Les inepties de Bruno Le Maire concernant l'industrie française

Hier soir avait lieu un débat entre l’écologiste Yannick Jadot et notre cher Ministre de l’Economie, des Finances et de la Relance, Bruno Le Maire. Ces derniers ont échangé assez longuement sur l’industrie, question qui mérite que l’on s’y intéresse. Durant cet échange, Bruno Le Maire a tenté de démontrer par A + B que sa politique économique et sa stratégie industrielle pour la France produisait des effets positifs pour le territoire. Quitte à s’arranger un peu avec le réel.

Le ministre s’est gargarisé en début d'émission d’avoir investi « massivement » dans l’hydrogène vert. Il a d’ailleurs émis le souhait d’avoir « le premier avion à hydrogène de la planète ».

Le problème, c’est qu’au vu de l’avancement de la technologie, il risque d’être beaucoup trop tard du point de vue du dérèglement climatique. L’avion à hydrogène devrait être opérationnel au plus tôt pour 2035. Encore faudra-t-il attendre que l'entièreté de la flotte non-hydrogène soit remplacée, ce qui n'est pas sans prendre de temps. C’est ce qu’explique Cédric Philibert, chercheur à l’IFRI sur les questions d’énergie et de climat : « mettons (…) que le modèle à « pods » (technologie la plus probable d’émerger d’ici là) puisse être développé, certifié et commencer à voler dans quinze ans. Il en faudra autant sinon d’avantage pour remplacer peu à peu la flotte des compagnies (…). D’ici à 2060, l’avion à hydrogène ne sera pas en mesure d’infléchir sensiblement ces émissions ». (https://www.revolution-energetique.com/lavion-a-hydrogene-est-une-chimere/ ). Il apparait clairement que le temps exigé par le développement de cette nouvelle technologie est bien trop long au regard des enjeux climatiques. Alors, que faire ? Pour M. Philibert, il y a une autre alternative : « A mon avis, la seule solution réaliste est l’utilisation, dans les avions d’aujourd’hui et de demain, de kérosène de synthèse, produit avec de l’hydrogène bas-carbone et du carbone recyclé de l’atmosphère ». Une technologie qui connait déjà un certain succès. KLM, filiale d’Air France, a réussi à effectuer un vol commercial Amsterdam-Madrid grâce à un mélange de kérosène fossile et de kérosène de synthèse. Ce dernier est fabriqué à base d’hydrogène et de CO2 capté dans l’atmosphère. Le raffinage, effectué par Shell, a été réalisé grâce à de l’énergie éolienne. Une stratégie qui, à terme, « permettrait de réduire les émissions de CO2 de 80% ». https://www.bfmtv.com/economie/entreprises/industries/l-etonnant-kerosene-vert-fabrique-avec-de-l-eau-qui-pourrait-bientot-faire-voler-les-avions_AN-202002040084.html. Pour une augmentation du prix du billet de 60 %... Une stratégie industrielle qui semble plus réaliste sur le plan écologique, malgré son cout. Premièrement, elle ne nécessitera pas la fabrication de toute une nouvelle flotte d’avion, ce qui signifierait prélever à la Terre encore plus de ressources naturelles. Seul le carburant change. Secondement, le kérozène utilise du CO2 capté dans l’atmosphère, ou directement auprès des usines, qui est ensuite transformé chimiquement. La fabrication de ce carburant induit donc la dépollution de l’atmosphère, ce qui est plutôt une bonne nouvelle du point de vue environnemental.

Voilà pour l’aéronautique. Seulement, Bruno Le Maire a dévoilé une stratégie industrielle plus globale pour faire face au dérèglement climatique. « L’environnement a un cout. Et nous, pour que les entreprises puissent payer ce cout de la décarbonation, pour que nos grandes aciéries puissent se décarboner, ce qui va couter des dizaines de millions d’euros, je revendique de baisser les impôts des entreprises, pour qu’elles puissent être suffisamment bénéficiaires pour investir dans l’environnement, dans l’hydrogène, dans les batteries électriques. C’est la seule solution qui nous permettra d’éviter de détruire des emplois ».

