L'émancipation des femmes contre la domination masculine

L'histoire nous apprend que des hommes sont montés à l’assaut du ciel pour revendiquer des droits sociaux, politiques et culturels. Mais où sont les femmes ? Étaient-elles en retrait ou bien au devant du rapport de force ? Ce billet retrace le parcours révolutionnaire des femmes pour l’acquisition de leurs droits sociaux et politiques.

 Avant-propos

Les inégalités entre les hommes et les femmes ne sont pas naturelles. Elles émanent d’une construction politique, sociale et culturelle apparue il y plusieurs milliers d’années. Cette domination masculine va s’organiser grâce à l’apparition de la propriété privée avec l’arrivée de l’agriculture et de l’élevage. Cette révolution dans la production va faire apparaître un surplus de richesse non consommée qui sera accaparée par une minorité d’homme. Les relations sexuelles vont également être codifiées, afin que l'homme puisse d’une part contrôler sa descendance et d’autre part, que son héritage ne soit détenu que par ses enfants mâles.  On va donc créer des institutions de domination sur les femmes comme le mariage monogamique, premier modèle familial crée à partir d’un principe socio-économique, ainsi que le droit d’héritage pour les enfants mâles. Afin de maintenir cette oppression, il faut également affilier des valeurs et des normes pour les hommes et les femmes. La création de la masculinité hégémonique, et de la féminité se crée et se renouvelle selon les époques et les cultures.

Dans son analyse, Engels émet la possibilité que pour maintenir cette domination, il faut créer un Etat et une force armée pour la protéger. Il fait donc un lien entre la propriété privée, la naissance de l’État et l'asservissement des femmes avec le patriarcat. Le lecteur a compris, pour Engels, l’émancipation des femmes ne peut se faire sans l’émancipation de tous les dominés, c'est-à-dire sans l’extinction de l’Etat et de la propriété privée lucrative.

Dans ce billet seront reprises les différentes luttes insurrectionnelles depuis le 18ème siècle dans lesquelles les femmes se sont impliquées. Je voudrais ici faire taire cette représentation collective qui prétend que les femmes ne se sont jamais engagées dans les rapports de force.

 

1.   Les premières grandes revendications des femmes

Les premières revendications des femmes se mettent en place au 18ème siècle pendant une période où l’on remet en cause l’ordre établi. On a souvent cette image de l’homme révolutionnaire criant haut et fort ses revendications. Cette vision est tellement ancrée qu’on a occulté l’implication des femmes dans les processus révolutionnaires et les luttes sociales.

Pendant leurs premières revendications, les femmes ne demandent pas la fin de la domination masculine, ou encore l’égalité entre les sexes, cependant, leurs revendications sont personnelles et réfléchies collectivement. Par exemple, elles qui sont la source des grandes émeutes de la faim qui se déclenchent pendant l’accumulation des révoltes du 18ème siècle.

En octobre 1779, les femmes sont le moteur des émeutes contre les prix élevés de la nourriture. En Février 1792, elles sont présentes avec les sans-culottes lorsqu’ils envahissent la Convention afin d’obtenir des mesures immédiates contre la vie chère. Un an plus tard, l’augmentation du prix du savon déclenche une nouvelle insurrection. Elles sont encore une fois avec les sans-culottes et envahissent les boutiques afin de fixer elles-mêmes le prix des produits. Les processus révolutionnaires ont été construits avec bon nombres de femmes et au fil des années, leurs demandes augmentent et se construisent peu à peu. Par exemple, elles demandent le droit au travail dans toutes les professions artisanales ; le droit de porter les armes (je vous renvoie au discours de Pauline Léon à l'assemblée Nationale en 1792) ; le droit au divorce ; le droit à l'éducation et l'égalité politique.

A la même époque, Olympe de Gouges écrit en 1791 « La Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne ».

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Cette action provient de l’indignation ressentie par les femmes devant la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, qui donne des droits aux hommes, conservant les femmes sous leur domination. Cependant, la Révolution Française a eu ce grand mérite de faire partir la Noblesse et la Royauté du pouvoir. La Bourgeoisie va donc apparaître en tant que classe dominante et à partir de ce moment, des nouvelles lois vont apparaître plus favorable aux femmes. Tout commence en septembre 1792 traitant de l’égalité entre les époux. D’une part les enfants sont déclarés égaux devant les droits de succession et d’autre part, le mariage devient un contrat civil permettant le divorce par consentement. Cependant, une première attaque est déjà donnée contre les femmes. Le Comité du Salut Public interdits aux femmes de se réunir et de se mobiliser avec les révolutionnaires.

