Coopératives et nationalisations : Autour de la philosophie économique de Jaurès.

L'idée de nationalisation, quoique un peu désuète, refait surface à l'heure de la crise du COVID19. Pour éviter ses dérives précédentes, la nationalisation du XXIème siècle pourrait bien s'inspirer d'une autre forme alternative de propriété : la coopérative. La pensée de Jaurès peut peut être nous y aider.

A l’aube de la crise économique due au coronavirus, Bruno Le Maire, ministre de l’économie et des finances, a réveillé une vieille idée, qui n’est pas sans véhiculer tout un imaginaire avec elle : la nationalisation. En effet, le 17 mars, M. Le Maire déclarait qu’il était près à tout pour sauver l’économie française. « Cela passe par des recapitalisations, des prises de participation ou même des nationalisations si nécessaire » a-t-il claironné (https://www.lemonde.fr/economie/article/2020/03/18/coronavirus-bruno-le-maire-n-exclut-pas-des-nationalisations_6033503_3234.html ). La nationalisation, rien que ça. La référence est d’autant plus étonnante dans la bouche d’un ministre qui a privatisé un an plus tôt plusieurs entreprises publiques. Pourtant, c’est bien cet outil économique qui a été avancé par notre ministre comme dernier recours pour sauver l’économie. Et effectivement, ce dernier recours pourrait s’avérer nécessaire. La chute de la production nationale devrait atteindre 11% d’ici à la fin de l’année 2020 par rapport à 2019. Du jamais vu depuis 1945. Cependant, de simples nationalisations peuvent mener à des dérives tragiques : l’URSS, Cuba, la Corée du Nord, la Chine « populaire » en sont de bons exemples. Si des nationalisations sont envisagées, elles doivent répondre à un double objectif pour pouvoir prétendre redresser l’économie française : d’une part, une certaine performance économique, de sorte à payer des salaires décents à leurs travailleurs et à générer un minimum de valeur ajoutée pour financer les investissements, la protection sociale et les services publics ; d’autre part, éviter la bureaucratisation de la production en promouvant la démocratie d’entreprise. Cette démocratie d’entreprise est d’ores et déjà présente dans un certain nombre d’entreprises en France, mais qui n’appartiennent pas à l’Etat, à savoir les coopératives. Ces dernières ont déjà fait leurs preuves en tant de crise : entre 2008 et 2012, les coopératives françaises ont créé des emplois (http://www.les-scop-bfc.coop/sites/fr/espace-presse/Malgre_la_crise_la_resilience_des_scop ), quand l’économie française en perdait à ce moment. Cette économie coopérative, particulièrement résiliente en temps de crise, s’avèrerait-elle plus efficace que les nationalisations pour sauver l’économie ? Pour répondre à cette question, la pensée de Jaurès parait nécessaire. Il a apporté son soutien aux deux modèles au cours de sa vie. Bien loin d’opposer les deux modèles, il s’agirait peut-être davantage de les rapprocher. Voyons comment.

Jaurès et les coopératives.

La position de Jaurès sur les coopératives a beaucoup évolué au cours de sa vie. Il s’est d’abord montré très sceptique à leur égard. Il admirait bien sûr le fait que des travailleurs puissent prendre leur propre entreprise en main. Néanmoins, il était sceptique sur la capacité des coopératives à remplacer le capitalisme, car elle naissait de lui-même, et bien souvent, au cours de leur développement, devenait des entreprises capitalistes comme les autres. C’est ce qu’il critique : « Quoi d'étonnant que les sociétés coopératives aboutissent à une résurrection du patronat ? C'est là, en réalité, qu'on l'avoue ou non, leur essence même. Quoi de surprenant qu'elles retournent au capitalisme ? Elles en viennent, elles en procèdent, et elles en sont imprégnées. Les ouvriers qui souscrivent un petit capital pour une coopérative de production tiennent avant tout à la conservation et à la fructification de ce capital » (dans Organisation Socialiste. Chapitre IV : Esquisse provisoire de l’Organisation industrielle, dans la Revue Socialiste de Juillet-Décembre 1895). Ainsi, la coopérative n’a pour Jaurès, qui écrit cet article en 1895, pas vocation à remplacer le capitalisme, puisqu’elle en est le fruit. Pourtant, cinq ans plus tard, renversement : Jaurès propose une alliance entre le secteur coopératif et le socialisme dans un article paru le 24 juillet 1900 dans la Dépêche de Toulouse intitulé Coopération et Socialisme : « A vrai dire, socialisme et coopération sont liés dans leurs origines ». La coopérative n’est plus capitaliste, mais socialiste. Alors, la coopérative aurait-elle fait oublier à Jaurès la nationalisation ? Que nenni. Il voyait d’ailleurs dans la nationalisation un moyen de réaliser l’idéal coopératif, à savoir, l’autogestion par les travailleurs de leur outil de production.

