Lettre ouverte à nos collègues correcteurs et correctrices

A cinq jours de la date officielle de publication des résultats du bac nous publions cette lettre ouverte à destination de nos collègues correcteurs et correctrices du baccalauréat pour les convaincre de rallier le mouvement de grève dans l'éducation et rendre compte des raisons pour lesquels nous ne communiquerons pas nos notes et refuserons de siéger dans les jurys de délibération le 4 juillet.

Chers collègues qui avez l’honneur de corriger l’avant dernier bac national,

 

Vous le savez déjà certainement: des milliers de professeurs ont décidé de se mettre en grève le jour de remise des notes du bac les 2, 3 et 4 juillet.

C’est une décision difficile et grave pour nous, il ne s’agit pas de faire obstacle à la réussite des élèves que nous encourageons et préparons toute l'année.

D’où vient ce mouvement?

Il s’agit de la suite d’un mouvement national, lancé par onze syndicats de l’enseignement public, privé, professionnel et agricole, une association de professeurs de SES, et soutenu par les syndicats étudiants, ainsi que des universitaires et des artistes, qui appelait à la grève des surveillances le premier jour du bac. Celle-ci, pourtant majeure, a été invisibilisée par le ministère qui dès 8h donnait des chiffres de grévistes qu’il n’avait pas eu le temps de compter.

Aujourd’hui, les correcteurs ont annoncé retenir les notes de 100 000 copies sur le compteur lancé dans la mobilisation. Des AG se sont tenues en philosophie, en SES, en histoire-géographie, en mathématiques, en théâtre, en arts, en lettres, dans toutes les disciplines où les correcteurs sont réunis à un moment pour coordonner la notation. Une AG de tous les correcteurs d’île de France a réuni au moins 350 personnes à la bourse du travail de Paris. Des AG comparables ont eu lieu dans les académies de Toulouse et Montpellier.

Pourquoi une action sur les résultats du bac?

Les syndicats et les collectifs mobilisés toute cette année ont prévenu Monsieur Blanquer, par les communiqués des syndicats dans la presse, sur les réseaux sociaux, par différentes audiences avec les rectorats, par des grèves, que s’il ne modifiait pas sa réforme, nous utiliserions le dernier levier pour nous faire entendre, à savoir la grève du bac. Cette situation ne devrait pas arriver dans un État où le dialogue social existe, où l’on cherche à désamorcer les conflits par le biais de la négociation sociale. Or cette discussion n’a pas été ouverte par le gouvernement. Si les résultats du bac n’ont pas lieu le 5 juillet, ce sera la responsabilité du ministère.

Tout cette année scolaire en effet, les personnels de l’éducation, les lycéens, et les parents se sont mobilisés par tous les moyens d'action pacifiques possibles. On peut rappeler la démission massive des professeurs principaux, les nuits d’occupations des lycées, les 20/20, le boycott des commissions du CA, la création de divers collectifs enseignants, les journées écoles mortes, les grèves, les manifestations.

Si ces mobilisations ont permis que les établissements des savoirs fondamentaux disparaissent de la loi « pour une école de la confiance » , le ministre est toutefois resté sourd à l’idée d’une négociation, qualifiant même dans la presse de « bobards » nos critiques. Le pouvoir a par ailleurs répondu à ces revendications de manière autoritaire : mutations forcées de collègues syndiqués, garde à vue d'enseignants en marge des manifestations, gazage devant le rectorat de Toulouse, répression violente des actions lycéennes du mois de décembre.

Quelle autre action pouvons-nous mener pour simplement ouvrir des négociations autour de ces réformes ? Aucune ! Le dernier cri d’alarme que nous pouvons pousser cette année est celui d’une perturbation des résultats puisque c’est seulement ce jour-là que tous les médias nous écoutent.

Pourquoi l’heure est-elle si grave ?