 

2.    Le Code civil de Napoléon

L’arrivée du code civil de Napoléon en 1884 va imposer une nouvelle fois le silence aux femmes. Il institue le père comme chef suprême de la famille, avec la soumission totale à leur père et à leur mari. L’adultère est réprimé pour les femmes à 2 ans de prison alors que les hommes ne reçoivent qu’une amende. Ce code civil proclame haut et fort que la femme est inférieure à l’homme car selon Napoléon : « la femme est notre propriété, nous ne sommes pas la sienne ».

Le retour de la monarchie en 1814 marquera le retour du diktat de l’Eglise avec l’abolition du divorce en 1816. Cela dit, la Bourgeoisie continue à révolutionner le monde et la monarchie touche à sa fin. La Bourgeoisie exploite comme jamais les femmes, les hommes et les enfants mais le début de l’industrialisation va créer la classe ouvrière, une classe qui va faire peur à la Bourgeoisie, mais dont elle se doit d’exister afin d’enrichir le capital.

Les années 1830 sont caractérisées par de nouvelles insurrections ouvrières contre le pouvoir dominant. Les hommes et les femmes se battent ensemble pour avoir un salaire décent pour vivre. Ils iront jusqu'à combattre pendant 3 jours à Paris, les armes à la main sans qu’aucun changement ne se produisit. Un an plus tard, 1500 ouvrières manifestent à Paris et il faudra 5 jours pour rétablir l’ordre. Elles seront frappées et emprisonnées. L’année 1832 est importante pour les femmes car Suzanne Voilquin, ouvrière fonde le journal « La Femme Libre ». Il est tenu uniquement par des femmes qui militent à travers lui en signant de leur nom les articles, ce qui à l'époque était une grande preuve de courage. Par exemple, elles assimilent le mariage à de la prostitution déguisée humiliant les femmes. L’année suivante, les insurrections continuèrent, mais cette fois-ci, la violence dans la réponse de l'armée fut significative. Un capitaine d’infanterie fût blessé par un coup de feu depuis une fenêtre et par vendetta, tous les habitants de l’immeuble furent assassinés par les militaires, femmes et enfants compris.

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En 1848, le sentiment insurrectionnel qui montait depuis plusieurs années provoque une nouvelle confrontation entre le peuple et l’armée. Mais cette fois-ci, les femmes ordonnent au gouvernement l’accès aux droits politiques. Une ouvrière, Jeanne Deroin se présente aux élections législatives de 1849 malgré que les femmes soient interdites d’éligibilité. Après une pression révolutionnaire conséquente, les femmes gagnent une partie de la bataille et obtiennent le droit de vote, mais dans le cadre de la formation de la Commission du Gouvernement pour les Travailleurs qui siège au palais du Luxembourg. Elles obtiennent en même temps le droit d'éligibilité. Avec cette première victoire, de nombreuses femmes sont élues, mais elles continuèrent à connaître les répressions sanglantes de juin 1849 qui tua plusieurs milliers de prolétaires.

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3.    La Commune de Paris

Toute cette agitation révolutionnaire déclenchera la merveilleuse Commune de Paris en 1871. Suite à la défaite de Napoléon III face à la Prusse, des émeutes éclatent à Paris et la population parisienne décide de prendre les armes pour se défendre face aux Prusses, puis ensuite face à l'armée Française. Les parisiens et les parisiennes s’organisent et mettent sur pied leur gouvernement. C’est le premier état ouvrier luttant contre toutes formes de domination. Cela dit, sur les 92 élus, il n’y a aucune femmes élues mais pourtant, elles sont partout : elles gèrent les permanences 24h/24 pour engager des volontaires afin d’organiser la défense de la Commune. Elles sont dans les clubs de la révolution sociale et organisent le ravitaillement de la Commune. Elles sont également armées comme les hommes pour protéger ce nouvel Etat aux portes de Paris, comme la grande anarchiste Louise Michel. Elle est sans nul doute la figure emblématique de la Commune. Non seulement elle protège ce nouvel état prometteur armes aux poings, mais elle intervient également auprès des prostitués.

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Des légions de femmes sont formées comme dans le 12ème sous le commandement de la colonelle Adélaïde Valentin qui est ouvrière, et de la capitaine Louise Neckbecker.

