Avenir du crime et nouvelles menaces criminelles

Cet article est une introduction à la problématique des évolutions et mutations dans le monde du crime. Nous allons évoquer quelques outils de compréhension de l'évolution de la violence criminelle dans le monde et quelques éléments relatifs à l'anticipation de « l’avenir du crime ».

Cet article est une introduction à la problématique des évolutions et mutations dans le monde du crime. Nous allons évoquer quelques outils de compréhension de l'évolution de la violence criminelle dans le monde et quelques éléments relatifs à l'anticipation de « l’avenir du crime ».

Un élément de cadrage tout d'abord, nous nous concentrerons dans cet article sur les trente dernières années, qui correspondent à la montée en puissance de la globalisation et à un profond bouleversement des dynamiques de la criminalité et de la violence dans le monde. De fait, les menaces criminelles contemporaines ne sont plus des phénomènes marginaux de la mondialisation mais font intégralement partie du développement de celle-ci. ​

Sur cette période récente que l'on peut faire partir de l'effondrement du bloc soviétique, certaines menaces anciennes n’ont évidemment pas changé de nature mais, simplement, d’ampleur et de mode opératoire. La délinquance de rue, la drogue, les réseaux de prostitution, le trafic d’armes, le terrorisme même : rien de cela n’est nouveau. Mais ces menaces évoluent sans cesse – pensez, par exemple, aux trafics de migrants ou au terrorisme d’inspiration religieuse : ils ont pris une importance sans commune mesure avec ce que l’on connaissait il y a seulement dix ans.

D’autres menaces sont apparues qui paraissent liées, par leur nature même, à la globalisation, à travers deux dimensions essentielles de celle-ci : les facilités de circulation des personnes, des capitaux et des biens ont favorisé l’explosion des grands trafics internationaux comme, par exemple, celui de la contrefaçon, devenue une véritable « industrie criminelle » ; l'arrivée de l'internet a entraîné l'émergence d'un ensemble de cyber délits et de cybercrimes qui regroupent plusieurs types d’infraction, etc.

Ainsi faisons-nous face aujourd'hui à des menaces anciennes demeurées importantes et, d’autre part, à des menaces liées à l’émergence de nouveaux marchés, à l’ouverture des frontières, ou encore à la révolution numérique. Évidemment, ces deux catégories de menaces ne sont pas étanches mais se renforcent l'une l'autre grâce à de nombreux liens. Que l’on pense, par exemple, à la vente sur internet de médicaments contrefaits.

Les raisons de cette corrélation entre criminalité moderne et mondialisation sont nombreuses et de nature différente.

Le retard du droit sur le marché : Avec l’ouverture des frontières à la circulation des personnes, des biens et des capitaux, le marché a envahi toutes les sphères de la société, même les plus intimes. Le marché s’est mondialisé, faisant tomber les frontières. Le droit n’a pas suivi ce mouvement. Ce « retard du droit sur le marché » est l’élément peut-être le plus déterminant dans la montée des phénomènes criminels contemporains.

Les risques intrinsèques à la mondialisation : Si la mondialisation se révèle bénéfique en ce qu'elle améliore les échanges entre les hommes et semble génératrice de croissance économique, elle demeure porteuse de trois grands types de risques :

- Les réactions de rejet de tous ceux qui se trouvent exclus, volontairement ou non, ou souhaitent s’exclure d’eux-mêmes de ce vaste mouvement international, réactions qui vont du « repli » identitaire ou communautaire jusqu'aux expressions les plus violentes de la révolte ;

- L’émergence de nouvelles vulnérabilités, notamment celles liées à l’hyper connexion du monde - vulnérabilités pour les États bien sûr, mais aussi pour les individus et les entreprises ;

- Le « contournement » des États, soit par la perméabilité de leurs frontières physiques devenues transparentes aux flux de toute nature, soit par l'affaiblissement de leurs normes juridiques devenues inapplicables dans des cadres nationaux trop étroits. Arrêtons-nous un instant sur ce dernier point Il nous faut constater que, dans plusieurs pays démocratiques avancés, à commencer par les pays européens, de nombreuses fonctions régaliennes sont affaiblies alors que peu d’autres se renforcent.

Du côté de l’affaiblissement : La perte progressive par l’État de son monopole de l'élaboration normative sur son propre territoire. L'édification des règles juridiques peut être désormais transférée à un cadre supranational ( l'Union européenne par exemple), ou établie par les instances régulatrices de nouveaux réseaux (bien peu de responsables savent ainsi qui élabore les normes d'Internet ou gère l’archivage du génome humain), ou enfin être « autogérée » par des systèmes communautaires décidés à faire primer leurs propres règles sur les lois nationales (la formation des responsables cultuels depuis des pays étrangers, par exemple).

