Non ! L'Europe et la France n’accueille pas toute la misère du monde !

Nous accueillons toute la misère du monde ! Est ce une réalité ou un mythe ? Cette représentation totalement erronée fragilise le bon accueil et fragmente la solidarité. Nous n'accueillons pas toute la misère du monde, les pays pauvres s'en chargent déjà !

Le 18 octobre 2017, Emmanuel Macron reprenait la phrase restée célèbre de Michel Rocard : « Tout en prenant notre part, nous ne pouvons pas accueillir toute la misère du monde ». Je voudrais revenir sur cette expression ambivalente qui laisse croire que nous accueillons (l'Europe y compris la France) une part conséquente de la misère de la planète.

La construction médiatique et politique sur les mouvements de population est tronquée, et définit des représentations erronées. J'ai déjà écrit un premier billet sur certains mythes fantasmés sur l'arrivée des réfugiés en Europe ici. Dans un deuxième billet, j'expliquais la construction politique et juridique du réfugié (ici), Dans ce troisième billet, nous rentrerons dans le cœur du sujet « Qui accueille la misère du monde ?! » Les billets peuvent se lire dans le désordre sans que la compréhension ne soit faussée.

Petit détail qui a son importance, j’utiliserai le terme exilé pour définir un migrant. Car d'une part l'expression migrant ne définit pas la contrainte du départ et d'autre part, elle réduit la condition humaine de l'individu ( référence à la migration animale). Je me sers principalement de recherchent effectuées par différents chercheurs sur les questions d'immigrations répertoriées dans un livre sérieusement construit « Migrants Migrations » coordonné par Hélène Thiollet.

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      1. L'Europe et la France 

Pendant le déplacement de population que nous avons aperçu en 2015, près de 1 255 600 personnes sont arrivées sur le continent européen. Un chiffre qui semble assez conséquent, suivi de vidéos diffusées sur le net et à la télévision montrant des hommes et des femmes courant dans l'espoir de trouver refuge, a créée une sensation de peur chez la population européenne. Pourtant, si on contextualise, l'UE à une population de 508 millions d'habitants. De ce fait, les réfugiés et exilés représentent 0,25 % de la population, soit 42 000 personnes par pays.

En 2016, environ 80 000 demandes ont été faites en France pour une régularisation de 26 700 personnes. Même si l’État Français avait régularisé les 80 000 demandes, c'est l'équivalent de 0,1 % de sa population. La construction politico-médiatique de cette « vague » a bien fonctionné. Il faut savoir que pour chaque mouvement de population de cette importance, le droit d'asile se rétracte automatiquement et devient plus difficile contrairement à ce que l'on pourrait penser. L'union Européenne a vu l'équivalent de 0,25 % de sa population venir sur son sol pour demander protection. A l'échelle Français, cela représente 0,1 % de sa population. Accueillons nous réellement toute la misère du monde ?

 

       2. Et les pays en voie de développement ?

L'exemple du Liban est la figure la plus marquante. On dénombre environ 1,5 millions d'exilés pour une population de.....6 millions de personnes. Cela représente l'équivalent de 25% de sa population. Cette situation a déjà coûté 18 milliards de dollars depuis le depuis de la crise Syrienne au Liban.1 C'est un pays moins riche que la France, dépassé institutionnellement depuis le déclenchement de la guerre en Syrie et le mouvement de réfugiés. Il ressent des difficultés majeures pour accueillir sur son sol les réfugiés/exilés. Mais la France qui a accepté l’accueil, l'équivalent a 0,1 % de sa population semble totalement dépassé par les événements. J'ose imaginer si nous étions dans la même situation que le Liban avec une demande d'asile équivalent à 25 % de notre population, soit 16 500 000 personnes. Effectivement, il y a aurait de quoi être dépassé, mais pas pour 80 000 personnes en détresse.

 

La Turquie est l'une des murailles de l'UE pour contrôler les flux provenant du Proche-Orient. Le pays accueille 2,5 millions de réfugiés Syriens soit bien plus que tous les pays Européens réunis Les réfugiés Syriens ont également trouvé refuge en Jordanie pour 635 000 d'entre eux et vivent dans des conditions insalubres. Depuis l'exode palestinien de 1948 appelé Nakba (désastre), qui est dû au début du conflit entre Israël et la Palestine, 5 millions de Palestiniens sont réfugiés dans les pays du Proche-Orient, non loin d’Israël espérant un retour sur la terre de leurs ancêtres.