La Commune met également en place rapidement des mesures d'égalité entre les sexes :

  • L'officialisation de l’union libre

  • Reconnaissance légale de tous les enfants nés hors mariage

  • Droit à la séparation du corps

  • Droit à la pension alimentaire

  • Interdiction de la prostitution

  • Interdiction du travail de nuit pour les femmes

Mais pendant la semaine sanglante de la Commune du 21 au 28 mai, l'armée Française fait payer aux combattantes parfois mineures leurs combats pour la liberté. Lorsqu'elles furent désarmées et qu’elles se soient rendues, les 52 survivantes furent fusillées à bout portant. C’est un assassinat de grande envergure contre les femmes, qui sont montées à l’assaut du ciel pour leur liberté.

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La Commune est écrasée mais le mouvement ouvrier reprend des forces et se met derrière les idées de Marx et Engels. En 1879, le parti ouvrier de Jules Guesde invite à son congrès Hubertine Auclert, militante pour le droit de vote des femmes. La recherche de l'égalité refait enfin surface au sein des partis ouvriers.

La fin du 19ème siècle voit apparaître la naissance d'organisations féministes qui certes revendiquent des droits pour les femmes, mais sans remettre en cause la société capitaliste. Par exemple, certaines femmes ne veulent pas demander le droit de vote car selon elles, cela affaiblirait la République, cette dernière n’étant pas assez solide devant l’influence de l’Église catholique. Certaines cherchent donc à gagner des droits civils et d’autres des droits politiques, c’est pourquoi une division s’opère dans les luttes pour les droits des femmes.

 

4.   Les suffragettes en Grande-Bretagne

A la fin du 19ème siècle, la Grande Bretagne est surprise par une montée de la combativité ouvrière, avec la création des suffragistes. Ce sont des militantes qui essayent de convaincre par des moyens légaux d’accepter le droit de vote des femmes. Mais devant la sourde oreille des hommes politiques, une partie des militantes décident de monter d'un cran dans la lutte. Ce sont les suffragettes qui elles, n’hésitent pas à avoir recours à la violence. Les féministes se séparent donc en deux. Les suffragettes sont constamment arrêtées ou bien envoyées en prison. De plus, certaines subissent des violences de la part des policiers, notamment des attouchements sexuels afin de les faire taire. Puis en 1918, les femmes de plus de 30 ans obtiennent le droit de vote. C’est une petite victoire pour les féministes mais c’est surtout la conséquence de la vague révolutionnaire qui déferle sur l'Europe.

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5. La Révolution Russe

La Révolution démarre le 8 mars 1917 par la révolte une fois de plus des femmes, plus précisément des ouvrières du textile à Saint-Saint-Saint-Pétersbourg. Elles luttent avec d'autres ouvriers au sein des sections mitrailleurs, des services de renseignements et d'espionnages. Le Tsar est renversé, et se forme un gouvernement provisoire lui-même renversé par la révolution d'Octobre de Lénine et Trotsky. Il se construit par la suite le Conseil des Commissaires du Peuple (c’est la plus haute autorité gouvernementale sous le régime soviétique). Mais surtout, c'est le premier gouvernement au monde dans lequel des femmes siègent.

Des mesures d'égalité vont être prises par les conseils ouvriers et paysans. En l’espace de quelques mois, le pouvoir soviétique ordonne des droits civiques, politiques et sociaux exemplaires et devient un exemple pour le monde ouvrier. En 7 semaines, il signe des lois que les grandes démocraties mettront plus de 70 ans avant de les accepter :

- Droit de vote pour les femmes

- Droit d'éligibilité pour les femmes

- Mariage religieux aboli

- Tous les enfants obtiennent les mêmes droits 

- Le divorce est d'ordre privé, acceptation sous consentement mutuel

- L'adultère n'est plus un délit ni condamnable par la loi 

- L'homosexualité n'est plus un délit ni condamnable par la loi 

- L'autorité du chef suprême disparaît du Code Civil 

- Le Code Civil établi l'égalité absolue entre le mari et la femme 

- Le droit d'héritage est supprimé

- Légalisation de l'IVG

- L'instruction obligatoire pour les filles et les garçons

- Des décrets assurent l'existence de la femme enceinte et de la jeune mère.