- La facilitation de l'accès des personnes aux législations étrangères pour « contourner » les contraintes juridiques nationales : La mondialisation traduit la capacité progressive des individus de s'affranchir des limites des frontières territoriales étatiques pour accomplir un nombre croissant d'activités (que ces dernières concernent le travail, la religion, la culture, les loisirs, ...) Elle tend ainsi à brouiller les notions de légalité et d'illégalité. En effet, la globalisation, par la facilité des transferts qu'elle permet, amène un nombre croissant d'individus et d'entreprises à ne plus se demander si un acte est répréhensible « en soi » mais s'il existe un moyen de l'effectuer en toute légalité quelque part dans le monde, à un coût suffisamment faible pour que l'opération soit rentable. L'évasion fiscale devient ainsi une optimisation du bilan, la corruption correspond « simplement » à des frais particuliers considérés comme nécessaires à la conclusion d'un contrat international et un moyen de répondre à la concurrence, etc.

- La perte de compétences de l’État par rapport au secteur privé : On ne peut anticiper que ce que l’on connaît bien. Or le politique prend toujours plus de retard à comprendre les innovations technologiques donc à légiférer à leur sujet, car la technologie avance à très vive allure. Exemple : la France vient de mettre en place le RGPD ; il aurait fallu le faire il y a vingt ans : à bien des égards, il est déjà dépassé. Conséquence : L’État doit laisser une partie du secteur privé s’autoréguler car la connaissance technique des problématiques modernes est de plus en plus détenue d’abord par des organismes privés (un tiers des spécialistes mondiaux de l'Intelligence Artificielle travaillent pour Google...) L’État dans ces conditions, perd de sa crédibilité car il est condamné à avoir toujours un train de retard dans leur compréhension. Pensez au secteur financier ou aux révolutions technologiques : comment en prévoir leurs détournements à des fins criminelles alors que c’est le secteur privé, y compris tout un ensemble d’entités criminelles, qui détient l’essentiel de la compétence ?

Du côté du renforcement : C’est évidemment l’accroissement des capacités de contrôle des personnes physiques et morales, notamment grâce au big data et au croisement de fichiers (auxquels s'ajoutent les améliorations lentes mais réelles de la coopération policière et judiciaire internationale).

L’État se trouve ainsi en position de stocker, en transparence ou à notre insu, un nombre considérable de données nous concernant. Nous voilà facilement pistés, y compris grâce aux data relatives à nos conversations téléphoniques ou à nos relevés bancaires. Appliqué à la lutte contre le crime et le terrorisme, c'est un élément désormais fondamental. Il n'y a d'ailleurs plus d'enquête sur un serious crime sans données numériques.

A noter que beaucoup jugent ce renforcement inquiétant. D'un côté, il appartient à l’État de respecter les droits des citoyens et de penser l’action à mener bien au-delà de la défense de ses frontières physiques, dans la sauvegarde des valeurs d’une société et d’un mode de vie. D'un autre côté, force est de constater que chaque individu voit sa vie privée numériquement accessible par les entreprises mais aussi par les gouvernements. Et qu'au niveau national, cette collecte de données numériques permet désormais la mise en œuvre d’algorithmes prédictifs, capables de déterminer les éléments susceptibles d’influencer individuellement les citoyens mais aussi collectivement une population, y compris, par exemple, dans le cadre de scrutins électoraux. ​

Mimétisme entre activités licites et illicites.

Il est intéressant de constater que la corrélation entre globalisation et criminalité moderne reflète des formes de mimétisme entre activités licites et illicites. On assiste en effet au développement d’une criminalité transnationale de mieux en mieux organisée qui profite non seulement de la porosité des frontières, des disparités des législations nationales mais aussi des lacunes de la coopération policière et judiciaire internationale.

Les activités criminelles mutent aussi vite que le marché : De la cyber extorsion à la contrefaçon de médicaments en passant par le trafic de déchets, l’innovation des organisations criminelles n’a pas de limite. La réactivité des entreprises criminelles et la plasticité de leurs méthodes montrent qu’elles ne ratent jamais, pour ce qui les concerne, le train de l’innovation… et qu’elles ne cessent, pour agir, d’inventer, de s’adapter à leur environnement et de profiter des divergences entre les approches nationales. Au final, comme vous le savez, les produits du crime représentent une part non négligeable de l'économie mondiale. Ce mix de menaces se reflète dans un mix d’organisations criminelles : En effet, les acteurs du crime évoluent sans cesse. De la même manière qu'il existe dans l’économie légale toutes les formes d’entreprises, de l’entreprise individuelle à la multinationale, vous trouvez en matière criminelle de très nombreuses structures qui vont du loup solitaire à des réseaux planétaires, en passant par la start-up du crime, la bande de quartier, le gang régional, etc.

