La violence du patriarcat

Simone de Beauvoir est la première femme en France qui démontre que les aspects assimilés à la féminité sont des constructions sociales. Mais refuser ces éléments « inaltérables » liés à la féminité ou à la masculinité ne veut pas dire qu'il n'y a pas de femmes ou d'hommes. Retour sur la violence du système patriarcal et de la domination masculine.

1. La masculinité hégémonique

Les caractères propres à la féminité et à la masculinité seraient des constructions sociales et cultuelles.  Il y aurait donc plusieurs façons d'être un homme ou d'être une femme.

En ce qui concerne la masculinité, on l'assimile à la virilité. Or ces deux termes n'ont pas la même définition. Je vais me servir des travaux de Reawin Connell, sociologue australienne pour le démontrer. Chez l'homme, on définit plusieurs formes de masculinité. Plusieurs façons d'être un homme dont la forme dominante est la masculinité hégémonique. Elle représente l'idéal de virilité. Dés lors, on hiérarchise les autres formes de masculinité. Connell en définit plusieurs :

Masculinité hégémonique : Idéal de virilité. C'est l'homme fort, courageux, maître de ses émotions, le dur à cuir, le leader.

Les masculinités complices : Elles participent en partie à la masculinité hégémonique, mais ne bénéficient pas de tous les privilèges de la virilité. C'est le suiveur.

Les masculinités subordonnées : Ce sont les hommes efféminés ou en situation de handicap. Ils ont des caractéristiques contraires à la virilité. La stigmatisation qu'ils subissent permet de valoriser l'hégémonie, c'est à dire l'idéal de la virilité. 

En assimilant toujours la masculinité à la virilité : « Réagis comme un homme ! », « Sois un homme mon fils ! », « C'est pas un homme celui la ! » etc... on fait inconsciemment une hiérarchie des masculinités, en infériorisant les hommes qui n'ont pas les valeurs reconnues dans la masculinité hégémonique, c'est à dire les valeurs de virilité (être courageux, fort, charismatique etc).

Le patriarcat permet de conserver la domination des hommes sur les femmes. La masculinité hégémonique permet d'entretenir la domination de certains hommes (virils) sur les autres ( efféminés, handicap...). Pour pérenniser le patriarcat, il faut des hommes forts, des mâles dominants. Voilà pourquoi selon Connell, on fait de la virilité la seule et unique façon d'être un homme. On stigmatise donc les autres formes et on les infériorise. L'objectif est d'inciter les hommes à atteindre le stade de virilité. Le patriarcat ne peut survivre sans le mâle dominant, il ne peut donc pas survivre sans la masculinité hégémonique.  « La masculinité hégémonique est un condensé de tous les bénéfices que les hommes retirent du patriarcat ».1

2. Le patriarcat

Pour continuer sur le patriarcat, la sociologue Sylvia Walby l'analyse comme un système de structures et de pratiques sociales dans lequel les hommes dominent, et exploitent les femmes. Selon Walby, il y aurait six structures patriarcales :

Le foyer familial → Autrefois, les femmes étaient exclues du marché de l'emploi, empêchant leur émancipation. Aujourd'hui encore, selon l'étude de l'OCDE de 2009-2011, le temps passé quotidiennement à s'occuper de la famille est de 40 minutes pour les femmes, et de 16 minutes pour les hommes. En ce qui concerne les tâches ménagères : 168 minutes pour les femmes, et 74 minutes pour les hommes. Le genre joue un rôle prédominant. Simone De Beauvoir rappelle bien que le genre est une construction sociale. Selon les théories des genres, le genre construit socialement se sert des différences naturelles comme arme de domination. L'exemple le plus frappant se trouve dans la construction du foyer familial. « Le corps féminin construit le nourrisson pendant 9 mois, puis ce même corps le met au monde. De ce fait, les femmes sont chargées par la nature de l'éducation des enfants ». Le genre se sert d'une caractéristique biologique pour construire un rôle social aux femmes et aux hommes. Mais le fait que le corps de la femme met au monde un nourrisson ne la contraint pas exclusivement à l'éducation des enfants.

Le travail rémunéré → Les femmes ont majoritairement des emplois moins qualifiés, avec une rémunération inférieure à ceux des hommes. En France, tous contrats confondus, les femmes touchent un salaire inférieur de 25,7 %. L'écart descend à 16,3 % de moins pour les contrats à temps plein, et 12,8 % pour le temps de travail et métiers équivalents.Pourtant, les femmes ont de meilleurs résultats à l'école. Naturellement, la retraite est également inférieure. Les droits à la retraite pour les femmes sont inférieurs à 42 % de celles des hommes. En conclusion, du premier travail rémunéré jusqu'à la mort, les femmes sont victimes d'un point de vue social et financier de cette structure patriarcale.3

L’État Selon Walby, l’État serait un lieu de relation patriarcal. Il n'arriverait pas à mettre en place l'égalité par l'influence patriarcal encore présente dans nombres d'institutions. Par exemple les femmes diplômées de Sciences Po sont payées 28% de moins que les hommes diplômés. 
La représentation électorale lors
des législatives de 2012 a montré la difficulté des femmes à s’intégrer à la politique, seules 26,2 % de femmes députées ont été élues. En 2017, il y a une représentation féminine à l'assemblée de 38,82 %, un record. Mais certains ne reconnaissent pas la légitimité politique d'une femme, notamment parmi les personnalités politiques. Nous ne comptons plus le nombre de bruitages d'animaux ou de réflexions faites pendant les prises de parole des femmes de l’assemblée.