 

Le premier congrès pour les musulmans en 1920 décide :

- L'abolition de la polygamie

- L’interdiction du mariage des petites filles

- La fin de l'obligation de porter le voile.

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En termes d'égalité et de liberté, le Code Civil soviétique est le plus complet dans le monde. Le gouvernement soviétique demande également le droit des peuples à disposer d'eux même (ce que Wilson piquera à Lénine après la première guerre mondiale), mais également la fin de l'impérialisme et de la colonisation. Mais nous savons que l'égalité de droit ne suffit pas pour faire changer les mentalités. L’État incite donc les femmes à participer à l'égal des hommes à la vie politique. Puis, afin d’émanciper la femme de la contrainte domestique, le Parti développe des cuisines collectives et des laveries publiques. L’État prend également en charge la gratuité de l'alimentation des enfants jusqu'à 17 ans.
Il construit des crèches et des garderies pour retirer aux femmes l'exclusivité de l'éducation des enfants.

 

6. La stalinisation de l'Internationale et du Parti

Mais la Russie révolutionnaire, sortant fatiguée de la guerre civile se retrouve isolée. La vague révolutionnaire n'aboutit nulle part en Europe. La bureaucratie qui fait fonctionner l’État soviétique russe prend peu à peu le pouvoir, et s’émancipe du contrôle des masses ouvrières. La misère et la famine prennent de plus en plus de place, et Trotsky et Lénine perdent de leur influence devant la violence du Parti contre la révolte de Kronstadt, poussant les masses ouvrières à se replier peu à peu. Les dirigeants staliniens rompent avec la tradition révolutionnaire en éliminant toute la vieille garde bolchevique. C'est un retour en arrière politique pour les droits conquis, soit un retour aux anciennes valeurs bourgeoises. En 1936, l'IVG est même interdit.

Cet esprit réactionnaire va infiltrer tous les partis communistes à travers le monde.
En France, la PC stalinisé abandonne les luttes alors qu’auparavant, il défendait l'IVG, la contraception et l’éligibilité des femmes. Le PC crache également sur Simone de Beauvoir alors qu'elle réhabilite les idées féministes si chères aux idées révolutionnaires communistes. Le stalinisme a chassé les idées révolutionnaires du mouvement ouvrier et s'est adapté à la société capitaliste.

 

7. 1960/1970, la renaissance du mouvement féministe

Les organisations féministes qui se développent dans cette période le font en dehors des organisations réformistes et du PC. Avec l'agitation sociale de Mai 68, les valeurs bourgeoises et l'ordre établi sont bousculés. Le Mouvement pour la Liberté de l'Avortement et de la Contraception (MLAC), défile dans les rues avec les révolutionnaires. Les femmes se mettent en opposition avec force et courage contre la domination masculine et l’ordre bourgeois patriarcal.

En 1971, 343 femmes célèbres signent et publient un manifeste dans lequel elles affirment avoir avortées, dont Simone de Beauvoir, Catherine Deneuve, Jeanne Moreau. Les féministes bravent la loi et sont décriées par beaucoup d’hommes et de femmes politiques, de droite comme de gauche. Les mobilisations continuent et le Mouvement de Libération des Femmes défile le 1 mai en 1973 derrière les révolutionnaires, et surtout pas derrière le PC et le PS.

En 1973, ce sont 331 médecins qui déclarent avoir pratiqué des avortements clandestins. Le MLAN et le Planning Familial installent des centres dans lesquels des médecins pratiquent clandestinement l'avortement, et organisent publiquement des voyages vers les pays où il est possible d'avorter. Ces actions hors-la-loi sont accompagnées de nombreuses mobilisations. Puis la loi Veil est signée en 1975, mais cette victoire n'est pas un cadeau, mais le résultat d'une lutte sociale féministe et collective.

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Le mouvement féministe en France a réussi par ses luttes à imposer ses revendications : le droit de disposer de ses biens sans l'autorisation de son mari ; le droit d'avoir un compte en banque ; la contraception ; le droit à l'IVG ; la suppression du chef de famille ; la mixité dans les écoles ; le divorce par consentement mutuel ; la suppression de la condamnation pour l'adultère. Aujourd’hui, bien que les grandes volontés insurrectionnelles sont révolues dans les mouvements féministes, beaucoup reste à faire dans une société où la masculinité hégémonique et le patriarcat danse ensemble et se coordonne dans la domination masculine.

Recherche effectué par le cercle Trotskiste

 

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