Bilan du Contre-G7 : réflexions et perspectives sur la diversité des tactiques

Marcher ensemble et frapper séparément, cela aurait pu transformer le rapport de force contre le G7. Une réflexion plus générale doit être menée collectivement pour la suite, réflexion qui devrait avoir pour but à la fois d’envisager pratiquement la diversité des tactiques, dans une perspective stratégique...

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Un contre-G7 réussi 

Si le contre G7 et son organisation ont fait l’objet de différentes critiques, du point de vue d’Attac et au regard de nos objectifs il constitue tout de même une réussite : conférences, débats, ateliers rassemblant très largement des mouvements citoyens, divers réseaux militants, des Gilets Jaunes, une alchimie nouvelle entre mouvements basques et non basques, une affluence au-delà de nos espérances (15.000 personnes à la manifestation, 5.500 personnes ayant assisté aux débats, 3.000 personnes sur le camp...), une couverture médiatique qui a couvert en partie la propagande du gouvernement du moins jusqu’au dimanche…

Dans le même temps, les militant·e·s venu·e·s pour le contre-sommet ont été la cible d’une forte répression policière (arrestations massives, provocations policières), ce que nous avons dénoncé dans chacune de nos prises de paroles, de même que nous avons déploré les obstacles que nous a tendus l’État depuis le début pour tenir ce contre-sommet.

En amont du G7, une mobilisation difficile

A l’été 2018, quand nous avons commencé à préparer cette mobilisation, il est apparu peu évident pour les réseaux militants que le G7 était un lieu pertinent où se mobiliser. Et la mobilisation s’est effectivement avérée complexe. D’une part, ce fut lié aux enjeux du G7 lui-même : à partir du moment où il apparaît largement inutile, à quoi bon se mobiliser contre lui ? D’autre part trop peu d’organisations françaises ont contribué à l’organisation du contre-sommet, la plateforme « Alternatives G7 » ayant reposé essentiellement sur Attac, le CRID et Solidaires. Cela devra être porté au bilan collectif : il est difficile d’organiser un événement d’une telle ampleur si les « grandes » organisations françaises n’y investissent pas plus de moyens. Le fait que le sommet se déroule fin août n’a pas aidé à mobiliser non plus.

Nous n’avons pas pu ou su non plus dialoguer suffisamment tôt avec les grandes organisations abertzale [1], dans toute leur diversité. Nous ne nous sommes du coup pas rendus compte de leurs difficultés, expliquant une mobilisation en demi-teinte de leur part. Ceci étant dit, une fois que nous avons réussi à clarifier des lignes politiques communes à propos de ce contre-G7, quelques semaines seulement avant, ces organisations abertzale se sont fortement mobilisées et nous avons pu réaliser un contre-sommet à la hauteur de ce qu’on espérait.

Un respect de la diversité des tactiques ?

Un consensus d’action, fondé sur « l’usage de méthodes et techniques non-violentes et pacifiques pour montrer notre détermination », était porté par la centaine de mouvements citoyens, associations, syndicats, basques et françaises, des deux plateformes « Alternatives G7 » et « G7 EZ » du contre-sommet du G7. C’est ce consensus qui a créé des dissensions avec certaines personnes logées au camp et certain·e·s manifestant·e·s : nous ne serions pas respectueux d’autres types de mobilisations.

Pour Attac il était bien clair que ce consensus ne concernait que les mobilisations que nous portions, les conférences, débats et ateliers, la manifestation du 24 août à Hendaye, Irun et Urrugne, ainsi que les actions de désobéissance civile du 25 août sur les 7 places publiques, et ce dans un contexte spécifique qui est celui du Pays basque, en plein processus de paix. Ce consensus n’avait pas pour but d’empêcher que d’autres types d’actions se mènent, et rien n’empêchait d’autres groupes de mener des actions en dehors de ces cadres. Quant au camp, nous avions travaillé depuis plusieurs mois au montage pour accueillir chacun·e, quelles que soient les modalités d’action envisagées en dehors de ce camp et de nos mobilisations. S’il n’y a pu avoir d’action d’ampleur qui passe par d’autres formes que les nôtres, à Bayonne ou plus proche de Biarritz, cela ne s’explique ni par ce consensus d’action ni par nos organisations ; sans doute les causes sont-elles à chercher ailleurs.

Si, en tant qu’organisation, nous pratiquons des actions de désobéissance civile, à l’échelle du mouvement social Attac défend la diversité des tactiques. Nous ne pensons pas que notre camp politique se réduise à celles et ceux qui pratiquent uniquement le même type d’actions que nous. A ce titre, nous n’avons jamais condamné aucune autre action, fusse-t-elle qualifiée de violente par les médias et/ou l’État. Il est évident pour nous que les violences policières et celle du système imposé par les élites économiques et politiques sont sans commune mesure avec les formes de résistances qu’elles peuvent rencontrer. Dans la même logique, nous avons souhaité que nos propres cadres de mobilisation soient respectés, avec le consensus d’action qui les accompagne. Nous maintenons l’idée que les manifestations qui partaient du camp et y revenaient, mettaient en danger la sécurité des personnes du camp, puisque ce fut l’occasion pour les forces policières de tenter d’y entrer.

