Culture du viol, culture de trop !

La culture du viol, qui es-tu, pourquoi es-tu la ? Cette tendance systématique de remettre en cause la victime, en lui transférant une part de responsabilité dans le viol qu'elle subie est d'une violence inouïe. Retour sur un thème qui n'est pas encore connu du grand public.

Quelle curieuse association de mots !

Pour commencer, la culture peut se définir sous plusieurs aspects. L'un d'entre eux se caractérise de la manière suivante : ce sont les croyances, rites, mœurs et valeurs qui régissent la vie en société. La culture du viol, c’est la même chose. C'est un ensemble de mythes et croyances sur le viol qui permet soit de prouver l’inexistence de l'acte, ou alors de déresponsabiliser en parti l'agresseur de son acte. C'est un retournement de la culpabilité. La victime aurait une certaine part de responsabilité dans l’agression qu'elle subie. Pour ce billet, je me sers de l'étude « Les francai-e-s et les représentations sur le viol et les violences sexuelles », de l'institut IPSOS et des travaux de Muriel Salmona, psychiatre et fondatrice de l'association mémoire traumatique et victimologie.

 

Pour commencer

Dans l'imaginaire collectif, un viol se caractérise par une relation sexuelle non consentie, contraint par un inconnu (pour 44% des sondés), dans l'espace public : une rue sombre, un parking etc ( 55% des sondés), et pratiqué avec une violence extrême en dehors de la violence du viol même. Ce premier mythe est faux. Il en parti construit par la vision idyllique de la famille et du couple. Parce que dans 90 % des cas, le viol est commis par une connaissance.1 Chez les adultes, 50 % des viols sont commis par le conjoint, alors que chez l'enfant, 50 % sont commis par un membre de la famille.2 . Les viols sur les adultes sont commis en majorité au domicile de la victime et au travail (65%). Pour les enfants, 50 % sont commis dans les écoles et des institutions.3 Pour terminer, la moitié des actes sont commis avec une grande violence (en dehors de la violence sexuelle), dont 12 % avec une arme. 4 Ces données changent considérablement nos représentations sur le viol. La vision de l’agresseur en pleine rue dans un coin sombre existe bel et bien mais il reste minoritaire. La majorité des agressions se font par des proches, des connaissances, au domicile de la victime ou dans les institutions. L'agresseur est quasiment toujours connu de la victime.

 

Le sexe et la violence

Dans les représentations, la limite entre le viol et l'agression sexuelle est assez floue, pourtant juridiquement elle ne l'est pas. La différence est que l'agression sexuelle désigne tout acte de nature sexuelle contraint commis violemment mais n'incluant pas une pénétration sexuelle. Mais cette définition n'est pas intériorisée par tous les francais-e-s. Pour 24 %, un agresseur pénétrant avec un doigt sa victime, ainsi qu'une fellation forcée ne sont pas des viols. L'acte est requalifié en agression sexuelle. Cette requalification de viol en agression sexuelle voudrait diminuer la gravité de l'action. De plus, nous avons une autre frontière extrêmement floue, celle de la violence et la sexualité. A quel moment sommes nous dans le rapport sexuel et dans la violence ? Pour 76 % des sondés, de nombreux événements sont ressentis comme violents par les femmes alors qu'il ne le sont pas pour les hommes. Ceci doit nous interroger. Les femmes seraient-elle par nature plus sensible que les hommes, et verraient de la violence où il n'en a pas ? Les hommes seraient-ils par nature violents, de ce fait les femmes devraient-elles accepter de reculer la limite entre la relation sexuelle et la violence ? Ou est-ce un artefact culturel ? Mais quelle image donnons nous là du rapport sexuel, pleinement consenti et éclairé entre deux partenaires ?!

La représentation de la femme sentimentale, douce, très émotionnelle est très présente chez les francais-e-s. Pour 74 % des sondés, les femmes ont besoin d'être amoureuses pour envisager un rapport sexuel. Une femme doit forcement aimer, comme elle doit forcement avoir un enfant. Si elle a eu trop d'hommes dans sa vie, elle est souillée de l'intérieur. C'est une « salope ». Si c'est un homme, c'est respectable, il a un beau tableau de chasse. D’ailleurs aucunes injures à caractères sexuels sont utilisés contre les hommes. Les femmes sont des « salopes », les hommes des « coureurs de jupon ». La seule insulte véritablement connue est « enculé », mais qui a pour but de stigmatiser une partie bien précise de la population masculine (les homosexuels), afin de préserver la masculinité hégémonique comme masculinité dominante, contre les hommes moins virils (voir l'article ici).

