Planification et coopératives : deux logiques incompatibles ?

Le mot de planification revient de plus en plus dans le débat public. S'il pose un certain nombre de problème théorique, il est possible de les dépasser en s'appuyant sur le modèle coopératif.

A l’heure de la crise du COVID 19, certaines grandes idées semblent ressortir d’outre-tombe. Nous avons abordé les nationalisations dans un précédent billet, et de leur potentielle compatibilité avec les principes coopératifs. Une autre idée force du socialisme du XXème siècle a refait son apparition lors de ces derniers mois : la planification. Emmanuel Macron, dans son discours du 13 avril, avait évoqué la possibilité d’une « stratégie où nous retrouverons le temps long, la possibilité de planifier, la sobriété carbone, la résilience qui seuls peuvent nous permettre de faire face aux crises à venir ». Récemment, notre cher président de la République a annoncé vouloir « un plan de modernisation du pays autour de la rénovation thermique de nos bâtiments, des transports moins polluants, du soutien aux industries vertes ». La planification écologique en somme. La nécessité d’une institution permettant de palier aux lacunes du marché apparait plus que jamais en tant de crise. Des entreprises stratégiques nous ont manqué (pour la production de masque notamment, le chef de l’Etat l’a reconnu lui-même hier), et le futur incertain auquel nous faisons face implique une mobilisation sans précédent de toutes les forces vives de la nation pour y répondre. Seulement, une centralisation trop importante des décisions risquerait de conduire le pays dans l’impasse : les problématiques des territoires sont toutes différentes, et une réponse centrale ne peut y être apportée.  Dans quelle mesure une planification décentralisée et démocratique est-elle possible ? Quelle doit être son étendue et son contenu ? Doit-elle se substituer totalement au marché, ou bien cohabiter avec ce dernier ? La mobilisation du modèle coopératif doit permettre de répondre à ces questions.

 

L’impossibilité de la planification ? La critique autrichienne.

 

La critique de l’Ecole Autrichienne sur la possibilité d’une économie socialiste a été incarnée principalement par deux économistes : Von Mises et Hayek. Selon eux, le nombre d’informations nécessaires à la production économique, si tant est que son but soit de répondre aux besoins des consommateurs, est tellement élevé qu’aucune autorité centrale ne peut prétendre planifier l’économie. La planification de l’économie mène nécessairement à la bureaucratisation et à l’inefficacité. Comme le dit Hayek, « aucun esprit ne pourrait embrasser l’infinie variété des besoins divers d’individus divers qui se disputent les ressources disponibles et attachent une importance déterminée à chacune d’entre elles ». Cette critique a été présentée dans son plus célèbre ouvrage La Route de la Servitude, et est inspirée de Mises. Le monde, un océan d’ignorance, ne peut être appréhendé que par tâtonnement empirique, pour se calquer sur les désirs des consommateurs. Le prix de marché est un indicateur des désirs de ceux-ci : s’il y a une augmentation de la demande, le prix augmente, attirant alors davantage de producteurs, ce qui mécaniquement fait revenir le prix assez bas. En revanche, une production dont les prix baissent est une production que les consommateurs délaissent. Les producteurs emploieront leur énergie à des biens et services plus utiles. A titre personnel, je partage totalement le constat que le monde est d’une infinie complexité pour être appréhendé par un seul individu. Seulement, la meilleure façon de répondre à l’incertitude liée au manque d’information serait davantage la coopération que la concurrence. En vérité, si chacun dispose d’un petit bout d’information, faire coopérer tout le monde est plus à même d’obtenir une plus grande connaissance du réel que de mettre en concurrence ces personnes, qui voudront retenir l’information le plus longtemps possible pour en tirer un profit. Ainsi, la concurrence capitaliste ne s’avère pas être le système idéal pour répondre au problème pourtant posé par ses défenseurs. Seulement, une coopération inter-entreprise est-elle possible ? Certainement pas dans un cadre capitaliste. Pourtant, l’information se prête a priori assez bien à la coopération : si je donne une information à quelqu’un, j’en dispose toujours, ce qui n’est pas le cas de n’importe quel bien économique. Si je donne 10€, mon smartphone ou encore un disque à quelqu’un, je ne l’ai plus moi-même. Cette spécificité de l’information permet d’envisager une coopération à laquelle les individus ont tous intérêt : j’ai intérêt à donner de la connaissance car cela ne m’enlève rien, et aussi à faire partie d’un espace où les autres partagent leurs connaissances avec moi pour m’enrichir. Un autre modèle se dessine alors. Imaginons une plateforme coopérative de partage de données inter-entreprise. Chaque entreprise, qui pourra rejoindre cette plateforme librement moyennant le paiement d’un abonnement, aura alors accès aux publications des autres entreprises. En contrepartie, elle devra publier pour chaque nouveau produit le plan permettant de le réaliser sur la plateforme. Cette coopérative sera possédée par les entreprises elles-mêmes. Elle sera gérée sur le modèle de CAIRN ou JSTOR, des plateformes qui permettent la publication en commun de recherches. Un système fonctionnant d’une telle manière favoriserait l’innovation pour répondre à la demande.

