La fin de la démocratie représentative ?

Notre modèle démocratique arrive-t-il à sa fin ? Vouloir le conserver ne serait-ce pas une dénégation de l’intelligence collective ? Il est primordial de comprendre les causes de ce déclin pour construire une alternative à la représentativité démocratique.

Introduction :

300 ans après la révolution française, que reste-t-il de l'idéal démocratique ?

Que reste-t-il des lumières ? De Rousseau pour qui la propriété privée est le cancer des civilisations ?

Que reste-t-il de notre compréhension de La Boétie et de la servitude volontaire ? « Le tyran ne vole pas la liberté, mais c'est le peuple qui lui délaisse ».

Que reste-t-il de nos espoirs, de notre conviction de vivre ensemble lorsque l’extrémisme politique xénophobe augmente dangereusement ?

Dans ce billet, 7 ouvertures seront faites afin d'essayer de comprendre la fin proche de notre démocratie représentative. Bien entendu, cette liste n’est pas exhaustive. Elle a été construite d’une part selon une réflexion théorique, notamment influencé par le philosophe Luc Carton, mais également selon les divers ressentis et affects de la population. L’hypothèse principale de l’usure de la démocratie représentative se trouve dans le champ culturel et dans le champ social. C’est pourquoi, nous allons analyser ces deux causes en premier.

 

    1.   La démocratie représentative et la culture

Pour que ce modèle de gestion démocratique se construise, il fallait qu’il y ait peu de circulation culturelle au sein de la société. Au 18/19ème siècle ainsi qu'au début de 20ème, il n’y avait pas de culture commune ni de socle global de connaissances. En effet, à l’époque l'école n'existait que pour les bourgeois, les fils d’ouvriers allaient à l’usine à 13 ans. De ce fait, il était logique que ce soit les citoyens les plus intelligents de représenter le peuple au sein des assemblées démocratiques.

Or, que remarquons nous aujourd'hui ?

Nous avons tous une culture commune et globale. En effet, la massification scolaire et la démocratisation culturelle des années 60 ont joués leur rôle en faisant monter l'intelligence collective. Aujourd'hui, un bachelier a le niveau culturel d'un ingénieur de 1953 ! Luc Carton, philosophe et historien de l'éducation populaire émet même l'hypothèse d'un excès de culture au sein de la société, propulsé par la tertiarisation de l'économie. Cette culture globale ET politique vient contredire la représentativité puisque nous pouvons tous grâce à nos expérimentations, nos expériences, nos savoirs, analyser une situation politique et défendre nos propres intérêts. C’est pourquoi un esprit de délibération grandi dans la conscience des peuples et menace le système représentatif.

 

   2.   Les divisions sociales ne reflètent plus les divisions politiques

La deuxième grande raison qui a permis la mise en place de la démocratie représentative résulte dans la conflictualité intrinsèque au social, s'exprimant dans l'opposition politique. En d'autres termes, les divisions sociales étaient autrefois bien marquées : pour caricaturer, soit on était prolétaire et communiste, soit on était patron/artisan et capitaliste. De plus, les individus qui constitués les groupes sociaux étaient tous d’accord dans la convergence de leurs intérêts Par exemple la classe ouvrière était unie derrière les mêmes revendications lorsqu’elle entamait une lutte sociale. Il n’y avait pas ou très peu d’opposition au sein de cette classe sociale. En ce qui concerne les clivages politiques avec notamment l'opposition Droite-Gauche, ils étaient structurants et reflétaient les divisions sociales présentes au sein de la société. La gauche défendaient réellement les intérêts des dominées et la droite ceux des dominants.

Or aujourd'hui, trois nouveautés mettent à mal ce fonctionnement.

Première chose, les divisions sociales ont des frontières poreuses. L'apparition d'une classe moyenne rend difficile l'expression des contradictions. Lorsqu'on se situe dans cette tranche, devons-nous faire alliance avec la classe populaire ou avec la petite bourgeoisie ? Socialement et culturellement, la classe moyenne est à la frontière des deux camps.

Deuxième chose, nous apercevons des antagonismes au sein même des groupes sociaux. La classe ouvrière ne résonne plus comme une seule voix défendant les mêmes intérêts. Elle est aujourd'hui dispersée, des communistes aux nationalistes conservateurs. Cette fragmentation a dilué la conscience de classe qui se constate dans l'impuissance des forces révolutionnaires dans les combats sociaux. Si on prend pour exemple un sujet comme la retraite, certains ouvriers défendront le Régime Général, d’autres des assurances privées et d’autres des régimes plus spéciaux, alors qu’auparavant, ils défendaient tous le régime. Il y a donc des contradictions et des oppositions au sein même des groupes sociaux qui autrefois, étaient bien structurés dans leur vision de l'intérêt commun.