La domination masculine a toujours asservit les femmes dans toutes les structures de la société (voir Sylvia Walby). Autrefois (et encore dans de nombreux cas aujourd'hui), les relations sexuelles tournaient exclusivement autour du désir de l'homme Cette domination dérange les sociétés démocratiques. Elle les dérange tellement qu'elles ne nomment même plus l'inégalité comme un rapport de domination, quel ironie ! Il n'y a plus de lutte contre la domination masculine mais une lutte pour l'égalité entre les hommes et les femmes. Mais passons. La culture du viol oblitère la domination masculine. En effet, les femmes auraient des tendances sadomasochistes et aimeraient la soumission. Pour 21 % de la population, les femmes peuvent prendre du plaisir a être forcées. Les femmes ne savent pas ce qu'elles veulent en matière de sexualité, les hommes devraient donc prendre les choses en main.

Pour également 19 % des sondés, si une femme dit non à une relation sexuelle, elle veut en faire dire oui ! Cette tendance augmente à 31 % pour les 18-24 ans, ce qui est gravement problématique. 1/3 tiers des jeunes voit la sexualité hommes-femmes comme un acte de domination exclusif à l'homme, avec la prétention que les femmes ne savent pas ce qu’elle veulent ; le non d'une femme cacherait un oui... Le corps féminin prendrait du plaisir à être forcer, à se soumettre malgré sa résistance. L'une des causes est la banalisation de la pornographie qui diffuse une violence sexuelle extrême et qui dénature l'image de la sexualité. La sexualité est certes privé mais ce n'est pas une zone de non-droits, ou les femmes devraient se laisser asservir et oublier leur intégrité au bon vouloir de la sexualité masculine.

 

Déresponsabilisation de l'agresseur, responsabilisation de la victime

Mais rentrons dans le cœur de la culture du viol, la déresponsabilisation de l’agresseur. Lors d'une agression sexuelle/viol, le focus est toujours tourné vers la victime. Elle doit s'expliquer et répondre du pourquoi et comment la situation a t-elle pu se produire ? « Pourquoi n'avez vous pas crié ? », « Pourquoi ne vous êtes vous pas défendu ? », « Pourquoi n'avez pas répété votre refus », « Pourquoi vous n'avez pas porté plainte tous de suite ? » etc... Toutes ces questions culpabilisent la victime et lui transfèrent une partie de la responsabilité du viol subi. « Si elle n'a pas crié, c'est qu'elle devait être un peu consentante ». « Si elle ne s'est pas défendu, l'agresseur ne pouvait pas comprendre qu'elle ne voulait pas ». « Si elle n'a pas parlé tout de suite , elle doit mentir » etc... Ainsi, pour 41 % des français-e-s, un viol peut être éviter si on se défend vraiment. De même que 29 % pensent qu'un malentendu peut-être l’origine du viol.

Une des problématiques est que peu de personnes connaissent réellement les chocs traumatiques. Bien que 95 % des francais-e-s affirment que ces chocs ont des graves conséquences sur la santé de la victime, la méconnaissance des comportements issues de ces chocs sont incompris. Les questions cités plus haut sont destructrices pour les victimes. Cette inaction pendant l’agression est dû à plusieurs facteurs.

Lorsque l'on subi une violence extrême, incompréhensible, comme des violences sexuelles, cela déclenche un état de sidération qui paralyse la victime. Le cortex (qui participe à de nombreuses fonctions cognitives dont certains sens, le langage, les actions de motricité et la mémoire) devient en panne. Il y a une incapacité de réagir pour la victime. 

Pour faire face à un danger, le cerveau ordonne la sécrétion d'hormone de stress (adrénaline et cortisol). Pour une victime de viol, la sécrétion devient de plus en plus rapide et cela devient des drogues durs. Pour empêcher l'overdose, le cerveau fait disjoncter le circuit émotionnel. La victime va alors être déconnectée de ses émotions. Elle va plonger dans un sentiment d'irréalité, d'être spectateur des événements : c'est la dissociation traumatique. C'est un mécanisme de sauvegarde pour survivre au stress extrême.

La victime va également subir les violences internes de la mémoire traumatique. Cette mémoire empêche toutes possibilités d'analyses. Elle mélange les émotions et le vécu. La mémoire traumatique est une bombe à retardement. Les victimes revivent à l'identique les agressions subies avec le même degré de violence.

Ces mécanismes de survie empêchent les victimes de réagir, de se défendre face à des dangers. Dés lors, lorsqu'un agent de police n'étant pas formé aux conséquences des violences sexuelles sur le psychisme des individus, va délibérément poser ces questions posées plus haut, il va inconsciemment et involontairement fragiliser encore plus la personne traumatisée, l'empêchant d'organiser sa défense, de se ressourcer, la faisant culpabiliser. Pour reprendre la phrase de Muriel Salmona « Pour qu'un viol soit reconnu, faudrait-il que la victime soit grièvement blessée ou morte ? »5 Tous ces mécanismes empêchent la victime de se défendre, de riposter. Lorsque l'on sait que 90 % des victimes connaissent leurs agresseurs, dont la majorité pour les enfants sont de la famille, c'est très dur de leurs échapper. Chez la victime apparaît la honte, la culpabilité, une détestation de son corps, de son image. Chez les enfants qui sont victimes des violences notamment sexuelles de la part de leurs parents, il faut comprendre qu'ils continuent en partie à les aimer. Un enfant ne cesse pas d'aimer ses parents, il cesse de s'aimer lui même. C'est cela qui est dur à comprendre.