Et Bruno Le Maire de citer plus loin des exemples probants de sa politique : le site de Douvrin en France, qui va accueillir la production de batteries électriques pour PSA. La fabrication de moteurs électriques a également été relocalisé par ce même groupe, cette fois à Tremery. Selon Bruno Le Maire, c’est grâce « à la baisse des impôts de production » et à la compétitivité regagnée des entreprises françaises. Prenons d’abord l’exemple du site de Tremery. La décision de l’implantation de la chaine d’assemblage a été décidée en novembre 2019 (https://www.automobile-propre.com/breves/a-tremery-psa-debute-la-production-de-moteurs-pour-ses-voitures-electriques/ ), soit huit mois avant la décision de Bruno Le Maire de baisser les impôts de production, celle-ci datant de juillet 2020 (https://www.capital.fr/economie-politique/le-gouvernement-annonce-une-baisse-massive-des-impots-de-production-1375459 ). Difficile donc de voir un effet de la politique de baisse des impôts de production sur la relocalisation qui a eu lieu sur le site de Tremery.

Passons maintenant à Douvrin. La décision de PSA de produire en France a été une fois de plus actée avant la décision de Bruno Le Maire de baisser les impôts de production. PSA avait décidé dès avril 2020 de fabriquer ses batteries en France (https://www.parcdesindustries.com/actualite/limplantation-de-la-gigafactory-de-la-batterie-se-precise/ ), soit encore une fois avant les annonces de Bruno Le Maire. Ce qui a déterminé l’implantation à Douvrin, qui a eu lieu en septembre de l’année dernière ( https://www.lavoixdunord.fr/859758/article/2020-09-03/avec-la-creation-d-acc-l-arrivee-d-une-gigafactory-de-production-de-batteries ), c’est à la fois les « terrains disponibles suite au compactage de Française de Mécanique devenue PSA Douvrin et la réactivité du territoire (Région, Communautés d’agglomération : CABBALR et CALL et SIZIAF) dans son soutien au projet ». (https://www.parcdesindustries.com/actualite/limplantation-de-la-gigafactory-de-la-batterie-se-precise/). Encore une fois, difficile de dire que la baisse des impôts de production ait un rapport avec cette ouverture de site, puisque le choix de la France pour cette implantation nationale était fait depuis avril. Ce sont les subventions territoriales qui ont déterminé par la suite l’implantation à Douvrin.

En parlant de Douvrin, Bruno Le Maire a la mémoire sélective. En effet, fin février, la direction de PSA a annoncé l’attribution de la fabrication d’un moteur thermique à une usine hongroise, plutôt qu’à Douvrin (https://www.lavoixdunord.fr/946782/article/2021-02-26/une-periode-d-incertitudes-s-ouvre-pour-les-salaries-de-l-usine-psa-douvrin ). Et ce, alors que les impôts sur la production ont été baissés, et devaient servir à décarboner les productions (cf : citation de Bruno Le Maire un peu plus haut) ! Une délocalisation que M. Le Maire n'a pas jugé bon de mentionner...

Même chose pour l’aciérie Vallourec, qui a décidé de licencier 350 salariés en France. Le fabricant de tubes en acier durement frappé par la crise du COVID et par le recul du marché des hydrocarbures pour lequel il était fournisseur, s'est donc résolu à prendre des mesures de compétitivité.  (https://www.lemonde.fr/economie/article/2020/11/18/le-fabricant-de-tubes-en-acier-vallourec-annonce-la-suppression-d-un-millier-de-postes-dont-350-en-france_6060261_3234.html ).  Comment Bruno Le Maire peut-il expliquer cela, alors que les impôts de production ont été baissés dans le but même d’adapter les « aciéries » à la décarbonation et que « 400 milliards d’euros » ont été dépensés pour sauver l’économie de la crise due à la pandémie de COVID-19 ?

La politique industrielle menée par Bruno Le Maire n’a pour l’instant connu aucun des succès que notre ministre prétend avoir obtenu. Cependant, ce dernier pourrait toujours se défendre en brandissant un hypothétique effet favorable de la réforme de la fiscalité du capital et de l’ISF menée au début du quinquennat. Ce serait grâce à ces baisses d’impôts sur les plus riches que l’investissement, et donc l’emploi, auraient été stimulés. Pourquoi tant de relocalisations d’entreprises productives sinon grâce aux réformes de la fiscalité sur le capital ? Seulement, il suffit de jeter un coup d’œil au deuxième rapport du Comité d’Evaluation sur la Fiscalité du Capital pour contrer cet argument (https://www.strategie.gouv.fr/sites/strategie.gouv.fr/files/atoms/files/fs-2020-rapport-isf-octobre.pdf ). Concernant le PFU (Prélèvement Forfaitaire Unique), il n’y avait « pas encore d’effet sur l’investissement » en 2018 (ce sont les données les plus récentes). En revanche, « une augmentation des dividendes versés par les entreprises dont les actionnaires sont les plus concernées par le PFU ».

