Eviter les faillites en cascade: développer le secteur coopératif

La crise économique due à la pandémie mondiale de COVID-19 va susciter de nombreuses faillites d’entreprises. Pourtant, un type d’entreprise particulier a très bien résisté à la crise : ce sont les coopératives. De quoi faire réfléchir sur notre modèle économique actuel.

La crise économique due à la pandémie mondiale de COVID-19 va susciter de nombreuses faillites d’entreprises. Selon Le Monde, 22 000 d’entre elles seraient en sursis. Cela veut dire qu’une fois la crise passée, ces entreprises ont de forts risques de mettre la clé sous la porte, car l’Etat ne les aidera plus. Ce sont donc potentiellement des dizaines de milliers de salariés directement concernés, sans compter les effets en cascade que cela va induire. Si ces salariés tombent au chômage, ils consommeront moins, entrainant une baisse d’activité générale dans le pays, pouvant mener à d’autres licenciements. On ne s’en sort pas.

Pourtant, un type d’entreprise particulier a très bien résisté à la crise : ce sont les coopératives. Celles-ci ont, sur l’année 2020, créé des emplois alors même qu’elles traversaient la pire crise de l’histoire depuis 1929. Le solde net d’emplois créé par les coopératives est de 4 000 (https://www.les-scop.coop/chiffres-cles ), soit une augmentation de 6% par rapport à l’année précédente.

Quand on compare ces chiffres aux performances de l’économie française, le constat est sans appel. Le solde net d’emploi créé dans le secteur privé en France en 2020 est de -1,8 %.

Il apparait clairement que les coopératives (entreprises possédées à majorité par leurs travailleurs ou par un consortium incluant travailleurs, usagers, et personnes morales tierces) font preuve d’une bien plus grande résistance face à la crise liée à la pandémie mondiale de COVID-19. Autrement dit, si toutes les entreprises françaises avaient été des coopératives, aucun emploi n’aurait été détruit durant l’année 2020. De quoi faire réfléchir sur notre modèle économique actuel.

Comment cette forte résistance des sociétés coopératives s’explique-t-elle ? Dans un entretien bref, mais non moins passionnant accordé aux Echos fin 2020, Jacques Landriot, le président de la Confédération Nationale des SCOP (l’organisme représentatif des coopératives françaises) nous donne quelques pistes de réflexion. Tout d’abord, M. Landriot met en valeur « la gouvernance partagée » des coopératives. Les salariés sont plus impliqués, car étant propriétaires de leur entreprise. L’ancrage territorial de ces sociétés est également mis en avant. Autant de vertus qui ont permis aux coopératives de se sortir du pétrin de la crise par le haut, avec une croissance de leur chiffre d’affaires cumulé de 8% (https://www.les-scop.coop/chiffres-cles#:~:text=Les%20203%20coop%C3%A9ratives%20cr%C3%A9%C3%A9es%20dans,effectifs%20g%C3%A9n%C3%A9r%C3%A9s%20par%20les%20cr%C3%A9ations. )!

Ces formes d’entreprises, si elles venaient à se généraliser, nous permettraient d’avoir une économie plus robuste, et d’éviter des faillites en cascade. Comment procéder ? Nous l’avons vu, un des piliers de la robustesse des coopératives est « la gouvernance partagée ». Pour diffuser ce mode d’organisation, il faut permettre aux salariés français de devenir pour partie propriétaires des entreprises dans lesquelles ils travaillent. L’apport en capital fourni par les salariés permettra de consolider sur le court terme les entreprises, en particulier les plus fragiles, tout en garantissant un engagement plus important des salariés à moyen-long terme.

Comment trouver l’argent nécessaire ? Il se trouve qu’en parallèle de la récession économique que nous traversons actuellement, l’épargne de certains ménages a beaucoup augmenté. Le surplus d’épargne financière des ménages en 2020 s’élève selon la Banque de France à 130 milliards d’euros. Ce surplus pourrait même s’élever à 200 milliards d’euros courant 2021. (https://www.lesechos.fr/economie-france/conjoncture/covid-la-banque-de-france-anticipe-un-surcroit-global-depargne-de-200-milliards-1273904 ).

