Le mirage vert : comprendre la présence française en Afrique

Un des piliers permettant de comprendre les enjeux géopolitiques réels auxquels fait face la France est une compréhension claire et profonde des intérêts économiques qui fondent son assise sur le monde. Il faut là délaisser le sens commun qui verrait en la France une économie de services se fondant principalement sur « l’esprit entrepreneurial » des français ou encore la culture de la « startup nation »

La réalité est qu’une économie purement basée sur le commerce intérieur et les services ne permettrait jamais à un pays de se hisser au classement des 6 puissances mondiales.

La France est bel et bien une économie basée, comme la totalité des pays du G7, sur un contrôle appuyé de l’énergie et un commerce d’armement (complexe militaro-industriel). Ces données sont malheureusement souvent absentes des rapports qui détaillent les différents moteurs de l’économie française et même cachées, comme les chiffres du commerce d’armes, qui n’apparaissent pas dans le total des recettes de l’Etat et utilisent des valeurs rendant impossible une quantification financière (tel que le TIV ou trend indicator value pour les ventes d’armes).

Les domaines de l’armement et de l’énergie sont étroitement liés. La France est engagée, depuis plusieurs années, sur plusieurs fronts de guerre en Afrique qui sont justement les mêmes pays où opèrent nos entreprises telles : Orano (ex Areva) au Niger, Total au Mali etc… Sous fond de lutte antiterroriste, des compagnies militaires privées travaillant pour le compte de la France assurent la sécurité des installations industrielles françaises ainsi que celle des salariés français travaillant sur le sol africain. Nous avons pu voir fleurir, durant ces dernières années, un ensemble d’entreprises de sécurité privée crées par des anciens membres d’Etats majors français et employant des anciens militaires français.

Nous pouvons évoquer comme symbole de cette utilisation des SMP les « villages Orano » qui sont littéralement des enclaves où habitent les salariés d’Orano au Niger. Bénéficiant de tout le confort du train de vie occidental, ces personnes s’abritent dans des villages grillagés protégés par des troupes paramilitaires françaises d’où ils ne sortent que pour aller travailler.

Rappelons qu’Orano est un acteur majeur du commerce d’uranium, uranium que l’entreprise extrait au Niger à hauteur de 2167 tonnes d’uranium /an (2018).

Pour illustrer ce type d’entreprises militaires privées (SMP), nous pouvons prendre comme exemple l’entreprise Gallice qui est une SMP française opérant en Afrique. Les fondateurs de l’entreprise, tels que présentés sur le site internet officiel, sont :

-Gilles Sacaze : Ancien cadre du service action de la DGSE

-Gilles Maréchal

-Frédéric Gallois : Commandant du GIGN de 2002 à 2007

-Luc Vaireaux : « ancien security manager au sein d’une compagnie pétrolière en Afrique » et ancien cadre instructeur spécialisé au sein du service action de la DGSE.

L’entreprise Gallice remplit des missions de sécurisation de sites industriels en Afrique. Rattachée au groupe centaure France, ce n’est qu’une des nombreuses entreprises françaises fondée par d’anciens cadres du renseignement ou gradés militaires à pouvoir payer et armer des gens, pour la plupart d’anciens militaires français, pour mener des opérations militaires privées en Afrique et d’engranger à l’occasion de sérieux profits sous forme d’accords de protection avec des Etats étrangers et autres acteurs privés ayant besoin de solliciter leurs services.

Inutile de préciser les conditions de vie à l’extérieur des villages Orano que nous évoquions précédemment, souvent installés dans des zones d’extrême pauvreté et de misère. Cela est non seulement indécent au vu des prétendus engagements humanistes de la France mais participe aussi activement au développement de pratiques telles que le terrorisme en répandant la haine de la France et de l’Occident à travers le monde. La pauvreté relative (c’est-à-dire être pauvre dans un environnement ou on peut côtoyer des riches) étant l’un des comburants les plus efficaces pour développer la criminalité dans une région.