Pourtant, cette compréhension que nous avons de la diversité des tactiques, nous n’avons pas réussi à la mettre en acte. Notamment parce que sur le camp, certain·e·s avaient choisi de ne pas reconnaître le consensus d’action que nous portions depuis des mois avec les 2 plateformes. Il est légitime de penser que seul l’affrontement direct avec l’État peut faire office de stratégie politique, et donc de le préparer et de l’organiser. Mais est-il légitime d’imposer son propre mode d’action à ceux ou celles qui ont choisi d’autres stratégies, d’autres modes d’action ? Ainsi, lors de la préparation de la manifestation du 24, que les deux plateformes « Alternatives G7 » et « G7 EZ » avaient appelé à être massive, plurielle, non-violente, familiale et festive, nous nous sommes rendus compte que certaines personnes avaient pour objectif d’en changer la forme pour en faire un espace de confrontation violente avec l’État. Ce qui nous a conduit à mettre en place un service de médiation qui avait autant pour objectif d’éloigner la possibilité de provocations policières que de faire obstacle à ceux ou celles qui avaient décidé de détourner la manifestation de ces objectifs initiaux. En territoire basque, la plateforme « G7 EZ », en accord avec nous, voulait faire la démonstration politique que quelques années après le changement de stratégie, le mouvement abertzale était capable de construire une mobilisation basque et internationale dans un cadre pacifique. Ce fût chose faite. Dans un autre contexte, dans un autre espace, il est fort probable que ce service de médiation n’aurait jamais existé sous cette forme.

Quoiqu’il en soit, nous avons perdu une énergie précieuse à nous parasiter les un·e·s les autres au lieu d’être complémentaires. Marcher ensemble et frapper séparément, cela aurait pu transformer le rapport de force contre le G7. Une réflexion plus générale nous semble donc devoir être menée collectivement pour la suite, réflexion qui devrait avoir pour but à la fois d’envisager pratiquement la diversité des tactiques, dans une perspective stratégique, mais aussi tout simplement d’apprendre à mieux connaître et comprendre les modes d’actions et d’organisation des un·e·s et des autres.

Pourquoi l’annulation de l’action du 25 août ?

Beaucoup de versions différentes ont circulé sur les raisons de l’annulation de l’action de désobéissance civile du 25 août.
Cette action prévue le 25 août a semblé à une grande partie des organisations des deux plateformes insuffisamment préparée, malgré tout le travail fourni par quelques-uns, notamment du fait du climat ultra-sécuritaire autour du contre-G7. Par ailleurs, nos forces ont été largement prises par les autres initiatives du contre-sommet, en particulier par la gestion du camp. Or, face à un climat de tension entre militant·e·s et forces de police qui s’était amplifié, avec des dizaines d’arrestations dans les 24h précédentes, il nous fallait un nombre important de militant·e·s pour assurer la sécurité des manifestant·e·s. C’est la raison pour laquelle, déjà la veille du 25, nous avions repensé l’action sur une seule place publique et non plus 7.

Mais ce sont les évènements de la nuit qui nous ont fait prendre in fine la décision d’annuler l’action. Tout d’abord l’arrestation vers 3h du matin de Joseba Alvarez, pour interdiction de séjour, par les forces de police, lors du repérage pour l’action. Au-delà du fait que nous ayons été marqués par cette arrestation d’une figure historique des mouvements sociaux basques, Joseba était l’animateur principal de l’action et celui qui avait présenté l’action en Assemblée générale la veille. Ensuite, un noyau des personnes les plus impliquées dans l’organisation du contre-sommet a dû passer une nuit entière – cette même nuit du 25 au 26 août – à empêcher un affrontement dans le camp entre quelques personnes et les forces policières. La nuit passée, il était clair pour les organisateurs et organisatrices qu’il fallait mettre toutes nos forces dans le camp, pour empêcher une nouvelle nuit similaire et une entrée des forces policières dans le camp, qui aurait été catastrophique. La sécurité des personnes du camp nous a semblé prioritaire. Raison pour laquelle in fine l’action a été annulée, ce que nous étions les premiers à déplorer, vu le temps de préparation que nous y avions passé.