Jaurès et les nationalisations.

Au début de l’année 1911, un accident de train survient sur les lignes de chemin de fer détenus par la compagnie Ouest-Etat, récemment nationalisée. Face au tollé que provoque cet accident, Jaurès prend la plume dans l’humanité le 19 février 1911, pour prendre la défense du secteur public : « Les travailleurs de la voie ferrée ont vu juste lorsque l’autre jour ils ont demandé, non seulement que le réseau de l’Ouest-Etat ne fût pas rétrocédé, mais que l’ensemble des réseaux fût nationalisé. Il y a pour la classe ouvrière tout entière un intérêt vital à ce que des services publics démocratiquement gérés se substituent aux monopoles capitalistes et à ce qu’ils fonctionnent excellemment » (https://www.monde-diplomatique.fr/2004/06/JAURES/11279 ). Un peu avant dans l’article, il propose une piste de réforme de ce service public ferroviaire : « qu’on organise, par une participation plus effective du personnel, du Parlement, du public lui-même représenté par des délégués élus à cet effet, un contrôle plus efficace ; qu’on ne craigne pas de procéder rapidement, au prix de l’effort financier nécessaire, au bon aménagement du réseau » (https://www.monde-diplomatique.fr/2004/06/JAURES/11279 ). Investissements publics massifs et démocratie participative dans la gestion de l’entreprise nationale associant élus, représentants des usagers et des salariés. La vision de la nationalisation de Jaurès n’est pas une étatisation à la soviétique : les différentes parties prenantes doivent être représentées dans les conseils d’administration des entreprises publiques pour en assurer leur bon fonctionnement. Cette vision n’a finalement pas vraiment changé au cours de la vie de Jaurès. Dans l’article précédemment cité concernant l’Esquisse de l’Organisation Industrielle, Jaurès dessine les contours d’une grande industrie entièrement propriété publique : « Chacun des grands groupes industriels aura son conseil spécial, élu au suffrage universel des membres du groupe. Et dans ce groupe même chaque agglomération distincte élira ses chefs immédiats, contre-maîtres (s'il en est encore besoin), ingénieurs, directeurs : ceux-ci seront préposés au fonctionnement technique et à la discipline du travail. Le conseil spécial de chaque organisation aura plusieurs offices, il servira d'intermédiaire entre toutes les sections locales et le conseil national du travail ». Chaque grand groupe industriel nationalisé est gouverné par un conseil élu par les travailleurs eux-mêmes. Nous avons ici à faire à une organisation démocratique du travail : les dirigeants sont élus par les salariés de l’entreprise publique. Elles bénéficient d’une autonomie de gestion relative : « l'organisation nationale du travail ne peut demeurer exclusivement administrative, et qu'elle doit se décomposer en un certain nombre de grandes corporations relativement autonomes ». Les entreprises nationalisées peuvent donc générer davantage de bénéfices les unes que les autres, et créer une légère inégalité entre elles. C’est pour Jaurès une incitation à innover. Cependant, elles ne doivent pas être atomisées sur un marché, mais leur action doit être coordonnée selon un « Conseil National du Travail », composé des représentants des différentes industries ainsi que de représentants politiques élus : « Le conseil national du travail comprendra donc des délégués élus (de quelque façon qu'ils le soient) de toutes les corporations industrielles(commerciales et agricoles), et aussi des représentants directs de la nation en dehors de toute classification de travail ». C’est en réalité une fédération d’entreprises publiques gérées démocratiquement que Jaurès évoque ici.

