plus sa place au sein de la société, de l'espace public ? Avec un syndicalisme affaibli et des mouvements sociaux qui peinent malheureusement à développer leurs influences et à convaincre ? C'est là que le centrisme intervient, il va se servir de cette dépolitisation de la société, de la mise en spectacle de nos vies faisant de nous des simples spectateurs de l’histoire, et de l’échec des politiques de la droite et de la gauche bourgeoise pour mûrir et prendre le pouvoir. Et Macron est dans ce rôle, il est le mutisme absolu de la politique. C'est l'homme qui veut dépasser les clivages, dépasser cette stérilisation de la politique qui lui aurait fait perdre toute sa finalité. Or la politique macronienne ne provoquera que la dégradation du social et le travestissement de la politique démocratique.

 

   3.  En Marche, la dénégation de la conflictualité politique

Macron dénie la conflictualité politique qui doit institutionnaliser la conflictualité du social en conflit réglé. En effet, dans une société et dans ses rapports sociaux, il y a toujours des contradictions, des luttes, des conflits d’intérêts, des violences qu'elles soient sociales, économiques, institutionnelles ou physiques... L’expression des contradictions du monde social et de la violence de ses rapports s'expriment dans la politique. C'est à dire la mise en place de la délibération. C'est pourquoi la banale opposition droite-gauche est la forme la plus structurante en politique, car elle est l'expression des contradictions de classe et d'intérêts présentent au sein de la société. Mais le centrisme anesthésie la conflictualité s'exprimant dans la lutte des clivages politiques en demandant la réconciliation nationale. Il faudrait que tout le monde se rejoigne derrière l'union nationale. Nous devons faire passer l’intérêt commun avant l’intérêt individuel qui en fin de compte, est l’intérêt commun d'une minorité. Nous sommes dans la dénégation de l'opposition des classes sociales et des conflits qui lui sont inhérents. 

Le centrisme qui se veut - ni de droite - ni de gauche - ou des deux à la fois - est une ineptie politique. Le meilleure de la gauche est l'appropriation des moyens sociaux de production, et le meilleure de la droite est la mainmise sur la propriété lucrative des moyens de production par une minorité, soit la contradiction la plus élémentaire. En fin de compte, le centrisme finira toujours par être de droite en glorifiant le pire de la droite. Sous couvert d’ouverture, de dépasser les clivages, les oppositions et les idéologies, le centrisme maquille son caractère de classe anti-social.

« Je suis un homme du «pour». Pour tenter de dépasser les clivages politiques dont j’avais mesuré les conséquences négatives, pour essayer d’aller plus loin dans la nécessaire refondation du pays. Pour construire un projet, renouer le fil de notre Histoire et la dynamique du progrès, pour que nos enfants vivent mieux que nos parents. Pour saisir l’envie d’engagement qui irrigue la société française, pour faire émerger de nouveaux visages, de nouveaux talents. ». (Macron, livre - Révolution)

Etre dans le déni de l'opposition politique pour son dépassement est une imposture dangereuse. Le masque du paraître tombera un jour. En effet, dans aucune société même les plus parfaites la conflictualité ne serait dépassée. C'est justement le but d'une société dite démocratique d'engager la délibération sur elle pour l'arbitrer de la manière la plus juste. Si on renvoie la violence au plus profond des abysses, elle reviendra toujours et de manière plus agressive. Faire croire aux peuples au dépassement de l’opposition pour le renouveau politique du bien commun, c'est préparer le terrain au pire des refoulements : « la violence reviendra toujours et de manière tératologique, sous la forme d’extrême droite Trump, Le Pen, c'est le produit de la dénégation de la conflictualité politique instituée », Frederic Lordon.

Certes on a de nombreux exemples qui démontrent que la conflictualité sociale et sa violence intrinsèque peut être dépassée, mais seulement pour un temps. Par exemple avec la messe religieuse, la conflictualité est figée dans une foi commune. Lorsqu'on y participe, toute domination est suspendue si ce n'est celle du divin. En tous cas en ce qui concerne les humains, l'exploitation du quotidien semble ne plus exister devant la communion collective du sacré. Peu importe sa classe sociale, son niveau de revenu, son niveau culturel, sa couleur, nous sommes tous égaux devant l'eucharistie et devant le Christ. L’Église est comme un enclos au sein de la société où l'antagonisme des corps et des esprits s'arrête. Cependant lorsque les célébrations sont terminées et que l'on retourne dehors, l'harmonie et la ferveur confessionnelle commencent déjà se dissiper. Les inégalités redeviennent visibles et son lot de domination aussi. La contradiction entre l'employé et l'employeur resurgit au grand jour après le partage émotionnel de la prière. Emmanuel Macron c'est la même chose. Il refoule les conflictualités sans imaginer qu'elles reviendront au grand jour, et de manière tératologique. 