​Ceci est facilité par l’adoption de modes de fonctionnement de plus en plus comparables. De la petite structure au cartel international, les analogies se multiplient : élaboration de règles propres au groupe, allégeance au groupe prioritaire sur toute autre, hiérarchisation stricte des tâches, utilisation de moyens techniques sophistiqués, liens en réseaux avec des groupes semblables et avec lesquels sont réparties les activités criminelles et les formes de violence exercée, etc.

​Désormais, une part importante de la menace provient de groupes hybrides et opportunistes capables de transformations rapides. Il existe un nouveau « melting pot » criminel, intégrant fanatisme religieux, massacres, piraterie, trafic d’êtres humains, de drogues, d’armes, de substances toxiques ou de diamants. Ainsi s’est formé au fil des ans un continuum criminalo-terroriste, un « gangsterrorisme », qui ne correspond plus aux anciennes catégories criminelles. 

Nous allons consacre la deuxième partie de cet article aux éléments de méthodologie relatifs à l'anticipation de « l’avenir du crime »

​​La montée en puissance des manipulations financières à grande échelle.

Des technologies autorisant des transactions financières à très haute fréquence ; des algorithmes prédictifs permettant de devancer la décision humaine ; des capitaux numérisés échappant à tout contrôle… : la finance moderne a tous les atouts pour devenir l’un des principaux terrains du « grand jeu » criminel mondial. Sa caractéristique est que les principaux prédateurs sont des spécialistes de haut niveau parfaitement intégrés dans des structures licites.

 Le détournement des révolutions technologiques à des fins criminelles.

 Tout progrès technologique engendre de nouvelles possibilités d’usage contraire au bien public. Ce sont les manipulations de masse et l’influence extérieure sur les élections par le big data et les réseaux sociaux. C’est le hacking des données d’entreprises ou de particuliers, mais aussi le cryptage illicite de données suivi de demandes de rançon via des logiciels malveillants. Demain, ce sera le vol de propriété intellectuelle par l’utilisation des imprimantes 3D, le repérage et la surveillance par les drones de lieux à cambrioler ou à attaquer, les utilisations frauduleuses des monnaies virtuelles, à commencer par le bitcoin, etc. Après-demain, la génomique et l’intelligence artificielle s’attacheront à modifier l’être humain lui-même, de façon difficilement contrôlable. ​

Certains acteurs se retrouvent ainsi en capacité de démultiplier leur pouvoir de nuisance (pour la CIA : "super-empowered actors have access to technologies that magnify their ability to wreak havoc"). Autrement dit, les nouvelles technologies modifient les rapports de puissance traditionnels. Elles n’ont pas nécessairement le caractère d’une arme (mais elles peuvent l’avoir, comme les robots et les drones) ; elles ont des effets disproportionnés aux moyens mis en œuvre (ce qui les apparente au modus operandi terroriste) ; elles sont à la portée d’individus isolés auxquels elles confèrent une puissance considérable ; elles peuvent, dans certains cas (cyber, en particulier), garantir à ceux-ci l’anonymat et donc l’impunité. ​

Les questions environnementales.

Un des risques majeurs, peut-être le plus important pour notre avenir, est celui de la dégradation de l’environnement. On peut raisonnablement penser que, sous la pression des opinions publiques, et peut-être grâce à la COP21, des législations vont progressivement se mettre en place pour en protéger des pans essentiels. Mais on peut aussi prédire que cela se fera en ordre dispersé, avec des contraintes juridiques très différentes selon les pays et selon les secteurs. Pain béni pour la criminalité internationale ! De la gestion des déchets urbains aux poubelles nucléaires, des trafics d’espèces rares au truquage des quota de pêche, de la déforestation abusive à la mise en dépendance de populations par les OGM, de la manipulation financière sur les quotas carbone à celle sur le cours boursier des terres rares, ce qui va se jouer autour de la survie de la planète dans les années qui viennent va offrir des opportunités formidables à tout un ensemble d’entités criminelles spécialisées.

Nous avons donc vu que pour prévoir l’avenir du crime, il nous fallait suivre avant tout les évolutions de la mondialisation. Et voir comment ces évolutions laissent, dans leurs interstices mêmes pourrait-on dire, le champ libre aux criminels.