C’est le modèle de l’école gratuite, publique et laïque à la française qui est en jeu derrière les multiples réformes et amendements en cours actuellement. La loi sur l’école de la confiance  oblige les mairies à financer les maternelles privées de leurs territoires, à l’heure même où l’on supprime 2600 postes dans l’école publique secondaire et où on doit accueillir 35 000 élèves en plus. La complexification de l’orientation avec le choix des spécialités en seconde et des vœux sur pacoursup a conduit à la création d’organismes privés de coaching alors que le gouvernement a décidé la régionalisation de l'ONISEP et la fermeture de plusieurs CIO. C’est une dégradation volontaire de l’enseignement public, au profit d’un système privé auquel les classes populaires ne peuvent pas toujours accéder. Quelle population est alors favorisée ? 

De plus, les réformes prévoient une diminution des enseignements délivrés aux élèves : au lycée professionnel, les élèves n’auront plus qu’1h30 de français par semaine comme s'ils n'avaient aucun besoin de la maîtrise de l'expression; au lycée général, les élèves n’auront plus que deux spécialités en terminale, là où actuellement ils étudiaient trois disciplines différentes. Sous le prétexte d'une injonction précoce à choisir leur orientation, nos élèves vont se voir empêchés de décider de leur destin social. La part du contrôle continu augmentant nettement, les élèves n’obtiendrons plus “le Bac” mais “un bac de banlieue” ou “un bac de campagne”, un bac de “bon” ou de “mauvais” établissement. Plus encore qu’aujourd’hui, un élève verra son parcours et sa réussite déterminés par son origine sociale et géographique.

Enfin, nous assistons à une dégradation constante des conditions d'enseignement et à une incapacité de plus en plus grande à faire réussir tous les élèves quelle que soit leur classe sociale. Notre charge de travail s’alourdit d’année en année (deux heures supplémentaires sont désormais imposées aux professeurs) avec une inflation continue de nos missions dans des classes (orientation, etc.) dont les effectifs sont de plus en plus lourds. Cette charge se répercute sur tous les personnels de l’éducation nationale, agents, CPE, personnels de direction, et vous-même devez l’éprouver au quotidien

En bref, si nous nous sommes engagés en tant que professeurs dans l’éducation nationale, c’est parce que nous croyons que l’éducation permet de corriger les inégalités et d’émanciper les individus mais les conditions de possibilité ne nous en sont pas données aujourd’hui.

Cette grève va-t-elle pénaliser les élèves?

Les élèves attendent leurs résultats avec impatience, et ils les auront, puisque nous avons corrigé leurs copies. Eux même ont ressenti l’injustice des réformes lors des résultats de parcoursup. C’est le ministère qui pénalisera les élèves en n’ouvrant pas de négociations sur les réformes avant le 5 juillet et en reportant ainsi les résultats. L’action ne vise pas non plus les collègues qui travaillent au secrétariat du bac, mais bien le ministère. Certains parents d’élèves nous soutiennent en pensant aux générations futures.

Quelles sont nos revendications?

1/ Le retrait des réformes des lycées et du baccalauréat qui aggravent les inégalités

2/ Le retrait des projets de loi « École de la confiance » 

3/ Une revalorisation des rémunérations : En effet, du fait du gel du point d’indice et de l’augmentation des cotisations retraites ; en 15 ans, les enseignants ont perdu l’équivalent de 2 mois de salaire ; le salaire net mensuel moyen d’un enseignant est inférieur de 9,8% à celui d’un cadre de la Fonction Publique et de 32,7% à celui d’un cadre du privé. En 1983, un débutant touchait 2,1 fois le Smic ; aujourd’hui, c’est 1,2 Smic.

Avons-nous le choix de faire cette grève du bac? Si nous sommes attachés à l’éducation nationale publique, nous ne pouvons que prendre cette décision extrêmement lourde et pénible. C’est pour nos élèves présents et à venir que nous ne rendrons pas les notes. C’est parce que nous n’avons pas vocation à accomplir un tri social que nous combattons ces réformes. C’est parce que nous aimons notre métier et croyons en son sens aujourd’hui que nous luttons. Nous refusons d’attendre qu’il ne nous reste plus qu’à l’abandonner par cynisme, lassitude et désespoir.

Des correcteurs et correctrices grévistes.

 

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