Pour terminer, les divisions politiques sont également déstructurées. La gauche a tourné le dos aux ouvriers depuis 40 ans. La tendance néolibérale est présente dans la majorité des partis politiques, et le clivage structurant gauche-droite semble ne plus exister devant la connivence de leur politique. Nous avons donc des divisions sociales plus dures à déchiffrer qui divisent de manière interne les groupes sociaux, et pour terminer, un clivage politique qui semble inexistant devant la similitude des décisions prises.

 

   3.   Homme/femme d’état, ou homme/femme politique

« Un politicien pense à la prochaine élection. L’homme d’État à la prochaine génération ». Cette très belle citation est écrite par l’écrivain américain James Freeman Clarke. Elle résume merveilleusement bien la conception de la politique d'aujourd’hui ainsi que le ressenti du peuple. En effet, le poids du carriérisme politique est omniprésent, cette volonté de défendre avant tout des intérêts personnels avant l’intérêt général. Devant la démagogie d’une grande partie des personnalités politiques, la confiance du peuple s'est diluée. C’est d’ailleurs ce que démontre le baromètre de la confiance politique de l’EVIPAF. Ainsi, pour 89% de la population française, les politiques ne se préoccupent pas du peuple, et seulement 11% accordent encore leur confiance à cette organisation politique. D'ailleurs, cette défiance est la cause de l’abstention qui dépasse les 25%, en ajoutant à cela les votes blancs/nuls excédant les 12 % au second tour de la présidentielle de 2017, soit un record dans la 5ème République.

Continuons avec quelques chiffres du baromètre. Pour 70% de la population française, la démocratie ne fonctionne pas bien, mais le chiffre le plus parlant est une question sur la corruption. Ainsi, pour 75% de la population, la corruption est généralisée dans la classe politique. Les derniers scandales politiques s’enchaînent : l’affaire des fadettes, l’affaire Bygmalion, l’affaire des sondages truqués par l’Elysée avec les instituts de sondage, l’affaire Cahuzac, l’affaire Jeanne, l'affaire du détournement des fonds publics pour les sénateur UMP, l’affaire Fillon qui engendra l’affaire des emplois fictifs des partis politiques, et pour terminer l’affaire Sarkozy-Kadhafi qui est sans doute l’un des plus grands scandales politico-financier de l’Elysée. Comment accorder encore sa confiance dans une organisation politique qui accumule plus de scandales que de résultats positifs ?                                  

En conséquence, le carriérisme, le mensonge, la démagogie, les scandales à répétition sont des causes supplémentaires et pas des moindres, dans le dégoût ressenti par la population française dans l’organisation et le fonctionnement de la politique.

 

    4.   L’absence de délibération

La démocratie peut se définir avec la formidable définition de Paul Ricœur que je paraphrase : La reconnaissance d’une société divisée, qui met en place l’expression de ces divisions à travers la délibération, pour ensuite les arbitrer. Mais que vaut cette définition devant le manque flagrant de délibération ? Où en est l’expression populaire des contradictions ? La dépolitisation du champ social est impressionnante si on compare notre époque à celle des années 70. Nous pouvons également constater cet affaiblissement de délibération dans le champ politique. L’utilisation massive du 49.3 depuis les années 80 caractérise cette volonté d’imposer une force idéologique sans jamais accepter la contestation. Depuis 2014, Manuel Valls s’est servi 4 fois de cette procédure. Jamais depuis 1992 un premier ministre n’avait autant de fois imposé sa politique et pourtant, le PS avait la majorité à l’assemblée. Les ordonnances sont également une autre manière de refuser le débat démocratique. Cette façon de faire de la politique est dangereuse car nous remettons en cause les fondements même de la démocratie, ses valeurs et ses usages. On pourra toujours dire que le 49.3 est une méthode qui s’inscrit juridiquement dans la démocratie, mais cela ne veut pas dire qu’elle soit démocratique dans son sens originel. Cet affaiblissement des valeurs démocratiques est symptomatique de la crise qu’elle subit depuis plus de 30 ans, mais jusqu’où va-t-elle tenir ?

