«Zéro SDF !» - Entre indécence et hypocrisie politique

L'UMP, le PS, LREM, ils nous ont tous promis la fameuse opération «Zéro SDF». Entre inconnaissance, indifférence, incompréhension, démagogie et indécence des politiques, les sans-abri ont encore de longues nuits à passer dehors, mais jusqu’à quand ?

Durant la campagne présidentielle de 2002, Lionel Jospin prévoyait son Plan « Zéro SDF » pour son mandat de 5 ans qu'il n'a finalement pas obtenu. En 2006 c'est Nicolas Sarkozy, candidat et futur élu à la présidence qui martelait la promesse du « Zéro SDF » : « D'ici 2 ans, je veux que plus personne ne soit obligé de dormir sur le trottoir et d'y mourir de froid ». Pendant les 5 ans du mandat socialiste, c'est le Premier ministre Jean Marc Ayrault qui s'est attelé à cet engagement. L'alternance politique veut qu'aujourd'hui ce soit Emmanuel Macron qui fasse miroiter cette idée illusoire et démagogique en juillet 2017 : « Je ne veux plus de femmes et d'hommes dans les rues, dans les bois, ou perdus... C'est une question de dignité, c'est une question d'humanité et d'efficacité ». Oui c'est illusoire car aucune personnalité politique ne peut éradiquer en l'espace de 5 ans un fait social de cette ampleur. Démagogique car elles connaissent l’envergure du phénomène et de ce fait, de l'investissement financier, matériel et humain à apporter. Cependant, cette référence aux « SDF » permet toujours de gagner quelques bulletins de vote supplémentaires ou quelques pourcentages issus de sondages publiques qui ne sont pourtant que des artefacts politiques (Bourdieu 1972).

 

Des mandats en question

Le mandat de Sarkozy ne fut pas glorieux pour les sans-abris. Dans un premier temps, on ne peut faire l'impasse sur la loi DALO (droit au logement opposable). Cependant ce n'est pas une idée des élus, en effet ce dispositif a été mis en place grâce au militantisme combatif des associations. Elle est donc promulguée en mars 2007 et sera reconnue comme le pivot centrale de la politique du logement de Sarkozy, mais dans les faits, seulement 40% des demandes et recours au logement ont fait l'objet d'une décision favorable pour les ménages. Sarkozy parle d'une révolution, d'une grande innovation mais qui a ses limites...

Ensuite, de janvier 2007 jusqu'à 2009, 100 000 places en centres d'hébergement d'urgence sont créées. De plus cette même année, 40 000 logements sociaux ont été financés dans les communes déficitaires en logements de ce type. Cependant sur les 730 communes déficitaires, 45% d’entre-elles n'ont pas respecté leurs engagements. En revanche, ce sont surtout les collectivités locales qui se sont engagées dans ces projets. En effet, en fin de compte , l’État s'est désengagé dans la construction de logements sociaux en diminuant la subvention pour leur construction de 2.700 € à 1.000 € entre 2009 et 2010, soit une diminution de plus de 60 %.  Dans le même temps, l’État a rabaissé les plafonds des aides personnelles au logement (APL).  Le résultat est sans appel. L'échec cuisant de la droite sera passé sous silence par ses partisans. D'ailleurs pendant sa campagne présidentielle de 2012, Nicolas Sarkozy ne fera aucune mention sur les mots « SDF » et « Hébergement » qui disparaîtront ainsi de son programme politique. Son slogan de 2012 était « Une France Forte », un aveu inexprimé d'une France que Sarkozy a affaiblie ?