Le centrisme est donc tout aussi réactionnaire que les mouvements de droite et dans certaines mesures, le Front National n'a pas à rougir. Car dans cette conception, il y a une part d’extrémisme politique. En effet, l’extrême centrisme comme le nomme Alain Deneault construit l'illusion d'apporter une modération raisonnable entre l'utopie de la gauche et le conservatisme de la droite ; contre les passions sans fondements qui au nom de la politique du réel : du fameux pragmatisme ; du réalisme, du refus des programmes idéologiques immuables et inadaptable aux changements rapides du système ; ... L’extrême centrisme efface donc les bases de la vie politique en cassant le clivage droite-gauche pour un nouveau paysage politique uniforme, sans fondement, sans opposition, soumis à la simple dictature du marché et du néolibéralisme. Puis, en ayant rien à envier au Front National et à la droite dure, les partisans de l’extrême centre assument la violence de leur politique migratoire et d'asile, relativisée par une communication humaniste orwelienne. Macron nous le montre encore une fois avec sa nouvelle loi Asile. Mais c'est également la démonstration du recours à la violence légitime de l’État contre les manifestations et les opposants politiques, mais également à l'illégalité sécuritaire que l'on nomme également barbouzerries comme nous le monte l'affaire Benalla.

 

    4.   Conflictualité, moteur de changement

Le conflit ne doit donc pas être dénié. En s'inscrivant dans la lignée de Marx, le moteur de toute société est le conflit, notamment socio-économique car c'est le cœur des rapports de production. En revanche pour d'autres, l'accumulation de conflits peut être une pathologie sociétale menaçant la cohésion sociale jusqu'à amener l'anomie. C'est à dire l'absence de règles collectives qui emmène les individus dans une concurrence exacerbée. Cependant la société capitaliste par nature est amoral, elle n'a pas connaissance du bien et du mal, et ces agents sont  influencés pour reproduire les contradictions de classe empêchant les classes dominées de s'émanciper. Puis,  l'absence de règles fortes ne suffit pas pour envoyer les individus dans le joug de la compétition, les institutions capitalistes comme le marché du travail et la propriété lucrative juridiquement construites s'en chargent déjà... Le génie de la violence capitaliste est de se servir de sa force de tous contre eux mêmes par la concurrence dans le marché et par le chômage.

Aujourd'hui les politiques nous répètent qu'il faut construire la cohésion sociale qui est un facteur d'intégration à la société, mais de quelle société parlons nous ? Un arène remplie d'hommes et de femmes enchaînés dans une servitude volontaire délaissant le pouvoir politique et productif aux mains d'une élite ? C'est pourquoi la dé-cohésion sociale appelée aussi crise sociale ne doit être une réponse enterrée car justement, le conflit social est créateur de lien social et de solidarité. Et Marx et Durkheim sont d'accord sur ce point car la mise en place d'une action collective est réfléchie ensemble, les agents définissent des actions communes avec leurs objectifs, leurs buts et les moyens de les mettre à l’œuvre. En ce sens, la lutte sociale est un facteur d'identité commune, d''appartenance en plus d'être un moteur de changement social. « S’associer pour lutter » est sans doute l'une des relations les plus fortes qui existent, loin d'être une pathologie. D'un point de vue historique, ce sont bien les tensions sociales qui ont amené des grandes lois économiques, sociales et culturelles dans l’intérêt des classes dominées. Ce n'est pas un dialogue social avec les dominants, mais des conquêtes sociales arrachées par la sueur et le sang de nombreux militants s’unissant comme une seule personne.

Dans notre société capitaliste de contradiction, la situation conflictuelle est omniprésente qu'elle soit liée aux rapports de pouvoir, de richesse, de domination, de classe... et le nouveau rôle de Macron est de mettre un voile d'illusion devant cela. D'une part afin de conserver les structures qui nous aliènent, et d'autre part de protéger la bourgeoisie des acteurs pouvant changer le tournant de l’histoire sociale comme nos ancêtres l'ont fait auparavant. Macron a réussi à finir cette révolution qui était de mettre en morceaux la gauche et de soumettre la droite, grâce notamment au mensonge de la réunification nationale. Or depuis son élection, l'euphorie des électeurs d'En Marche pensant avoir quelque chose de nouveau dans leur vote s'est vite estompée.

Le centrisme est par essence contradictoire dont Macron en est le modèle. C'est pourquoi les mouvements de gauche doivent impérativement réfléchir à leur renouveau, arrêter les faux-semblants et ne pas désavouer l'Histoire du socialisme. En reprenant les paroles libertaires : « Il faut repartir ensemble à l’assaut du ciel ».

 

 

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