 

    5.   La perte de souveraineté

La question de la souveraineté est aujourd’hui reprise par de nombreuses forces politiques, de l’extrême droite à l’extrême gauche. Mais pourquoi penser que sa diminution fait reculer la démocratie. D’ailleurs de quelle souveraineté parlons-nous ? On a autrefois théorisé que la souveraineté nationale, c'est-à-dire l’indépendance d’une nation vis-à-vis des autres s’établit avec quatre principes fondamentaux :

  • Le droit de battre la monnaie
  • L’autonomie dans la création des lois
  • Le droit de rendre la justice
  • Le devoir de décider de faire la guerre

Or, c’est quatre points sont aujourd’hui compromis par la globalisation.

Les nations européennes ne peuvent plus créer la monnaie nationalement, elles doivent passer par les banques privées avec taux d’intérêts bien évidemment. En ce qui concerne les lois, de nombreuses directives sont imposées par l’UE, entre 20 et 40 %. La réforme des cheminots est par exemple une directive de juillet 1991. L’influence des néolibéraux dans cette Europe va produire des dégâts considérables dans de nombreux champs. Bien que la Constitution Française soit au-dessus des lois Européennes, ces dernières sont au-dessus des lois Françaises dans la hiérarchie des normes. Ceci peut représenter une nouvelle crainte dans la population. Or, pas d’amalgame, seule une minorité de lois sont des directives européennes, et bien qu’il y ait une influence libérale, la France n’est pas soumise au grand diktat européen qui impose 80 % des lois comme le dit Jacques Delors.

Le troisième point est la justice. Bien qu’elle soit encore indépendante, une perte de confiance est ressentie chez de nombreux citoyens. Le classement européen calculant la qualité des justices nationales met la France au bas du classement. Cependant, la Cour Européenne de justice peut aller à l’encontre d’une décision de la justice française. Bien que la cour Européenne soit moderne et très progressive, cette anxiété peut également se dégager chez de nombreuses personnes. Pour terminer sur ces 4 points, la France étant intégré au commandement de l’OTAN, elle est dépendante des directives de cette alliance. Chirac avait eu ce courage de dire non à Bush pour l’intervention en Irak. Cependant, la France a payé à hauteur de 3 milliards d’Euros le refus, une punition des États-Unis pour le manque de soumission de l’État Français.

Les libéraux veulent plus d’intégration à l’UE, donc plus de fédéralisme. Mais nous pourrions émettre l’hypothèse que cela provoque automatiquement une désintégration nationale. Il ne faut pas être marxiste première année pour savoir que la régulation du capital se construit au niveau national à travers des grèves, des mobilisations, des luttes sociales. Ces cadres de régulations (conventions collectives, qualification personnelle, 35 heures, cotisation, cadre de protection…) ont été arrachés nationalement aux mains du patronat. Or si nous voulons nous intégrer encore plus dans un rassemblement de nations, nous rentrons également dans une globalisation. Nous devons donc nous adapter aux autres pays, avec des valeurs et des normes communes.

En conclusion, nous pouvons être dans l'hypothèse d'une désintégration des barrières que nous avons mis au capital devant la sainte flexibilité promut par l’UE afin d’ « assouplir » le marché du travail. Il suffit d’écouter la virulence des propos des libéraux européens vis-à-vis de la population française qui serait trop protégée par le code du travail et le Régime Général de la sécurité sociale.

 

   6.   Mondialisation

C’est un changement de régime important puisque pour la première fois dans l’histoire des civilisations, il n’y a plus de frontières stables aux nations. Mais les frontières ne sont pas seulement propres aux êtres humains, mais également à la culture. Mais ce qui est depuis longtemps en voie de mondialisation, c’est la capacité des puissances privées de structurer les échanges économiques, commerciaux et financiers. Cette mondialisation est donc majoritairement privée et d’un point de vue culturel, un impact massif est ressenti. Pour certaines personnes, la mondialisation apparaît positive, comme une opportunité d’un brassage culturel. Pour d’autres, elle est vue comme un appauvrissement de l’individualité, une uniformisation contre laquelle il faut lutter afin de conserver sa différence. D'ailleurs, cette volonté que l'on a aujourd'hui d’affirmer sans cesse sa divergence, n’est-elle pas symptomatique d’une société d’individu de moins en moins différents ? Nous trouvons entre nous beaucoup plus de similitudes que de divergences à travers notre consommation.