Puis vient l'élection de François Hollande. Normalement, la finance devait trembler devant des paroles alléchantes : « Mon ennemi, c'est la finance ». Ces paroles enflammées de Hollande au Bourget ont en fait espérer plus d'un. Certains sans-abris de Reims me disaient encore : « Hollande a gagné, on a tous gagné, tout va s'arranger pour nous, tout va changer. » Cependant, les 5 ans du PS n'ont pas mérité de mention. Pourtant ce serait démagogique d'affirmer que rien n'a été fait : ordonnance, afin de faciliter les constructions immobilières - loi ALUR protégeant mieux les locataires menacés d'expulsion, allongement du délai de remboursement des dettes de loyers, prolongement de la trêve hivernale, expérimentation de plafonnement des loyers dans des métropoles, augmentation des places d'hébergement. Pourtant les promesses ne sont pas tenues. Le nombre de logements crées notamment sociaux est loin du compte et notamment inférieur au mandat de Sarkozy ! Les expulsions atteignent même un niveau record notamment avec le concours de la force publique. Une augmentation de 50 % de sans-abris entre 2011 et 2014, et toujours un appel sur deux au 115 qui n'aboutit pas dans certaines régions.

Alors que nous réserve le mandat d'En Marche qu'une partie des français a mis au pouvoir ? La France est partie du principe que la droite conservatrice n'agissait pas, que la gauche libérale ne faisait guère mieux, alors elle a mis au pouvoir un rassemblement des deux. Le fameux ni de droite ni de gauche, en soi pour le bien commun grâce à l’indifférenciation politique et la réconciliation nationale. Macron s'inscrit parfaitement dans cette dynamique, voulant rassembler le meilleur de la droite et le meilleur de la gauche. Mais ce que l'on sait, c'est qu'on aura toujours le pire de la droite. C'est pourquoi lorsqu'on regarde son programme logement, les sans-abris ne sont cités que pour un droit à la domiciliation, un droit qui existe déjà ! Bien qu'En Marche promet une extension de ce droit, aucune politique ambitieuse n'est réfléchie. Comme à chaque fois, il y aura pour l'hiver une augmentation des places d'hébergement d'urgence mais sans garantie qu'elles seront pérennisées après la trêve hivernale. Nous sommes toujours dans cette idée que les sans-abris doivent être protégés du froid et non de la misère.

En effet, ce n'est pas le froid qui tue mais l’extrême misère. Contrairement à la Bohême d'Aznavour, la misère n'est pas moins pénible au soleil.

 

L'indécence politique

Derrières les capes de sauveur des plus démunis se cache l'inconnaissance d'un fait social complexe, avec des discours euphémisant et détournés de la réalité sociale. Le mandat socialiste a quelques perles bien gratinées. Outre l'ancien premier ministre Jean Marc Ayrault qui fichait les sans-abris lorsqu'il était maire de Nantes, Emmanuelle Cosse ancienne ministre du logement, dédramatise la situation en prétendant qu'il n'y a pas d'hiver plus difficile que les autres'', ce qui permet de relativiser le manque important d'aide aux plus démunis. Ou encore le fait que les autorités françaises dégagent les sans-logis lorsque le président Hollande passe dans les rues. Cependant, c'est à l’ancienne ministre du logement Sylvia Pinel a qui revient l'Oscar de l’indécence. En 2014, elle s'était réjouie d'avoir pour son ministère un budget réaliste et pragmatique. Un vocabulaire aujourd'hui dominant dans le langage politique et journalistique. Réaliste car il permettra de répondre aux besoins de tous et pragmatique car il est constitué en fonction de ce que qui est relevé sur le terrain. C'est pourquoi, forte de ce capital économique et capital-confiance, la ministre fait passer la circulaire DGS/DUS-BAE/2014/296 du 10 octobre 2014 remettant en cause le dispositif hivernal, qui pour une première fois depuis de nombreuses années n'a pas démarré le 1 novembre. Elle indique que les nouvelles places de HU ne seront mises en place qu'a partir de – 5°C.  Les niveaux de mobilisation des pouvoirs publics sont donc définis selon la météo.

En d'autres termes, sous l'Humanisme du Parti Socialiste, ce qui définit la politique d'aide aux sans-abris, ce n'est pas un degré d'humanité, mais le degré de température.