Pour autant, nous sommes loin de pouvoir tout anticiper.

Le décèlement des menaces futures apparaît chaque jour plus difficile. Là réside le paradoxe. Notre capacité d’analyse des forces à l’œuvre dans le monde contemporain n’a jamais été aussi développée. Notre compréhension des déterminants politiques, économiques, sociaux, culturels… appuyée sur d’innombrables relectures critiques de l’Histoire, a considérablement progressé en quelques décennies.

Et pourtant, nous restons régulièrement sidérés par de nombreux événements, dont la survenance inattendue met chaque fois en question notre capacité prédictive.

C’est que nous vivons aujourd’hui dans un monde qui ne se laisse plus, ou plus seulement, décrypter par les grilles de lecture classiques. Le monde, qui était compliqué, est devenu complexe. Complexité née, pour l’essentiel, de l’hyper-connexion de la planète qui fait que (1) les événements ne s’enchaînent plus selon des modèles « mécanistes » traditionnels, (2) l’infinie multiplicité des interactions contourne et déjoue les volontés de régulation politique et normative et (3) nous voyons naître chaque jour de nouveaux réseaux de toute nature, économiques, médiatiques, culturels, scientifiques et, bien entendu, criminels….

Des évènements imprévisibles ?

Dans le contexte que nous venons de décrire, certains analystes considèrent qu'il faut admettre qu’il y a des événements prévisibles et d’autres qui ne le sont pas.

Pour cette école de pensée, développée notamment par Nassim Taleb dans Le Cygne Noir, les événements prévisibles sont tous ceux qui relèvent de séries statistiques et continues : la démographie et ses conséquences, le changement climatique et ses conséquences, la diffusion du progrès technique, etc. Pour tout le reste, la prudence s’impose. Que ce soit par exemple en géopolitique (qui peut dire ici ce que seront la Syrie, l’Irak et le Yémen dans seulement un an ou deux ?) ou bien en ce qui concerne les ruptures technologiques.

Pour les tenants de cette approche, accumuler des données sur les événements impossibles à prévoir ne les rend pas plus prédictibles ; ils sont de nature différente des événements prédictibles. En particulier, si tout n’était qu’une question de big data, comment expliquer que l’Occident, qui développe cette obsession de l’accumulation des données depuis des années, continue de se faire surprendre par des développements qui s’opèrent sous son nez et qu’il s’avère pourtant incapable de comprendre ? Et il ne s'agit pas seulement d'évènements lointains. Cet Occident s’avère en effet incapable, malgré un océan de données, de se comprendre lui-même, comme en témoigne l’énorme fiasco des prédictions du Brexit, de la victoire surprise de Donald Trump, ou encore l’irruption d’apprentis djihadistes de plus en plus difficilement repérables chez nous.

A titre personnel, je trouve une certaine pertinence à cette manière de voir. Et je considère que, dans ce contexte, toute démarche prédictive doit s’accompagner d’une grande humilité. Mais il faut bien la tenter...

Comment appréhender cette complexité du monde ?

Pour cet article, s'il n'y avait qu'une idée force à retenir, ce serait celle-ci : le monde contemporain doit, pour être compris, être appréhendé à travers plusieurs grilles de lecture simultanément. Tout événement possède plusieurs dimensions. Je prends souvent l’analogie de l’image en couleur de la télévision. Celle-ci est constituée par la superposition d’une image rouge, d’une verte et d’une bleue. Il faut les trois pour bien restituer le sujet de l’image. Pour décrypter le monde, il vous faut, de la même manière, plusieurs niveaux d’analyse superposés, pour obtenir ce qu’en anglais on appelle the big picture.