Les Afghans sont les grands oubliés. Depuis que les troupes de l'OTAN ont quitté le sol afghan en 2014, la couverture médiatique n'est plus d'actualité. Cela nous laisse penser que la situation c'est améliorer, ce qui est totalement faux. Les Talibans n'ont jamais fait autant de victimes depuis 2009. D'ailleurs, les afghans constituent la première demande des mineurs isolés non accompagnés au niveau européen, comme français.2 De plus, les afghans sont majoritairement réfugiés au Pakistan (1,5 millions), bien qu'il soient persécutés par le pouvoir en place.3 L'Iran est le deuxième pays d’accueil avec environ 1 million de personnes. Certains réfugiés ont été contraints par la force de combattre au coté de Bachar el-Assad et avec le Hezbollah dans la guerre civile syrienne.4 La Somalie selon l'indicateur Fund for Peace, est le pays le plus déstructuré, le plus défaillant institutionnellement, juridiquement et économiquement. Les somaliens sont majoritairement installés au Kenya, au Yémen et en Éthiopie.

Les réfugiés internes sont plus de 6 millions en Syrie et 1 million en Colombie. Les réfugiés internes sont des personnes qui se sont déplacées de leur habitation pour diverses causes, et ne pouvant plus y retourner. Par exemple en Syrie, de nombreux camps de réfugiés ont été crées dans le pays pour les Syriens. En totalité, prés de 90 % des réfugiés Syriens sont accueillis dans les 4 pays frontaliers de la Syrie, soit 4,7 millions de personnes. Le rapport de l'ONU sur le développement humain rappelle que la catégorie de migrants la plus importante est celle des migrants internes qui représentent 740 millions de personnes.5

Si nous devons définir les 10 pays qui reçoivent le plus grand nombre de réfugiés/exilés en 2015, il n'y a aucun pays européen ! Sauf la Turquie, mais aucun de l'UE. A contrario, le classement est dominé par les pays dit du « sud » comme le Pakistan, l'Iran, l’Éthiopie, le Liban, la Jordanie, le Kenya, l'Ouganda, le Tchad, le Soudan, la Guinée, la République Démocratique du Congo...

Nous sommes bien loin de toutes les représentations faussées construites consciemment ou inconsciemment par les structures politico-médiathiques.

La majorité des exilés/réfugiés (90%) préfèrent rester à proximité de leur pays d'origine dans l'espoir d'y retourner au moment opportun.6 De plus, en 2015, 38 % des « migrants » venus de pays pauvres (prendre en considération tous les déplacements forcé ou non), ont émigré dans un pays pauvre.  Pendant la même année, 34% des « migrants » venus d'un pays pauvres ont émigré vers un pays riche.  23% des personnes émigrent dans un pays de même niveau de développement.

Donc en conséquence, seulement 34 % des « migrants pauvres » vont vers un pays riche, soit une minorité.7 De plus, je voudrais déconstruire une image totalement erronée : « les femmes se déplacent moins que les hommes ! ». Or l'enquête TeO démontre que les femmes sont majoritaires en 2008 (51%).

L'économiste Amartya Sen explique également que les migrants/exilés/réfugiés aident bien plus leur pays d'origine que l'aide accordée par l'ONU. En effet, en 2014, 400 milliards de dollars ont été transférés vers leur pays d'origine pour leurs familles et leurs proches. Le rapport du PNUB de 2009 (programme des nations unies pour le développement) écrit : « Levez les barrières, les migrations contribuent au développement humain. La migration permet d’atténuer les effets des crises économiques au sud ».  Bien que nous pouvons réfléchir sur quel est le but de cette démarche prônée par les Nations Unies (seul les émigrés doivent aider leur pays pauvres ? Est-ce que les états ne se dédouanent pas d'aider les pays pauvres avec ce principe ?).