La violence masculine → Les violences faîtes aux femmes se comptent annuellement par centaines de milliers d'agressions. Toutes les sept minutes, une femme se fait agresser sexuellement en France. Tous les trois jours, une femme perd la vie sous les coups de son mari. Une femme sur sept déclare avoir vécu une agression sexuelle dans son existence.3 Des chiffres effrayants représentant une réalité sociale violente. Si nous analysons les violences faites aux femmes à l'échelle mondiale, 70 % des femmes ont déjà été victimes de violences dans leur vie.5 Les relations conjugales étaient autrefois vécues comme un rapport de pouvoir défavorable aux femmes. L'héritage de ce modèle serait en partie responsable des violences qui leur sont faîtes. La culture du viol est également de plus en plus banalisée. Nous allons en parler dans la prochaine structure patriarcale qui est la sexualité.

La sexualité → Les sociétés ont toujours privilégié l'hétérosexualité comme norme sociale. Toutes différences sexuelles étaient qualifiées de déviance et de contre-nature. Les relations sexuelles tournaient autour du désir sexuel exclusif de l'homme. Aujourd'hui, les normes sexuelles évoluent, mais l'héritage des anciennes normes est toujours présente dans de nombreuses relations, et sous de nouvelles formes. La culture du viol en est l'exemple. C'est la remise en cause permanente de la victime d'agression sexuelle. Les femmes devraient avoir une responsabilité dans leurs agressions, « Elle a mis une jupe trop courte », « Elle dansait de manière provocante », « Tout le monde sait que c'étaient une fille facile », « Une femme ne doit pas sortir seule le soir » etc. La culture du viol permet de faire culpabiliser la victime et enlève une partie de la responsabilité à l’agresseur. Elle remet en cause la personnalité de la femme, et non la perversité de l'homme agresseur. Je vais m'arrêter la pour cette structure, je ferais un prochain article dessus. Mais pour terminer, cette culture du viol et cette appropriation de la sexualité exclusive à l'homme, qui symboliquement fait de lui un dominant et asservit la femme , et constamment en mouvement. Le stealthing par exemple, cette nouvelle pratique en est la preuve. La domination masculine est au cœur de cette action. Retirer son préservatif avant la fin du rapport sexuel sans le consentement du partenaire, est une nouvelle forme de violence carabinée. Elle démontre l'appropriation du corps de la femme comme possession exclusive de l'homme, de son désir individuel, au dépend du plaisir et du consentement même de la femme. Le corps féminin ne devient plus qu’un objet pour assouvir ses pulsions et fantasmes. Le corps féminin est sali entièrement avec cette pratique, humilié et violenté. La banalisation de cette violence est dramatique et pose question. J'irai plus loin dans un futur article sur la culture du viol.

Culture et institutions culturelles → Voici selon Walby la dernière structure du patriarcat. Le patriarcat aurait infiltré les principales institutions de socialisation (l'école, la religion, la publicité, le cinéma etc). Toutes ces institutions érigent une représentation patriarcale des relations entre les hommes et les femmes. Par exemple, la représentation symbolique des femmes dans la publicité est dégradante. Pour une publicité ventant les mérites d'une voiture, une femme habillée de manière sexy assise sur le capot, avec une petite phrase « Venez l'essayer ! ». Qui ça ? La femme ou la voiture ? La religion qui était une structure extrêmement dominante et qui est toujours influente, a toujours diffusé l'image du couple patriarcale. La violence sexuelle diffusée par la pornographie représente les femmes comme des objets de prédations exclusifs à l'homme et à sa domination, qui n'a rien à voir avec la réalité.

En conclusion

Les travaux de Walby et de Connell ont permis de comprendre les mécanismes de domination patriarcale, et de masculinité hégémonique. Selon Walby, les femmes d'aujourd'hui sont de moins en moins dominées par leurs maris ou leurs pères, mais par la culture, le travail et l’État. Le patriarcat a été fragilisé dans le privé, mais a réussi à s’endurcir dans le public.

 

 

1 Sociologie , les grandes idées tout simplement, p88

2 http://www.inegalites.fr/spip.php?article972

3 http://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2017/03/07/les-inegalites-hommes-femmes-en-12-chiffres-et-6-graphiques_5090765_4355770.html

4 https://www.ined.fr/fr/tout-savoir-population/memos-demo/focus/enquete-virage/

5 https://www.franceculture.fr/societe/70-des-femmes-dans-le-monde-sont-victimes-de-violences-au-cours-de-leur-vie

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.