Deux conceptions s’opposent donc :

Une opportunité universaliste qui va permettre une transmission culturelle riche et plurielle, et de l’autre, une menace pour la diversité culturelle et une peur de se soumettre à une culture globale, devant notamment la domination culturelle américaine. C’est pourquoi la mondialisation ne doit pas être à sens unique et chaque individu doit réussir à s’y retrouver afin qu'elle soit acceptée.

 

    7.   Le pouvoir est ailleurs ?

Pour terminer, le dernier point est sans doute le plus important et le plus démoralisateur pour nombres de personnes. Les politiciens ne seraient-ils pas devenus des prestataires de service ? Quelle marge de manœuvre a aujourd’hui le président devant les directives de l’UE ? Devant la domination financière des banques ? Devant l’arrogance des actionnaires ? Comment un politique peut-il éviter une délocalisation/licenciement collectif alors que le droit à la propriété privée lucrative est marqué au fer rouge dans la déclaration des droits de l’Homme ?  

Cependant, notre histoire nous prouve que des hommes et des femmes, politiques ou non, pouvaient mettre en place de grandes avancées sociales (Croizat, Thorez, CGT). Mais ces grandes avancées ont été conquises pour l’unique raison que la rue était investie d’hommes et de femmes luttant pour la conquête de leurs droits. Il ne faut pas être anarchiste ou communisme pour accepter l’idée qu’il y a un rapport de force entre le salariat et le capital, c'est-à-dire une lutte des classes. Bien qu’aujourd’hui, les réformistes et républicains dénient cette idée, c'est tout de même cocasse de constater que les Bourgeois l’assument pleinement. Cette lutte des classes est aujourd’hui en train d'être perdue par le salariat. En effet, entre 1980 et 2017, environ 200 milliards € ont été transféré des poches du salariat au capital. Pourtant, devant ce système de prédation, les réformistes sociaux-démocrates et réformateurs néolibéraux sont ancrés dans cette contradiction : « comment essayer d’assurer le bien commun sans jamais proposer une alternative aux institutions du capital, créatrices du bonheur d'une minorité provoquant la souffrance du plus grand nombre ? »

 

Conclusion

L’usure dans la démocratie représentative arrive à son terme. Attention, pas la fin de la démocratie, mais une forme particulière de démocratie. La représentativité a certes été nécessaire pendant un temps. Elle a fait partie de l’évolution des sociétés mais aujourd’hui, avec une culture globale, des divisions sociales floues, un carriérisme assumé, un refus de la contradiction (49.3)... une demande de délibération ou bien de contrôle populaire sur les élus se fait ressentir.

Dans un premier temps, on pourrait penser au référendum. Or ce dernier n’est pas du tout synonyme de démocratie s'il fait l'impasse sur la délibération. Par exemple, cette démocratie dite directe a eu pour conséquence que le dernier Canton de Suisse a accordé le droit de vote aux femmes en 1991 ! La démocratie, ce n’est pas arbitrer, mais avant tout exprimer les contradictions, pour ensuite en débattre afin de donner un arbitrage.

La deuxième chose est le contrôle des élus qui pourrait se faire par la révocation. C’est cela la souveraineté populaire, concept de Rousseau en opposition à la souveraineté nationale. C’est le peuple qui détient le pouvoir et non la nation. Cependant, la révocabilité consisterait à avoir toujours une représentativité, d’où cette contradiction.

Comment construire une alternative au modèle démocratique représentatif ? L’urgence est au rendez-vous ! Comment mettre en pratique l’intelligence collective afin que les citoyens puissent s’impliquer dans la vie politique ? L’éducation populaire politique est une voie intéressante à suivre, mais qui aujourd’hui pourrait la mettre en exercice ? Les syndicats, les associations, les coopératives ? Une chose est sure, ce ne sont pas les personnalités politiques qui mettront en place des alternatives, par avidité et intérêt personnel, fermant les yeux sur l’impossible à sauver. Nous devons choisir entre continuer à subir l’Histoire ou bien la créer nous même, pour reprendre Marx.

Le philosophe Gramsci écrivait : « Il y a crise quand le vieux monde se meurt et que le nouveau monde ne veut pas naître ».

 

 C’est aux hommes et aux femmes, ceux qui sont dominés dans les rapports sociaux capitalistes, d’avoir confiance en leurs ailes afin de monter à l’assaut du ciel.

 

 

 

 

 

 

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