L'affaire Benalla, c'est la dégénérescence de l'éthique politique

Le scandale Benalla se transforme aujourd'hui en crise politique. Cependant, c'est avant tout une dénégation de l'éthique politique, une immaturité inquiétante faisant sans doute de Macron le président le plus inconscient de la Vème République.

L'affaire Benalla, ce n'est pas seulement une affaire politique, c'est également une affaire d'éthique et dont les réminiscences de l'Histoire viennent chatouiller ce scandale. Construit par une multitude de facteurs s'accumulant jours après jours, il réussi à nous faire oublier les affaires Sarkozy, sûrement un des délinquants les plus prolifiques de la 5ème République mais passons.

Benalla, ce n'est pas seulement de la violence gratuite contre des opposants au pouvoir, ce n'est pas de simples bavures devenues anodines avec l'aggravation de la répression au sein des manifestations, c'est l'existence d'un système de privilèges, d'un déni de justice, d'une tentative étatique d’étouffer l'affaire et le retour des barbouzeries, un vieux démon que la République Française pensait avoir enterré pour toujours. Bien qu'aucune comparaison ne peut être effectuée avec le scandale Benalla, des souvenirs historiques revivent avec lui. En effet, la référence à l’organisation criminelle Gaulliste a été évoquée à plusieurs reprises. Cette association de malfaiteurs crée par Charles Pasqua pour le compte de De Gaulle, une milice chargée d'assurer la protection du président et d'entreprendre des actions pour lui, soudoyant la légalité même des lois démocratiques : ainsi était crée le Service d'Action Civique. Cependant, ce que nous vivons actuellement n'est en rien comparable au SAC : entre les assassinats d'opposants politiques dans une dérive anti-marxiste exceptionnelle et les braquages à main armée afin de financer les élections gaullistes, Benalla ne s'inscrit pas bien entendu dans cette démarche criminelle...

Pourtant, comment se fait-il que de nombreuses personnes voient resurgir ce vieux souvenir impuni ? Les violences et les transgressions de l'homme de main du président Macron sont de loin moins gravissimes que les malfaiteurs à la charge des gaullistes. Cependant, elles ont pour conséquence en tous cas de faire resurgir des pratiques présidentielles s’inscrivant dans la nomination de personnes placées au dessus des lois Républicaines et de sa justice démocratique, en ajoutant à cela des privilèges accordés illégitimes, irrationnelles et sans fondements. Une question restera cependant sans réponse ? Au fil de temps, Benalla aurait-il été le seul dans cette situation ? Il préparait d'ailleurs un plan de protection spéciale pour le président, en quoi consistait-il ? Un groupe parallèle au GSPR pour la sécurité du président ? En tous cas, l’histoire démontre que la création de plan de protection parallèle est en fin de compte dangereux pour la sécurité même du président.
C'est pourquoi depuis Mitterrand, c'est le GSPR qui a la responsabilité de protéger les présidents français, alors dans quelle légitimité Benalla peut-il se substituer à cette organisation institutionnalisée ? Le secrétaire général du syndicat Unité SGP Police FO a récemment déclaré que Benalla faisait « régner la terreur dans les unités » muni de son badge présidentiel. Comment cet homme peut-il avoir autant de suprématie ? L'impression qui se dégage est que seule sa proximité intime et personnelle avec E.Macron semble authentifier et justifier le pouvoir qui lui a été attribué. Cette affaire, c'est donc dans un premier temps la pratique de la violence légitime, ce droit dérogatoire fournit par la puissance étatique permettant de mater ceux qui troublent la démocratie, jusqu'à l'opposition politique s'il le faut.