​Prenons l’exemple des causes du terrorisme. Le terrorisme contemporain ne se laisse pas appréhender, comme celui des décennies passées, à partir de quelques causalités immédiatement perceptibles. Celles-ci apparaissent désormais à la fois globales et locales. Une approche par la multiplicité des grilles d’analyse permet d’en établir une « cartographie » par l’emboitement en poupées russes des principaux éléments contextuels. Le plus « englobant » correspondrait alors à certaines crises liées à la mondialisation : réactions de rejet de l’ « occidentalisation » de la planète dont nous avons déjà parlé, échecs de la gouvernance mondiale, conséquences géostratégiques de la concurrence pétrolière et gazière, explosion de l’économie criminelle… La poupée gigogne plus petite reflèterait les crises régionales : le chaos irako-syrien et la cristallisation des antagonismes au Moyen-Orient largement entretenus par des interventions extérieures à courte vue, le désarroi de l’Europe qui a laissé s’installer en son sein un écosystème djihadiste reliant des foyers de violence potentielle constituant autant de relais de l’islamisme radical… Puis on descendra au niveau national, à commencer par la France : le doute identitaire, les coups portés à la laïcité, la désacralisation du politique dans notre pays… On se focalisera ensuite sur l’échelon local : la dégradation des ghettos urbains notamment, l’absence de perspective et les difficultés de l’inclusion sociale pour les jeunes, l’importance de l’économie parallèle… Et, pour finir, il faut chercher les ressorts ultimes du terrorisme dans la psychologie individuelle de ceux qui basculent dans l’action violente : frustrations diverses, recherche de sens, quête identitaire, sentiment d’une discrimination communautaire, désir d’action…

 

Aucune de ces causes n’explique, à elle seule, les attentats récents. Toute explication univoque (sociale, géopolitique, religieuse, psychologique…) s’avère insuffisante. de plus, l’identification des niveaux de causalité du terrorisme doit être prolongée par une analyse des interactions entre eux. Non seulement du global vers le local, en un vertigineux entonnoir, mais aussi en sens inverse, du local vers le global. Dans le grand chaudron de la mondialisation, les causes, mais aussi les effets, de la violence terroriste s’enchevêtrent à, et entre, tous les échelons : le terrorisme est devenu « systémique ».

 A partir de cet exemple, on peut voir que l'exercice d'anticipation des futures menaces criminelles gagne considérablement au décloisonnement des approches et des compétences. Cela passe par le croisement d'experts venus d'horizons différents, du monde du law enforcement mais aussi de la société civile dans sa très grande variété (universitaires, membres de Think Tanks, philosophes, sociologues, anthropologues mais aussi artistes, communicants, etc ).

A ces expertises croisées s'ajoutent deux évolutions intéressantes qui concernent la surveillance d'activités délictueuses :

Le développement d’une « conscience citoyenne » un peu partout dans le monde.

Le résultat, c’est une plus forte implication directe des citoyens dans des fonctions de surveillance de toutes sortes d’activités : activités de l’État (le cas de Snowden est emblématique), activités sur Internet (comme le montrent des hackers de type « Anonymous »), activités des entreprises (avec les lanceurs d’alerte) … Je suis convaincu pour ma part que les entreprises criminelles n’échapperont pas à ce nouveau type de surveillance par les individus, agissant justement au nom de leur conscience citoyenne. L’arme principale de ces mouvements, c’est la mise en lumière médiatique des faits délictueux ou criminels. Parfois certes en instrumentalisant les journalistes. Rien ne gêne plus les fautifs que la transparence. Ce n’est pas pour rien que Transparency International a choisi son nom pour dénoncer la grande corruption. C’est, par exemple, le développement d'ONG luttant contre les trafics de personnes ou l’exploitation sexuelle des femmes et des enfants partout dans le monde. C’est le mouvement des commerçants qui, à la suite de Vincenzo Conticello, ont refusé de payer le « pizzo », l’impôt mafieux, à Palerme. Ce sont les associations de consommateurs qui dénoncent les fraudes aux produits alimentaires, les jouets dangereux ou, de façon générale, le non-respect des normes de protection par des entreprises peu scrupuleuses à dessein. 

Une deuxième évolution relève de « l’internet des objets », qui introduit un changement du paradigme de la surveillance généralisée. 

La capacité de ce nouveau « réseau de réseaux » à récupérer, stocker, transférer et traiter, sans discontinuité entre les mondes physiques et virtuels et sous forme d’autodiagnostics, des quantités considérables de données, va permettre à des « cyber objets » d’effectuer en permanence une détection d’intrus ou d’anomalies dans des systèmes complexes. Cela étant, face à cette évolution, il restera nécessaire de garder « l’humain dans la boucle ». Par exemple, le traitement automatisé des données apportera une aide considérable mais ne remplacera pas notre capacité à détecter et à décrypter des opérations d’influence ou de désinformation sur le web. De plus, il faudra toujours prendre le temps de féconder ces résultats techniques par une « saisie » intellectuelle, c’est-à-dire ne pas précipiter la production de synthèses et de théories en affirmant que l’urgence fait loi. Une mauvaise évaluation de situations ou d’acteurs génèrera des conséquences encore plus néfastes qu’une prise de recul, certes facteur d’un surcroît de délais, pour bâtir un avis motivé et des préconisations solides.  

 

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