Concernant la réforme de l’ISF, d’après François Lenglard, le coordinateur du rapport, « On ne sait pas encore parce qu'en fait, les chercheurs universitaires avec lesquels France Stratégie travaille, ne disposent pas encore des données nécessaires pour répondre à cette question ». ( https://www.franceculture.fr/emissions/la-question-du-jour/quels-effets-a-eu-la-suppression-de-lisf ).

En revanche, l’augmentation de la fiscalité du capital ayant eu lieu en 2013 a pu être évaluée. D’après la théorie dominante, elle aurait dû déboucher sur un écroulement de l’investissement. Or, d’après M. Lenglard, « ce qu'on observe sur cette réforme-là, c'est qu'en 2013, lorsqu'on accroît la fiscalité, les dividendes perçus par les ménages chutent. Mais lorsqu'on observe du côté des entreprises, en particulier les entreprises qui sont plus partiellement détenues par des particuliers, on observe que ces entreprises n'ont pas plus ou moins investi qu'auparavant ». ( https://www.franceculture.fr/emissions/la-question-du-jour/quels-effets-a-eu-la-suppression-de-lisf ). Augmenter la fiscalité sur le capital ne réduit pas l’investissement. C’est le postulat exactement contraire qui avait servi de motivation à la réforme de l’ISF. De quoi d’ors et déjà relativiser ses potentiels effets.

Un dernier argument pourrait venir sauver les affirmations de Bruno Le Maire : la baisse de l’impôt sur les sociétés (IS), accordée en 2018. Ce serait elle qui aurait généré les relocalisations mentionnées par le ministre de l’Economie hier soir.

Prenons l’exemple du site de Tremery, qui a accueilli en 2019 la production de moteurs électriques Peugeot, un des plus grands groupes industriels français. Malheureusement pour M/ Le Maire, l’IS pour les grands groupes n’avait pas encore baissé à cette époque : « le taux d'IS a été fixé pour 2019 à 31 % pour les entreprises de moins de 250 millions d'euros de chiffre d'affaires, tandis que celui des grands groupes a été maintenu à 33,3 % (hors contribution sociale) ». (https://www.lesechos.fr/2017/01/lecart-dimposition-entre-pme-et-grands-groupes-sest-resorbe-depuis-2011-155011 ). Autrement dit, les grands groupes n’étaient pas concernés. Ce n’est donc pas un IS moindre qui a pu motiver Peugeot à relocaliser ses moteurs électriques.

La baisse à 31% pour les grands groupes ne devait intervenir qu’en 2020. Or, grâce aux divers mécanismes dérogatoires déjà existants, l’impôt effectivement payé par ces derniers équivalait déjà en moyenne à 31% d’IS en 2014 ( https://www.lesechos.fr/2017/01/lecart-dimposition-entre-pme-et-grands-groupes-sest-resorbe-depuis-2011-155011 ). Il n’y a donc pas eu d’effets significatifs de baisse de l’IS réellement payé par les grands groupes en 2020. Pas de quoi non plus justifier les relocalisations de batteries sur le site de Douvrin.

Pour résumer, Bruno Le Maire tire des conclusions hâtives et erronées sur sa politique de baisse d’impôts. Les relocalisations citées par notre ministre ont été décidées par les grands groupes avant l’annonce de la baisse des impôts de production. Ce n’est pas non plus la baisse de fiscalité sur le capital qui a permis ces relocalisations, pas plus que la baisse de l’IS.

Concernant l’aéronautique, Bruno Le Maire s’engage dans une stratégie incertaine et très en décalage par rapport à l’urgence climatique.

Enfin, la métallurgie, pourtant citée par le ministre lors de son échange avec Yannick Jadot, n’a pas l’air de profiter du plan de relance pour se verdir, et licencie massivement.

Les baisses de fiscalité n’ayant pas fait leurs preuves, il ne reste plus qu’une seule alternative : mettre en œuvre une véritable politique industrielle, codécidée par les travailleurs et les élus locaux. Cette voie a été prise en Allemagne, dans le länder de la Sarre, pour sauver l’industrie métallurgique alors très en difficulté. Les résultats parlent pour eux-mêmes (https://www.monde-diplomatique.fr/2013/01/CYRAN/48607 ). Un modèle allemand inspirant pour l’avenir ?

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