Le deuxième volet du scandale est lié à un système de privilèges. Benalla, c'est un logement fournit par l’Élysée dans le très chic 7ème arrondissement de Paris. Mais également la mise à disposition d'une très belle Renault Talisman, un salaire avoisinant les 10 000 € mensuels, l'obtention d'un port d'arme admis par une injonction de l’Élysée malgré le refus du ministère de l'intérieur. Mais tout ne s'arrête pas la, Benalla c'est également une promotion à 26 ans au rang de lieutenant-colonel de la réserve opérationnelle de gendarmerie, soit un échelon très prestigieux alors qu'il n'était qu'un simple brigadier-chef. En d'autres termes, cet appareil de nantissement n'est autre qu'une organisation aristocratique au sein d'une démocratie travestie. Cependant et outre ce circuit de privilèges, c'est l'impunité et la corruption morale qui est en faute. En effet, malgré sa suspension du 4 au 19 mai 2018, il a continué à percevoir son salaire, à travailler pour la préfecture de police et à préparer un projet de restructuration de la sécurité présidentielle.
En d'autres termes, sa suspension était du vent. Aujourd'hui encore, Benalla est mis à pied, pourtant il a retiré de la fourrière en toute simplicité une certaine Renault Talisman, une voiture présidentielle gérée par le commissariat militaire de l’Élysée.

Malgré tout, l'acte le plus grave est sans doute la tentative de l’Élysée d'étouffer l'affaire. Le silence des représentants de l’État pendant le début du scandale a été lourd, long et pesant pour les opposants, les journalistes et les citoyens. Durant la dernière semaine et notamment pendant la commission d'enquête, les personnes concernées comme le ministre de l'Intérieur Gérard Collomb et le directeur de cabinet de l'Élysée Patrick Strzoda ont donné des réponses confuses et imprécises. Collomb reprenant symboliquement la maxime de Socrate "Je sais qu'une chose, c'est que je ne sais rien". Entre gêne et approximation, le ministre de l'Intérieur était la représentation même de l'enfant piégé par ses parents refusant de reconnaître sa bêtise, ou plutôt ici son manque de responsabilité devant la faute. Le ministre est sans doute la personne en France qui sait le moins de choses...en tous cas, c'est l'argument qu'il a utilisé à répétition devant le commission.

Mais que dire de l'attitude du président de la République... Dans son discours du 25 juillet faisant rupture à son silence disproportionné, il nous montre encore une fois son fanatisme. Ce fanatisme est celui de l'inconscience, dominé par un déni de réalité refusant de comprendre la gravité des actes qui sont posés. Pourtant cette affaire est sans doute un des sujets les plus importants de son mandat et qui laissera assurément des séquelles pour le reste de sa présidence. Mais pour lui, l'affaire est à relativiser, c'est une "tempête dans un verre d'eau" pour reprendre ses paroles. Il joue comme d'habitude la carte de l'homme fort, sans peur, courageux devant une tribune composée seulement de partisans : "S'ils veulent un responsable, il est devant vous, qu'ils viennent le chercher. Et ce responsable, il répond au peuple français, un peuple souverain ". Pourtant, toujours dans son immaturité qui semble augmenter chaque jour un peu plus, Macron répond à rien. Sous couvert de porter seul la responsabilité morale et politique de cette affaire grâce à un comportement énergique et batailleur qui devient à la longue discutable, il délaisse en réalité ses obligations à répondre aux allégations qui lui sont faites.

En d'autres termes, l’inconscience politique du monarque, c'est son déni de l'éthique politique. Mais cette éthique est pourtant primordiale, c'est la puissance d'agir animant la réflexion du bien commun et les actions qui en dérouleront, mais c'est également une reconnaissance profonde et respectueuse vis-à-vis de la population pour la confiance qui lui a été attribuée à travers sa nomination au pouvoir politique. Mais où est le respect ? Où est la reconnaissance quand le mutisme ou la démagogie se place en maillon fort du discours politique ? Un président se doit de savoir évaluer ses actions, mais également d'accepter la confrontation de celles-ci au regard des citoyens, partisans et opposants. Or, cette éthique est aujourd’hui souillée. Elle est en grande décadence depuis de nombreuses années à travers tous les scandales à répétition et Macron continue sur cette voie. La politique est désormais imprégnée par une dépersonnalisation inquiétante, elle paraît étrangère à elle même avec des élus qui semblent être de simples spectateurs actifs ou passifs de leurs actions et décisions douteuses. Peu importe le résultat : jamais responsables, jamais coupables. Pourtant Macron affirme être le seul responsable de l'affaire Benalla, et après ? Osera t-il se confronter à une commission ? Responsable peut-être...mais pas coupable. Alors à quel moment assumera t-il cette affaire sous l'horizon du bien et du mal ?

Encore aujourd'hui, le droit au mensonge semble être une accréditation naturelle, une compétence élémentaire faisant partie de l'être même du politique.

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