«Mariage pour tous» et «Manif pour tous», progénitures d’un même Surmoi

Le projet de loi ouvrant le mariage et l’adoption aux personnes de même sexe vient d’être définitivement adopté par le Parlement. Aux yeux de ses partisans, c’est une victoire, et le débat est clos ; à ceux des opposants, c’est une bataille qui vient d’être perdue, mais la guerre, elle, ne fait que commencer.

Le projet de loi ouvrant le mariage et l’adoption aux personnes de même sexe vient d’être définitivement adopté par le Parlement. Aux yeux de ses partisans, c’est une victoire, et le débat est clos ; à ceux des opposants, c’est une bataille qui vient d’être perdue, mais la guerre, elle, ne fait que commencer. En ces temps agités, il serait imprudent de prédire à qui l’avenir donnera raison, même si, probablement, Frigide Barjot et Christine Boutin, toutes révoltées qu’elle soient, déserteront bientôt la rue. Mais la signification politique des mois d’affrontement auxquels nous venons d’assister, ne l’avons-nous pas déjà sous les yeux ? Ou plutôt dans les oreilles ?

Qu’avons-nous entendu, au juste ? L’espérance d’une minorité revendiquant ses droits ? Bien sûr. La colère de la France conservatrice, freinant des quatre fers pour que le mariage demeure l’institution hétérosexuelle et patriarcale que l’Église puis la République voulurent jadis qu’il fût ? Aussi. Les vociférations haineuses des groupuscules d’extrême-droite, qui, pendant quelques semaines, se sont cru revenus en février 34 ? Oui, hélas. FN et UMP entamant des tractations, préparant les esprits à de futures alliances locales, voire nationales ? C’est bien possible.

Mais ne nous éloignons pas trop du texte. Ce que nous avons entendu le plus, au cours de ces mois, ce sont les deux grands mots d’ordre : « mariage pour tous » et « manif pour tous ».

Remarquables, ces mots d’ordre.

D’abord, parce qu’ils sont les indices d’une bataille à front renversé. Côté « gauche » ou « progrès », on s’est battu pour le mariage. Pour une version modernisée du mariage, sans doute, mais pour le mariage quand même. Autrement dit, pour la perpétuation d’une tradition que l’on jugeait autrefois obsolète, que l’on délaissait pour telle ou telle forme d’« amour libre ». Ainsi, la « révolution sexuelle » s’achève par l’exaltation de la normalité. Côté « droite », on se veut contestataire, on joue le peuple contre le pouvoir, on assiège le Parlement, on brandit la menace d’une « guerre civile »… Le « parti de l’ordre » en pleine crise d’adolescence, ou s’appropriant la rhétorique mao-spontex…

Le plus significatif, toutefois, ne réside pas dans les intentions, ni même dans ces paradoxes, tellement représentatifs du devenir de la politique à l’ère postmoderne. Il gît à même les expressions. À même leur symétrie, leur homologie. À même ce « pour tous », qui censément les oppose, mais au fond exprime une logique morale devenue transversale.

Car ce « pour tous » partagé en dit plus long que l’approbation ou le rejet d’une formule de mariage mieux adaptée aux réalités relationnelles et mentales de notre époque. Il traduit le fait que l’universel constitue le cadre en dehors duquel aucun discours politique ne peut désormais se déployer. La minorité LGBT a réclamé pour elle-même la déconnexion du mariage et de l’hétérosexualité. Aurait-elle pu obtenir gain de cause en exigeant autre chose que l’égalité des droits ? Et une rhétorique de déni du droit des homosexuels aurait-elle permis aux opposants à la réforme de mobiliser autant de monde ? Frigide Barjot ne prétend pas combattre la minorité LGBT – bien qu’en pratique elle ne fasse rien d’autre –, mais défendre la « généalogie pour tous » – quoique cela n’ait aucun sens. Il ne s’agit pas de minimiser les clivages ou de passer sous silence le fait que les discours et les actions du mouvement « La Manif Pour Tous » se sont soldés par une flambée de violence homophobe, mais de souligner un phénomène que les commentateurs ont négligé, alors qu’il importe davantage que l’agitation qui a précédé le vote du projet de loi : d’un bout à l’autre du spectre politique, la valeur égalité surplombe toutes les autres, agissant comme une espèce de Surmoi collectif. Normal en démocratie, me direz-vous. Oui, mais le temps n’est pas si loin où les droites – républicaine comme extrême – assumaient sans complexe le jargon de l’exclusion. Désormais, les instincts discriminatoires, puissamment refoulés par ce Surmoi égalitaire, doivent prendre la forme du souci d’autrui pour espérer obtenir droit de cité.

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