Le billet noir de l'industrie pharmaceutique

Ententes frauduleuses, corruptions, dividendes records des actionnaires de groupes pharmaceutiques, jusqu’où ira l'inconvenance de l'industrie du médicament ?

Quatrième billet consacré aux dérives de l'industrie pharmaceutique. Le premier est dédié à la rentabilité de la maladie (ici) ; le deuxième article aux scandales des firmes (ici) et un troisième le billet (ici). Cet article est consacré aux ententes frauduleuses, à la corruption et aux dividendes des actionnaires de groupes pharmaceutiques.

 

Novartis ou l'art de l’inconvenance

La firme pharmaceutique n'est pas à sa première controverse. Entre des ententes frauduleuses sur le marché du médicament pour augmenter un maximum leurs bénéfices, au dépend de la sécurité sociale Italienne qui a perdu plusieurs centaines de millions d'euros ; ou encore certains médicaments comme le Distilbène responsable d'anomalies génitales, de stérilité, de cancers du col de l’utérus et du sein. Mais c'est également d'un point de vue financier que Novartis dépasse la ligne rouge. En effet, pour le départ de l'ancien directeur général et président Daniel Vasella en 2013, le conseil d'administration avait secrètement prévu un parachute doré de 72 millions de francs suisses (64 millions €). Devant l'indignation des citoyens suisses, il avait renoncé à cette prime de « mérite » exceptionnelle. Il a cependant reçu 2,7 millions de francs suisses (2,2 millions €), soit 27 fois moins que le montant original. Cette colère citoyenne a amené un sénateur Minder de UDC (Union démocratique du centre) à proposer « l'initiative Minder » en référendum portant sur les rémunérations abusives de dirigeants. La loi est approuvée à 67,9 % le dimanche 3 mars 2013. Elle oblige toutes les sociétés anonymes suisses à faire voter l'ensemble des rémunérations par l'assemblée générale et interdit les indemnités de départ avec les primes d'entrées. Une petite victoire contre l'industrie pharmaceutique. 

Puis c'est également des plans de licenciements collectifs qui se sont décidés en octobre 2011 : 2000 emplois dont 1100 en Suisse alors qu'au même moment le groupe engendrait un bénéfice net de 2,49 milliards $. En d'autres termes, une augmentation de 7 % par rapport à l'année précédente (2010). Cependant en bon capitaliste, Novartis accepte un arrangement sur le site de Prangins situé dans le canton de Vaud en Suisse. Afin d'annuler la fermeture et la suppression de 320 emplois, les employés ont accepté le summum de la domination salariale. En conséquence, ils doivent travailler beaucoup plus et renoncer partiellement aux augmentations de salaires. Nous sommes ici dans l'essence même du rapport salarial, dans sa finalité. S'employer ou crever, telle est la seule possibilité laissée par le capitalisme.

Le groupe pharmaceutique sait également faire tourner sa planche à billet pour une toute autre raison, par exemple pour corrompre des personnalités politiques, des hauts fonctionnaires et des médecins. En Grèce, Alexis Tsipras a demandé une enquête sur les possibles liens malhonnêtes entre le groupe pharmaceutique et dix ex-ministres, et 4200 professionnels de santé. Novartis est accusé par les autorités Grecques d'avoir corrompu des milliers de spécialistes de la santé et de hauts-fonctionnaires afin de faire gonfler les prix des médicaments. Le premier ministre Tsipras affirme qu'il utilisera « tous les moyens légaux » pour « récupérer l’argent dont Novartis a privé l’État » grâce au gonflement des prix de traitements entre 2006 et 2015. L'entreprise pharmaceutique a crée un système de corruption de « grande classe » avec des pots-de-vin, des voyages offerts mais également des cadeaux et un dispositif de blanchiment d’argent.

 

Roche et Novartis

Malgré la concurrence exacerbée au sein de l'industrie pharmaceutique, l'existence d'ententes illicites est réelle. En effet, Roche et Novartis se sont associés frauduleusement sur le médicament ''Avastin'' en Italie. Selon l'enquête de l’Autorité de la Concurrence Italienne, Roche et Novartis ont mis en place une entente dès 2011 afin que le médicament Avastin, beaucoup moins cher que le Lucentis, ne soit pas utilisé à la place de ce dernier. En effet, comme l'écrit ''Entreprises et décideurs'' : « afin que seul le Lucentis soit utilisé dans la cure de maladies de l’œil qui touchent essentiellement les personnes âgées. Les laboratoires Novartis et Roche se seraient donc entendus dès 2011 afin de booster les ventes du Lucentis en décidant de ne pas demander l’Autorisation de Mise sur le Marché de l’Avastin pour le traitement des mêmes maladies malgré la molécule de base soit la même. ». Cet accord frauduleux et officieux a fait perdre 45 millions € à la sécurité sociale italienne. Cependant certains évoquent la somme de 600 millions € pour l'avenir. C'est pourquoi les autorités italiennes ont condamnées à hauteur de 92 millions d’euros le groupe Novartis, et de 90,5 millions d’euros le groupe Roche, soit 182,5 millions d’euros malgré les démentis des deux firmes.