Pour permettre aux travailleurs d’investir dans leur entreprise afin de lui éviter la faillite, voire de lui donner un nouveau souffle, il faut taxer progressivement cette épargne pour la redistribuer à tous les actifs du pays. Le produit de cette taxe sera redistribué aux actifs de ce pays (soit 30 millions de personnes), de sorte que ceux-ci puissent investir dans notre économie. Cela permettrait ainsi d’éviter les faillites en cascade, tout en « coopérativisant » notre économie, ce qui la rendrait plus robuste. Ce serait un patriotisme économique et solidaire, combinant relance de l’économie par l’investissement et participation des salariés.

Combien d’argent devrait-on alors distribuer ? Pour profiter d’une démarrage tambour battant, il faudrait que la moitié de ce surplus total soit prélevé via cette taxe. Cela ferait donc 65 milliards d’euros pour 2020 (130 / 2), à répartir entre 30 millions d’actifs. Soit un peu plus de 2 000 € par actif. Prenons l’exemple d’un restaurateur, employant deux serveurs et un commis de cuisine. Ces quatre personnes recevront chacune 2 000 €. Soit 8 000 € d’apport supplémentaire pour le restaurant. Pour une PME industrielle de 20 salariés (plus le gérant), cela ferait un total de 42 000 €. Un apport dont beaucoup ne se passeraient pas.  

Ladite taxe se doit d’être très progressive. Elle doit frapper d’abord les 20% les plus riches, responsables, selon la première étude faite sur le sujet, de 70% de ce surplus (https://www.vie-publique.fr/en-bref/276669-covid-19-un-surplus-epargne-des-menages-tres-inegalement-reparti ).

Il est à noter que les chômeurs ne seraient pas exclus du dispositif (ils sont considérés comme actifs en recherche d’emploi, actifs donc). Cela permettrait d’amorcer une généralisation du dispositif Territoire Zéro Chômeurs de Longue Durée. Ce dispositif est en effet très efficace dans la réduction du chômage de masse dans les communes l’ayant expérimenté. De plus, cette expérimentation est moins coûteuse en termes d’argent public que les politiques de l’emploi ayant été essayées jusqu’à présent (25 000 € par emploi TZCLD, contre environ le triple pour le CICE, pour ne citer que lui). https://www.lesechos.fr/idees-debats/cercle/opinion-le-vrai-cout-des-territoires-zero-chomeur-1241532 et https://www.lemonde.fr/economie/article/2020/09/18/le-cice-beaucoup-d-argent-pour-bien-peu-d-emplois_6052721_3234.html#:~:text=Entre%20100%20000%20et%20160,2016%20%C2%BB%2C%20conc%C3%A8de%20France%20Strat%C3%A9gie.

Relancer la participation et l’investissement salarié, c’est contribuer à instiller l’organisation coopérative dans notre économie. Cela consoliderait cette dernière tout en la protégeant contre les dérives du capitalisme financiarisé que nous connaissons. Plus d’actionnariat salarié, c’est moins de spéculation et moins de délocalisation. Des thèmes présents dans le débat public, mais qui restent trop souvent sans solution.

Si jamais la taxe progressive sur l’épargne ne pouvait être mise ne place, pour cause de fuite des capitaux par exemple, il serait alors utile d’utiliser une grande partie de l’argent du second plan de relance (qui devient de plus en plus vraisemblable) pour pouvoir activer ce dispositif d’actionnariat populaire. Si un nouveau plan de relance de 100 milliards d’euros est voté, 65 milliards d’euros pourraient être utilisés dans le cadre de ce dispositif, tout en distribuant les 35 autres milliards sous forme de bons d’achats dépensables uniquement sur les produits labellisés Origine France Garantie. J’ai déjà détaillé cette politique publique dans un précédent article. Ainsi, le soutien financier de l’actionnariat salarié sera épaulé par une relance de la consommation ciblée sur les entreprises françaises. De quoi sortir la tête haute de cette crise qui n’en finit pas.

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