Un camp que nous aurions dû animer autrement

Nous avons longtemps hésité à signer la convention avec la préfecture pour tenir le camp : nous pensions ne pas avoir assez d’expériences pour ce faire, pas assez de forces militantes pour le préparer puis l’animer, notamment du côté des centaines de bénévoles nécessaires (pour l’accueil, les parkings, les navettes…). Nous l’avons finalement accepté parce qu’il nous semblait indispensable de pouvoir héberger des milliers de personnes qui sans ça ne seraient pas venues manifester contre le G7. Mais c’était prendre, en signant cette convention, une responsabilité certaine.
Nous n’avons pas su ensuite expliquer cette responsabilité et les mois passés de préparation de ce camp, aux personnes qui sont arrivées. Écrasé·e·s par l’ensemble des tâches organisationnelles liées au camp et au contre-sommet éclatés sur plusieurs lieux (Ficoba, Groupe scolaire Jean-Jaurès et Port de Canéta), nous avons manqué de ressources pour contribuer, avec d’autres, à l’animation politique du camp.

De là vient aussi une incompréhension majeure entre les 2 plateformes qui ont organisé l’ensemble du contre G7 et une partie des participant·e·s au camp. Ce contre G7 avait lieu au Pays Basque, ce n’était ni Hambourg, ni Paris, ni Nice. Après des décennies de lutte armée, l’écrasante majorité du mouvement indépendantiste basque, ses organisations, ses forces sociales urbaines et paysannes ont fait le choix récemment de changer radicalement de stratégie au grand déplaisir des États Français et Espagnol. Dans ce cadre, il était inconcevable pour les basques que les mobilisations du contre G7 (camp, manifestation de Hendaye, contre-sommet et rassemblements du 25), qu’ils ont grandement contribué à construire, servent d’espace de confrontation violente avec l’État. Cette position peut être l’objet de débats, mais il nous semble indispensable de prendre en considération les coordonnées politiques des territoires où nous participons à des événements et d’écouter la voix des mouvements sociaux locaux

Nos liens avec la legal team, les cantines… et les questions de budget

Il se raconte parfois que nous n’avons pas soutenu la legal team ou les cantines pour pouvoir payer les salles de conférences et débats. Là encore, ce sont de faux procès. Bien entendu, la legal team et les cantines ont été pour le contre-sommet indispensables. Nous avons décidé de soutenir la legal team, comme convenu, de la même façon que les traducteurs des conférences-débats, à savoir la prise en charge du logement et du transport d’une vingtaine d’avocats ainsi que la mise à disposition d’un lieu d’accueil, sur Hendaye et Bayonne, ce qui s’élève in fine à plusieurs milliers d’euros. Par ailleurs, les grandes organisations basques de la plateforme avaient mis également à disposition 6 avocats pour les manifestant·e·s. Les cantines ont souhaité quant à elles gérer elles-mêmes leur approvisionnement et s’en sont sorties quasiment à l’équilibre.

Un budget conséquent a été consacré globalement au camp. Pour assurer également des conférences, débats, ateliers pour plusieurs milliers de personnes, nous n’avions d’autre choix que de payer le centre de congrès d’Irun, avec des salles qui d’ailleurs ont été remplies sur les 3 jours. Ce fut le choix des deux plateformes. D’où provient notre budget ? Non pas de subventions publiques (nous n’avons fait appel à aucune), mais de l’argent de nos syndicats et associations, qui lui-même provient essentiellement de nos adhérent·e·s. Que d’autres besoins budgétaires s’expriment, notamment au service de mobilisations construites dans un tout autre consensus d’action que le nôtre, nous ne le nions pas. Mais nous avons priorisé, vu notre budget contraint, nos propres choix établis dans nos organisations et les deux plateformes et nous l’assumons.

Aller de l’avant, ensemble

Ce contre-G7 est survenu après une année riche du point de vue des mouvements sociaux. Les Gilets Jaunes, les mouvements pour le climat, contre les différentes formes de domination, les mouvements anti-discrimination ou contre les violences policières ont donné lieu à de nouvelles pratiques collectives, de nouveaux repères, et bien sûr à des évolutions quant aux rapports entre mouvements et organisations. Cela ne peut être que bénéfique pour la suite, et les volontés réciproques entre gilets jaunes, gilets noirs et mouvements écologistes sont un signal très positif en ce sens.

Si nous avons tenu à faire cette mise au point, ce n’est pas pour régler des comptes ni rester bloqué·e·s sur ce qui s’est passé au Pays Basque. Nous tenons bien sûr à maintenir et approfondir les actions communes et les alliances, à débattre de nos divergences, des modes d’action et d’organisation des un·e·s et des autres. C’est dans notre capacité collective à varier ces pratiques, à les faire entrer en convergences, ou à accepter nos divergences à certains moments, à partager nos solidarités que nous pourrons véritablement renverser la machine.

 

[1] organisations indépendantistes basques

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