 

Sanofi

Pour continuer dans le cynisme, le géant français Sanofi n'a pas à rougir. Son directeur, Olivier Brandicourt touche un salaire d'environ 16,5 millions d’euros voté par les actionnaires. Sa rémunération est structuré de la sorte : 4,4 millions de salaire fixe – 12,7 millions sous forme de stock-options et d’actions gratuites. Le chiffre d’affaires de l'entreprise est de 35 milliards d’euros, ce qui ne l'empêche pas de mettre en place une suppression de 600 postes sur ses sites. Puis la distribution de dividendes ne cesse de perdurer au alentour de 3,7 milliards, ajouté à cela 3,5 milliards de rachat d’actions, en d'autres termes des dividendes camouflés dénonce Thierry Bodin, (CGT de Sanofi). Le syndicaliste explique sur ''Lilas'' : « la direction rachète ses propres actions pour les détruire, ce qui permet de doubler artificiellement le bénéfice net par action ». Les actionnaires ont donc récolté 7 milliards de dividendes, ce qui est énorme en comparaison avec le chiffre d’affaires. Sanofi est bien plus tourné vers la « récompense » cynique de ses actionnaires que pour la recherche et développement (R&D) de nouveaux vaccins. Malgré un très bon chiffres d'affaires qui est en croissance, les budgets de 2017 ont stagné. Pire encore, depuis dix ans environ 1800 salariés ont été licenciés. En effet le groupe est passé de 6500 à 4200 salariés dans le secteur de la R&D. En conséquence, des sites ont dû fermer alors que les dividendes ne cessent d'augmenter.

 

GlaxoSmithKline

Un sentiment de justice s'est manifesté en 2011 suite à l'amende record de 3 milliards de dollars que le laboratoire GlaxoSmithKline (GSK) doit s’acquitter vis-à-vis de l’État américain. En effet, le laboratoire pharmaceutique a été écroué par la justice US pour avoir fait la promotion illégale de médicaments, pour fausses déclarations sur leurs prix mais également pour avoir cacher certaines données liées à leurs éventuelles dangerosités. Certes cette amende record est issue d'un contrat à l'amiable entre les autorités et la firme, mais c'est une des rares victoires contre l’appétit vorace de l'industrie pharmaceutique, privilégiant le profit avant l'éthique sanitaire au risque de mettre en danger les patients. GSK avait notamment vendu du ''Paxil'' en faux puisqu'il a été vendu comme antidépresseur pour les patients mineurs, alors qu'il n'a jamais été autorisé pour cela. Ou encore la vente d'un antidiabétique appelé ''Avandia'', qui a été mis sur le marché sans mettre en garde les patients des risques connus de ces effets secondaires. Pour terminer, le traitement le ''Wellbutrin'' étant prévu pour traiter les grandes dépressions a été diffusé par la firme pour « être plus mince ou avoir plus de relations sexuelles ». Deux ans plus tard, le géant pharmaceutique a été condamné à une autre amende de 3 milliards de yuans, soit 378 millions d'euros. C'est un record pour les autorités chinoises. Cette fois-ci la cause de la condamnation est la corruption. En effet, cinq responsables ont écopé de peines de prison. GSK a reconnu sa culpabilité devant les preuves notamment le « versement de pots-de-vin » dans le but de doper ses ventes.

 

Pfizer

Le groupe pharmaceutique Pfizer a été reconnu coupable par l'administration Obama de l'illégalité de ses stratégies commerciales. C'est pourquoi l'entreprise a été condamné à une amende de 2,3 milliards $ US. Ces pratiques frauduleuses concerne l'anti-inflammatoire ''Bextra'' qui a été retiré du marché en 2005 en raison des incertitudes qualitatifs du traitement. En effet, de nombreux effets secondaires ont été décelé notamment cardiaque. Malgré que Pfizer eu connaissance des dangers de son traitement, il a fait « la promotion du Bextra pour plusieurs usages et dosages que la FDA [l'autorité sanitaire] avait refusé de valider en raison de doutes sur les risques ». Cependant ceci n'est pas propre seulement au Bextra car la firme était également poursuivie pour trois autres traitements: le Zyvox (prescrit pour les infections bactériennes), le Geodon (pour les troubles bipolaires et schizophrénes) et le Lyrica (pour les troubles nerveux), dont les pratiques commerciales ont été reconnu abusives.