La coopérative publique, un horizon d’émancipation sociale ?

Les entreprises publiques que Jaurès prône dans son Esquisse de l’Organisation Industrielle pourraient être qualifiées de « coopératives publiques ». Certes, le capital est possédé par l’Etat, ce qui n’a rien à voir les coopératives stricto sensu, où le capital est possédé par les travailleurs eux-mêmes, mais en revanche, l’organisation du travail est démocratique, comme dans les coopératives. Ainsi, on peut parler de coopératives publiques : une gestion de l’organisation du travail comme dans les coopératives, avec une propriété publique. De plus, l’organisation industrielle que présentait Jaurès est à même de répondre à un objectif que les coopératives se sont toujours assignées, mais qu’elles n’ont jamais vraiment réussi à atteindre. Cet objectif, c’est la coopération inter-entreprises, tel que présenté dans le sixième principe de l’Alliance Internationale des Coopératives : « Pour apporter un meilleur service à leurs membres et renforcer le mouvement coopératif, les coopératives œuvrent ensemble au sein de structures locales, nationales, régionales et internationales » (https://www.ica.coop/fr/coop%C3%A9ratives/identite-cooperative ). Cette coopération entre coopératives est très difficile à mettre en œuvre en pratique, car les coopératives sont des entités juridiques distinctes. Il n’y a que l’immense coopérative de Mondragon au Pays Basque espagnol qui a réussi à ce jour cette coopération entre coopérative. C’est au non de ce sixième principe coopératif qu’une nationalisation peut être envisagée, à condition de garder :

  • L’autonomie de gestion de chaque entreprise publique, sur la base tri-partite que propose Jaurès : un tiers des voix aux représentants des travailleurs, un tiers pour les coopératives de consommateurs (que chacun pourra librement rejoindre), un tiers pour les élus (de préférence locaux, en qui les citoyens ont davantage confiance). Cette gestion pluraliste existe déjà dans le monde coopératif en France, sous la forme des SCIC (Sociétés Coopératives d’Intérêt Collectif). Il faut garder cette structure pluraliste de la gestion, tout en faisant coopérer les différentes entreprises entre elles.
  • Une coopération entre entreprises publiques décidées par des représentants issus de ces entreprises mêmes, c’est-à-dire une fédération d’entreprises publiques coopératives bien plus qu’une étatisation de la production dont les grandes lignes sont décidées par une minorité de hauts fonctionnaires.
  • L’organisation démocratique du travail par les travailleurs eux-mêmes.

Ainsi, une nouvelle esquisse de l’organisation industrielle peut être envisagée, sans être radicalement différente de celle du « jeune » Jaurès. Les grandes entreprises industrielles, nationalisées, sont autonomes dans leur gestion. Les travailleurs organisent comme bon leur semble leur travail. Les investissements et la gestion de l’entreprise sont décidés localement par un conseil d’administration incluant élus locaux, coopératives de consommation et représentants des travailleurs. Ce conseil d’administration assurera la bonne tenue de route de l’entreprise, en garantissant des investissements dans le but d’améliorer les rendements et la qualité des produits de l’entreprise publique en question (innovation, formation professionnelle des salariés, contrôle des prix). La présence des consommateurs et des élus locaux favorisera cela. Les citoyens de la commune en question pourront également soumettre à référendum des initiatives visant à améliorer les points susmentionnés. Les propositions validées auront obligation d’être financée auprès de la banque communale, qui regroupera les différentes banques privées de la commune, avec refinancement obligatoire de la banque centrale si nécessaire. Ce conseil d’administration élira un délégué qui sera envoyé au Conseil du Travail. L’ensemble des délégués des entreprises publiques élus statuera alors sur la politique industrielle du pays, en organisant les grandes lignes de la production, avec financement obligatoire par la banque centrale des propositions votées. Cela permettra de mettre en œuvre par exemple une politique de transition écologique à l’échelle du pays entier.