 

Les nouveaux élus (En Marche) n'ont pas attendu longtemps avant de tomber dans le misérabilisme. En seulement un an, la rhétorique gouvernementale se construit sur du relativisme et de l'obscénité. On apprend donc grâce à Julien Denormandie, secrétaire d’État à la Cohésion des Territoires qu'il n'y aurait qu'une cinquantaine de sans-abris à Paris appelés ''homme isolé'', c'est tellement plus ''politiquement correct''. Cependant d'autres vont encore plus loin dans l'inconnaissance et l'impertinence. Sylvain Maillard affirme que « l'immense majorité d'entre eux dorment dehors par choix... Je suis aussi un élu local parisien et ce qu'il faut savoir, c'est que même dans les cas de grand froid, certains SDF ne souhaitent pas être mis à l'abri (…), c'est leur choix ». Le député LREM reprend mot-à-mot le discours de Castaner du 29 décembre 2017 « des individus dans le cadre des maraudes refusent d'être logés ».

J'ai déjà écrit sur ce sujet mais arrêtons nous tout de même deux minutes sur cela. La première chose à dire est qu'effectivement, une part non significative mais complexe à chiffrer des sans-abris refusent d'être hébergés. J'insiste sur le terme hébergé et non logé. Il y a une différence profonde entre le premier qui est provisoire et le second qui est pérenne. Si certains refusent d'être hébergés, analysons pourquoi. Il y a une multitude de facteurs... Par exemple, le fait que certains HU-hébergements ne soient pas sécures (vols et agressions subies) ; l’interdiction aux animaux de compagnie ; l'humiliation de se faire virer à 7h30 du matin espérant la veille d'un destin plus honorable ; l'absence de lien social sécure ; problème d’addictologie, troubles psychiatriques... C'est pourquoi pour certains sans-abri, le squat est un espace plus sur et plus social. L'analyse du refus peut donc ouvrir de nombreuses perspectives de réflexion, de possibilités et de réponses adéquates. Donc dans un premier temps cher Castaner, les sans abris qui sont dans le refus de l'hébergement le sont pour une multitude de raisons, mais cela ne doit pas excuser votre échec en matière de politique d'hébergement-logement qui sont très insuffisants. D'autre part Denormandie, la majorité d'entre eux ne dort pas dans la rue par choix. Dans ces situations de misère extrême, le choix est une notion à manier avec précaution. Encore aujourd'hui un appel sur deux au 115 ne trouve pas de suite favorable.

Les députés d'En Marche, à vouloir expliquer trop simplement une situation complexe, ils la déforment, faisant d'eux des simples d'esprit, des simplets me dira t-on.

 

    3.   Le sans-abri, une question complexe

On aborde souvent la question des sans-logis indépendamment d''autres questions sociales, culturelles et économiques qui construisent notre société. C'est pourquoi dans les idées reçues, on entend souvent cette affirmation : « Il faut construire des hébergements pour les sans abri ». Seulement voilà, ce n'est pas aussi simple que cela. Effectivement cette dimension est importante. On peut donc souligner que le logement social devient de plus en plus cher avec un parc social neuf qui s'éloigne des besoins des populations les plus exploitées. Ainsi entre 2000 et 2014, les loyers des plus grandes agglomérations ont augmenté de 55 % en moyenne d'après l'OLAP (Observatoire des Loyers de l'Agglomération Parisienne), plus vite que l'inflation. Cependant il faut prendre d'autres dimensions pour analyser et proposer des pistes de travail sur cette question de société. Ainsi cette interrogation ne pourra pas seulement se régler par la présence d'institutions spécialisées, mais par des politiques plus globales, faisant bouger voire transformer les structures de l'économie particulièrement prédatrices. Ainsi, pour de nombreuses personnes à la rue, le problème premier n'est pas forcément le logement contrairement aux idées reçues. Il y a par exemple la dimension de l'emploi-chômage, de la formation, des aides sociales, de la socialisation, de l’accompagnement des troubles psychiques et addictologiques.