De plus, les avancées dans le domaine de l’informatique sont à même de traiter une grande quantité de données quant aux consommateurs. Imaginons un système de distribution coopératif (des supermarchés coopératifs). Les consommateurs, grâce aux plateformes existantes, commandent les différents produits qu’ils souhaitent acheter. Ces données sont transmises aux coopératives de production, qui seront chargées de produire les biens demandés. Ces biens seront ensuite envoyés dans les centres de distribution et restitués aux consommateurs.

Pour résumer : les coopératives de consommateurs adressent leurs demandes aux coopératives de travailleurs via une plateforme numérique coopérative (que chaque coopérative de travailleurs peut rejoindre librement), commune à toutes les coopératives de consommateurs. Les coopératives de travailleurs répondent à la demande en fournissant les produits désirés. Toutes les coopératives de travailleurs doivent être capables de fabriquer les produits demandés, même si leur conception est le fruit du travail d'une autre entreprise. Pour avoir la capacité de fabriquer des produits qu’elles n’ont pas conçu, les coopératives de travailleurs devront partager les plans de production des différents produits via une nouvelle plateforme coopérative, où elles trouveront les différentes procédures à suivre pour fabriquer les différents produits demandés. Enfin, tout nouveau produit mis en vente sur la plateforme coopérative de consommation devra donner lieu à la mise en ligne de son plan de fabrication sur la plateforme coopérative de production. Une sous-branche de cette plateforme pourrait exister pour faire suivre des plans de production inaboutis, de sorte à nourrir la recherche et l’innovation. Ainsi, nous avons un système coopératif abouti, où les différentes coopératives de consommation coopèrent à travers leur réseau pour fournir la plus grande diversité de produits possible à leurs membres, et où les différentes coopératives de travailleurs coopèrent pour fabriquer les produits ainsi que pour innover.

Concernant la gestion des coopératives de consommation, elles seront gérées à moitié par les représentants des consommateurs, à moitié par les représentants des producteurs. Les prix notamment y seront débattus. L’organisation du travail par les travailleurs des coopératives de consommation leur sera entièrement confiée. Pour les coopératives de production, la gestion en reviendra exclusivement aux travailleurs eux-mêmes.

Ce modèle économique peut fournir une ébauche d’un socialisme coopératif et véritablement démocratique, abolissant propriété privée des moyens de production et marché, et instaurant une véritable socialisation de la production ainsi que sa planification.  Ce projet conviendrait d’être affiné, discuté, peut être révisé, mais il me semble que la structure de base n’est pas si mauvaise. En tous cas, la planification démocratique de l’économie par les coopératives de consommation est tout à fait possible, et même souhaitable, afin de pallier aux fluctuations constantes du marché, incapable d’appréhender le réel.

La mise en œuvre d’un tel projet ne se décrètera pas d’en-haut. Si les aides publiques versées aux sociétés de capitaux en ce moment étaient conditionnées à leurs reprises en coopératives, nous verrions un développement sans précédent du secteur coopératif français. Une fois en place, ce secteur coopératif nouveau pourrait tendre vers ce modèle, les consommateurs comme les producteurs ayant intérêt, à mon sens, à sa mise en place.

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