 

Johnson & Johnson

Le 4 novembre 2013, le laboratoire Janssen Pharmaceuticals du géant Johnson & Johnson a été contraint de payer une amende de 1,6 milliard $ afin de s’acquitter des poursuites engagées contre lui. En effet, il lui a été reproché d'avoir réalisé la promotion de son médicament antipsychotique le Risperdal, pour des raisons médicales autres que pour sa prescription originale. Mis sur le marché américain début de l'année 2002, la firme commence une campagne auprès des médecins en mars pour le traitement de l'agitation, notamment la démence chez les personnes âgées. La justice américaine pointe du doigt l'irresponsabilité de la firme. Elle était totalement consciente que le médicament pouvait présenter des risques graves pour la santé des personnes âgées, notamment des AVC. En minimisant les risques encourus, la firme a mis délibérément en danger la santé des patients mais devant le désir acharné du profit...

La mise en danger n'est pas seulement chez les adultes mais également chez les enfants. La promotion du Risperdal chez les mineurs présentant des symptômes liés au trouble déficitaire de l'attention avec ou sans hyperactivité (TDAH), à l'autisme et au trouble obsessionnel-compulsif a été effectué par la firme, malgré la connaissance des risques que cela pourraient engendrer chez eux.

 

Le Prozac

Commercialisé par le groupe Eli Lilly and Company en 1986, le médicament est au centre d'une controverse dans les années 90. En effet, utilisé comme antidépresseur, il est accusé de favoriser le suicide chez les patients. La firme a caché que pendant les essais cliniques, certains patients avaient montré des signes d’akathisie. Cet effet indésirable se traduit par des impatiences, un besoin irrépressible d'agitation mais également un sentiment d'angoisse profond. Quelques jours après le premier usage chez les patients, certains présentaient ces symptômes jusqu’à des troubles psychiatriques sévères comme la psychose. C'est pourquoi le Prozac doit être prescrit que dans des conditions rigoureusement contrôlées. Cependant devant l'avidité des firmes, les effets secondaires sont minimisés. C'est pourquoi la fluoxétine (prozac) est toujours prescrit par les médecins généralistes contre la mélancolie, la dépression et l'anxiété. Selon Atlantico, David Healy, (psychiatre et historien) après avoir pris connaissance des documents internes de la firme, il estime « qu’un quart de million de personnes dans le monde ont fait une tentative de suicide consécutive à la prise de Prozac et que 25 000 d’entre elles en sont mortes, soit 17 000 tentatives et 1 700 morts par an dans le monde. ».

 

La logique financière prime sur la logique de santé

Les autorités ne contrôlent plus rien. L'industrie pharmaceutique impose sa domination comme toute grande multinationale. Pour ce qui est du marché du médicament, dans 90 % des cas, les autorisations de mise en vente dépendent de l’Agence européenne du médicament (EMA), dont 85 % du financement est assuré par l’industrie pharmaceutique... Idem pour fixer les prix, ils ne sont pas calculé sur le coût de recherche ni de production, mais à partir d’un “tableau de risques”. Donc plus les pays sont riches et plus le médicament sera cher ! Le tarif n'a donc rien à voir avec son coût réel. Il faut que la marge corresponde au rendement que veulent les actionnaires.

De plus, le manque de transparence n'est pas que financier mais également sur les essais cliniques. En effet, les firmes pharmaceutiques peuvent dissimuler des informations liées à la dangerosité de certains traitements bientôt mis sur le marché. Tout comme le secret des affaires dans la finance, les laboratoires invoquent ici le secret industriel. Ensuite, même si des effets secondaires sont décelés, les firmes sont toujours dans le déni de responsabilité, ou minimise les drames sanitaires. Même dans l’industrie du médicament, c'est la logique du bénéfice à tout prix qui l'emporte devant la logique sanitaire et de la santé pour tous. Martin Shkreli s'inscrit dans cette logique. Surnommé l'homme le plus détesté des USA, l'entrepreneur pharmaceutique avait augmenté en 2015 le prix du Daraprim (contre sida - paludisme) de 13,50 $ à 750 $US la pilule, soit 55 fois plus cher. Mais suite à la pression exercée par les politiques et la population, Shkreli revient sur sa décision en septembre 2015. Il est ensuite condamné en mars 2018 d'une peine d'emprisonnement de 7 ans pour fraude.

 

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