La rue crée/développe des troubles diverses, une grande partie sans-abri ont un parcours de vie fait d'accidents avec une tendance fragile amenant à la désaffiliation. Nombres d'entres-eux présentent une pathologie personnelle liée à une histoire de vie pouvant être doublée d'une pathologie familiale. Comme en témoigne le fait qu'aujourd'hui entre 20 et 25 % des sans-abris de 16 à 25 ans sont des anciens enfants placés sous la protection de l'enfance. Pire encore, pour 21% d'entre-eux, la première expérience à la rue survient pendant la prise en charge et 11 % à la fin de celle-ci. Preuve d'ailleurs que le logement n'est pas forcément la première demande des personnes à la rue d'où l’importance de réfléchir à des politiques plus globales et multidimensionnelles prenant en compte l’ensemble de ces facteurs. Discuter la question de sans-logis, c'est également remettre en cause les moyens humains, matérielles et économiques alloués à la protection de l'enfance, aux hébergements d'urgences, au logement social, aux associations, aux politiques de l'emploi et de la formation, de l'accompagnement des troubles psychiques et addictologiques...

Il faut donc arrêter cette idée consistant à dire qu'un logement suffit. Il faut distinguer l'importance du logement - de l'hébergement d'urgence, et les spécificités du parcours d'errance car l'un ne répond pas symétriquement à l'autre contrairement à l'idée reçue. La question du sans-abrisme se réfléchit au sein de plusieurs prismes : politiques économiques, sociales, culturelles et urbaines. Ce n'est pas une aire de pique nique que de s'attacher à cette question. Ainsi il faut que revienne un État social fort face aux violences irrationnelles des marchés. C'est ici que la chatouille prend forme, c'est donc la fin sans compromission et sans discussion de l'austérité. Désolé la Commission Européenne... Cependant quels espoirs avons-nous lorsque ce sont les intérêts privés, voire très privés de quelques uns qui mènent la danse pour tous les autres.

La démocratie perdue, c'est lorsque la délibération démocratique des hommes s'abandonne devant la délibération des choses. On ne détermine plus une politique pour des corps sociaux mais pour tout objet de rentabilité capitalistique.

 

Pour finir

Le silence devient meurtrier lorsqu'il prend la place de la protestation disait Lincoln. Tout laisse à croire qu'il avait raison. Ce sont nos politiciens qui semblent combler ce vide avec une inquiétante folie et cette folie, c'est se comporter de la même manière et s'attendre à un résultat différent (Nietzsche). Ils sont dans cette invraisemblable contradiction d'être dans l'erreur globale tout en pensant être au sommet de la vérité.

Alors comment leur faire comprendre le réel ? D'ailleurs quel réel ? Celui des chiffres ou de l'expérience ? Car la connaissance ne se voit pas seulement dans les chiffres, ceci n'est que de l'information, c'est l'empirisme qui change vraiment la donne. Comment de pas être frappé d'effroi lorsque parfois, seule la mort rend visible certains sans-abri au yeux de tous, en soit, visibles dans les statistiques de décès. Alors comment convaincre nos représentants politiques du caractère multidimensionnel et globale des politiques à mener afin de répondre à la problématique des sans-abri ? Car il y a dans le fond l'inconnaissance des uns et l'indécence des autres. Ainsi, que dire de ces maires qui refusent de construire des logements sociaux afin d'éviter d'avoir des pauvres dans leurs territoires. Que dire de Paris et ses métros où des bancs inclinés, des cactus et des lumières sont installés pour éviter la présence de sans-logis. Que dire de toutes ces mairies qui créent des dispositifs anti-sans abri de toutes sortes comme des grillages autour des bancs publics. Que dire de la ville d'Argenteuil qui les repousse avec des produits répulsifs nauséabonds pour insectes...

Ainsi pour leur faire comprendre le réel, celui de la misère, nous pourrions utiliser ce merveilleux outil pédagogique qui nous donne à chaque utilisation un surplus d’efficacité assuré, et que nous pouvons sans honte emprunter à l'éducation des chats, qui est de leur mettre la tête directement dans la litière. Cependant, étant sans cesse dans le doute qu'ils refuseront de plonger eux-mêmes volontairement dedans, peut être est-ce à nous de les y aider ?

 

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