Cette culture du viol permet de faire disparaître les victimes, ou si elle ne le peut pas, elle transfère une partie de la responsabilité de l'agresseur à sa victime. Les femmes ne doivent pas être trop excitante, elles ne doivent pas s'exposer au « risque », elle ne doit pas sortir seule le soir.... On remet en premier en cause l'action de la victime, et non pas la perversité de l'agresseur. Pourtant, les victimes n’enfreignent pas la loi, contrairement à leurs agresseurs. Mais il existerait une « loi morale », une « loi de bonne mœurs » à ne pas transgresser au risque d'être reconnu coupable, du fait qu'autrui transgresse les lois juridiques. En clair, la victime devient responsable du non respect de la loi commis par son agresseur. D’ailleurs pour 40 % des sondés, des femmes qui ont une attitude provocante en public (boite de nuit, bar...) déresponsabilisent en parti leur agresseur. On descends à 27 % si elle se promène de manière sexy dans la rue. Le tenue féminine et l’attitude auraient une certaine place dans la responsabilité du viol, au même titre que la perversité du violeur. De plus, l'image de l’homme est détériorée. Les hommes seraient des animaux avec des pulsions qui seraient incontrôlables. Les hommes n’arriveraient pas à les gérer alors ce serait aux femmes de se protéger, et si elles subissent un viol, c'est qu'elles n'ont pas pris les bonnes mesures de précautions. Bienvenue au Moyen Age !

Le déni des violences sexuelles dans notre société est une réalité. La banalisation de la violence notamment envers les femmes, les diffusant comme masochiste (banalisation de la pornographie), les réduisant à un objet sexuel. Nous aurions pu également parler de la publicité, ou même de l'image renvoyée par certaines télé-réalités.

On l'a vu, lorsqu'il y a viol, la focalisation sur la victime se défini en trois temps, comme l'explique Muriel Salmona : Soit il ne s'est rien passé, soit elle était consentante, soit elle l'a bien cherché. La première est très intéressante et vorace. Un nombre conséquent de femmes mentiraient pour se venger (32%), ou pour attirer l'attention (23%). Or selon différentes études, les fausses plaintes sont évalué entre 3 et 8 % 6. Ces représentations faussées viennent du fait que les femmes auraient tendance, comme les enfants l'habitude de mentir.

 

En conclusion

Cette culture du viol permet de perpétuer des fausses allégations sur les victimes en déculpabilisant l'agresseur d'une partie de son acte, certaines raisons seraient ailleurs. Si elles ne viennent pas de l'agresseur, alors elles viennent de la victime : elle est trop sexy, elle n'a même pas essayé de se défendre, c'est une fille facile etc. Récemment, la nouvelle violence de la domination masculine est le stealthing . Cette action qui consiste à enlever son préservatif avant la fin du rapport sexuel. On revient encore à l’appropriation total du corps de la femme comme possession exclusif de l'homme, de son désir, de ses pulsions sans prendre un compte le consentement du corps féminin. Tous ces procédés permettent de maintenir le silence sur les violences sexuelles subis chaque années. On dénombre 252 000 viols et tentatives de viols par an 7 , bien loin des représentations qui pour 89 % des français-e-s ne dépassent pas les 100 000 annuelles. Devant toute cette violence, nous devons apporter un nombre conséquent de solution : sensibilisation, prévention, déconstruction des mythes, amélioration de la loi, formation des professionnels, création d'une vraie politique contre les violences sexuelles etc...

Pour aller plus loin et répondre à toutes ces questions, je vous joins le rapport officiel qui m'as permis de faire ce billet, ainsi que la conférence de Muriel Salmona. Je vous invite également à regarder sans retenu le site internet de son association « Mémoire traumatique et victimologie », on y trouve tous les outils pour comprendre et pour participer aux changements des représentations faussés véhiculés par la culture du viol.

 

1 Enquête ENVEFF 2000 et INSEE ONDRP 2012/2015

2 IVSEA 2015

3 Zucker 2005 – CFCV 2003

4 CFCV 2003

5 https://www.memoiretraumatique.org/assets/files/v1/Articles-Dr-MSalmona/2016article-deni-culture-du-viol.pdf

6 Etude LISAK 2010 – Rumney P 2006

7 Estimation faite en croisant les données des enquêtes Cadre de Vie et Sécurité et Contexte de la 11 Sexualité en France. Enquête « Cadre de Vie et Sécurité 2010-2015 », INSEE-ONDRP. Source : Observatoire national des violences faites aux femmes, La lettre de l’Observatoire national des violences faites aux femmes, « Violences faites aux femmes: les principales données », n°8, Novembre 2015, p. 9. Enquête « Contexte de la Sexualité en France », 2006. Source : BAJOS, Nathalie et BOZON, Michel (dir.), Enquête sur la sexualité en France , Paris, La Découverte, 2008, p. 388.

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