En conclusion, si vous devez retenir une chose, ce n'est pas nous qui accueillons toute la misère du monde, mais ce sont les pays pauvres qui accueillent et supportent toute cette misère du monde.

 

       3.Une cotisation « Pour un logement décent »

Je voudrais pour terminer émettre une hypothèse. Nous dénombrons aujourd'hui en France plusieurs centaines de personnes à la rue ( je compte également les camps d'exilés). La lenteur institutionnelle et le manque de dispositif rendent compliqués l’accueil, et le logement de l'ensemble de ces personnes. C'est pourquoi nous devons au plus vite, ouvrir les droits juridiques des exilés en leur permettant de travailler. Nous devons augmenter et généraliser les dispositifs de FLE (français langue étrangère) pour surpasser la barrière de la langue, indispensable pour toute intégration et socialisation. Un logement décent est également primordial pour la dignité des personnes qui se retrouvent à vivre dans la rue, dans des squats, des tentes, des cabanes de fortunes.

Comment le financer ?

Je propose de mettre en place une cotisation sociale. Rapidement pour contrer les réponses négatives des néolibéraux qui liront cet écrit, ce ne sont pas des charges sociales. La cotisation fait partie du salaire. Elle ne vient ni de la poche du patron ni du salarié. Rien n'est épargné. La cotisation provient de la richesse produite chaque jour par les seuls salariés et indépendants, qui est mutualisée à l'échelle nationale et redistribuée selon les besoins de chacun (pour les retraités, parents, malades, soignants, chômeurs). Ce n'est donc pas de l'argent de l'employeur mais une partie de la richesse produite uniquement par les travailleurs et travailleuses qui servira pour le bien de chacun, et non pour les actionnaires et grand patronat, d’où l'incessante attaque sur les cotisations.


Donc je propose d'imposer une cotisation qui sera prise sur le profit et non sur les salaires du marché du travail, rien que 1 % du PIB permettrait de récolter 20 milliards € qui seraient investis dans différents dispositifs d'action. Les entreprises verseront 1% de leur richesse produite dans des caisses de cotisation, indépendantes de l’État et des entreprises, mais directement gérées par les salariés. Un directeur de caisse pourrait être élu tous les 5 ans et révocable. Ces caisses mutualiseront à l'échelle nationale la richesse envoyée par les entreprises et l'investissement sera décidé par les salariés, associations, syndicats... la composition reste à discussion. Mais c'est important que ces caisses soient indépendantes. Est ce que cela est possible ? Pouvons nous gérer autant d'argent ? Oui !

Le régime générale de la sécurité sociale de 1947 à 1967 était géré par les seuls salariés (1,5 fois le budget de l'état !), avant que de De Gaulle ne vienne détruire la démocratie sociale, pour ensuite ouvrir la voie aux réformateurs pour détruire la sécurité sociale qui continue aujourd’hui avec la politique d'En Marche.

La création d'une cotisation « Pour un logement décent », permettrait de récolter par an 20 milliards d'euros qui ne mettrait pas en valeur du capital (ne crée pas de profit), mais de l'Humanité. L'argent ne manque pas aujourd’hui, il n'y en a jamais autant, il est juste mal réparti. Mais ce qui manque en revanche, c'est de l’humanité, et l'humanité ne se marchande pas !

 

 

 

 

1 https://www.lorientlejour.com/article/1079674/les-deplaces-syriens-representent-40-de-la-population-au-liban-affirme-le-ministre-de-leconomie.html

2 https://www.irinnews.org/fr/reportage/2016/08/01/jeunes-livr%C3%A9s-%C3%A0-eux-m%C3%AAmes-victimes-dabus

3 http://www.france24.com/fr/20161005-reflux-massif-refugies-afghans-pakistan-crise-rapatriement-exode-afghanistan

4 http://alencontre.org/moyenorient/iran/afghanistan-iran-syrie-se-battre-pour-la-guerre-des-autres-les-soldats-afghans-en-syrie.html

5 http://www.un.org/apps/newsFr/storyF.asp?NewsID=20261#.We-fIdO0PIU

6 Migrant, migration, page 50, Kamel Dorai, géographe au CNRS

7 Migrant, migration, page 13, Hélène Thiollet, politiste au CNRS

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