De nombreuses objections pourrait poindre à ce niveau de la réflexion. Mon but n’est pas de détailler un schéma complet d’une réorganisation productive du pays (ce sera pour un prochain billet), mais simplement de voir comment la nationalisation peut être conçue pour répondre aux besoins de la population, et non pas virer à la bureaucratisation. Je vais donc anticiper sur les principales objections qu’un tel type d’entreprise peut susciter, et je rentrerais dans le détail une prochaine fois.

L’objection la plus courante est celle, en l’absence de concurrence, de l’incitation à fournir la meilleure production possible. C’est justement le rôle des représentants des consommateurs et des élus locaux, présents dans les conseils d’administration, qui ont tous deux intérêts à ce que la production tourne du mieux possible. Pour les consommateurs, cela parait évident. Les élus locaux, eux, ont intérêt à le faire s’ils veulent être réélus. Leurs électeurs, également consommateurs des produits des entreprises, auront intérêt à élire des conseillers municipaux cherchant à ce que l’entreprise tourne au mieux, que ce soit en termes de qualité des produits, de prix, mais aussi de retombées écologiques. Les riverains sont très fortement impactés par les émissions polluantes des entreprises industrielles, et constituerait une bonne incitation à changer les comportements. Enfin, les consommateurs ont toujours la liberté de choix. Si les biens proposés par une entreprise publique ne conviennent pas, rien ne leur empêche de se tourner vers d’autres produits. Alors, l’entreprise publique aura tout intérêt pour capter le maximum de revenus à « exciter la vente par la variété, la nouveauté et le progrès de production » comme dit Jaurès. Si une entreprise publique fait face à un coup de mou un moment donné, elle pourra toujours financer des propositions validées par le conseil d’administration grâce à la banque communale. Cette proposition sera particulièrement utile en cas de crise économique majeure, et évitera des faillites en cascade. De plus, les différents acteurs auront un contrôle direct sur l’utilisation des fonds, ce qui n’est pas le cas dans les sauvetages d’entreprises aujourd’hui (ou alors très peu).

Une autre objection, un peu moins subtile, revient également couramment : des pays ont déjà essayé ça, et ça ne s’est pas très bien terminé. Le système soviétique serait donc un système où les travailleurs organisaient eux-mêmes leur travail, selon le principe coopératif (les revendications autogestionnaires des entreprises publiques ont toutes été réprimées en URSS par la violence des chars), où les consommateurs peuvent intervenir dans la gestion desdites entreprises publiques, et où la « planification » centrale serait décidée par un conseil élu émanant des entreprises publiques elles-mêmes ? En réalité, le système décrit plus haut est l’antithèse du système soviétique : les instances centrales ont un pouvoir plus que limité (les prix ne sont pas dans leur champ de compétence) et surtout sont nommées par les instances locales, quand en URSS, les instances centrales nommaient tous les représentants des instances locales.

Si Bruno Le Maire garde sa volonté de nationaliser des entreprises en faillite si nécessaire, il serait de bon ton qu’il puisse s’inspirer de cette gestion décentralisée et coordonnée de l’appareil industriel public que Jaurès prônait en son temps. De plus, des pans entiers de l’économie française, tel le ferroviaire, l’électricité, ou encore l’hôpital, qui réclament des réformes, pourraient s’organiser d’une telle manière. Si nationalisation il devait y avoir, les coopératives publiques fédérées peuvent contribuer à sortir de l’impasse entre étatisation et privatisation. En tant que coopérativiste convaincu, l’idée de nationalisation peut paraitre contraire à mes principes. Si la nationalisation est conçue comme la pensait Jaurès, alors coopération et nationalisation se confondent. A méditer.

 

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