Nous constatons tous depuis plusieurs années l’arrivée fulgurante de l’écologie comme thème central dans le champ des politiques internationales. Facile à instrumentaliser, l’écologie promue par l’Europe en particulier cache une réalité beaucoup plus pragmatique. Comme je l’ai évoqué précédemment, notre pays mène actuellement une guerre énergétique en Afrique. Cette guerre ne date pas d’hier et nous avons, au fil de l’histoire, mené seuls ou en coalition un nombre incalculables d’opérations qui avaient pour seul et unique but de nous assurer un approvisionnement suffisant en énergie. Depuis l’invasion américaine de l’Afghanistan lancée par George Bush jr en 2001 et la coalition des E4 (Allemagne, Angleterre, France, Italie), nous avons pu observer un engagement de plus en plus visible des troupes occidentales en Afrique.

De nombreuses voix se sont élevées depuis les interventions Euro-Américaines du début des années 2000 pour dénoncer une supposée guerre du pétrole. Nous ne nous étendrons pas ici sur la question du pétrole et la véracité de ces thèses. Il semble cependant que nous ayons aujourd’hui dépassé l’ère du pétrole et que nos puissances mondiales aient réorienté leurs efforts vers un nouveau type de contrôle bien réel de l’énergie en Afrique.

Cette opération se divise en deux éléments disjoints mais complémentaires. Le premier théâtre d’opérations se situe au nord Est dans la région Syrie-Iran. Le contrôle de cette région offrirait à la coalition un monopole intéressant sur l’un des plus gros gisements de gaz naturel au monde situé en Iran. Ce contrôle permettrait à l’Europe d’obtenir son indépendance par rapport au gaz russe et ainsi sérieusement remodeler les rapports de force en Eurasie + priver la Russie d’un de ses plus gros marchés et l’un des plus gros leviers stratégiques sur l’Europe.

A l’ouest, la France en particulier gère le Congo et le Mali. Ces deux régions disposent de trois ressources très importantes en quantité abondante : le koltan (indispensable pour la fabrication de matériel électronique), le lithium (composant principal de la nouvelle génération de batteries) et l’uranium (fait tourner les centrales nucléaires, situé principalement au Niger qui est contigu au Mali).

Que nous dit la doctrine de l’écologie telle qu’on nous la présente actuellement ? Un des points principaux est la diabolisation des « émissions de CO2 » : ces émissions proviennent en grande majorité de moteurs à combustion thermique fonctionnant au pétrole. Voilà pourquoi nous serions, selon la communication officielle, en train de transitionner, notamment sur le plan des transports, vers des technologies permettant de réduire lesdites émissions de CO2.

Or, en regardant plus pragmatiquement les enjeux, on se rend compte de la réalité :

  • Volonté de réduire l’influence des pays du Golfe, producteurs de pétrole : souveraineté économique, freiner le développement du terrorisme
  • Pour l’Europe : s’offrir une indépendance énergétique : gaz par rapport à la Russie, remplacer le pétrole par l’électricité pour s’affranchir du pétrole arabe
  • Pour les acteurs privés : sommes colossales engrangées par les contrats de sécurité privée
  • Pour la France : sommes colossales des ventes d’armes, bénéfices colossaux d’entreprises publiques comme Orano

On assiste en fait à un renversement qui n’a rien avoir avec l’écologie, on veut basculer notre consommation énergétique vers des ressources que l’on contrôle. On a élaboré une nouvelle stratégie de contrôle des ressources. Les batteries au lithium qu’on utilise pour faire fonctionner les voitures électriques et l’uranium qui est utilisé pour les rechargés n’ont rien de plus écologique que le pétrole. L’occident souhaite simplement parfaire une indépendance énergétique au détriment, encore une fois, des pays africains dans lesquels il opère de manière quasi-coloniale dans le sens littéral du terme (je vous renvoie aux villages Orano).

L’idée n’est pas ici d’émettre un jugement de valeur sur la politique étrangère menée par la France et plus largement par les puissances occidentales. Il s’agit bien ici de tenter d’ouvrir un maximum de personnes à la géopolitique et de leur offrir une compréhension plus claire de leurs enjeux nationaux. Cela semble d’autant plus important que nous assistons depuis un certain nombre d’années à une certaine scénarisation de la politique en France et dans le monde. Favorisée par nos dirigeants et les puissances médiatiques, cette mise en scène de faux enjeux (droite, gauche, crise économique, élections etc… etc…) a bien pour seul but de nous diviser en factions.

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