Des vertus de la crise : l'Argentine en 2001

La crise économique que nous connaissons est sans précédent en temps de paix. D’ores et déjà, elle se fait mençante. Face à ce scénario qui promet d’être catastrophe, il serait bon de se rappeler la situation de l’Argentine en 2001. Ce pays s’est sorti d'une crise grave par le haut, en adoptant des solutions pour le moins originales.

La crise économique que nous connaissons est sans précédent en temps de paix. D’ores et déjà, une baisse de la production nationale de 11% est annoncée, en plus d’une explosion de la dette publique et de la dette privée. Face à ce scénario qui promet d’être catastrophe, il serait bon de se rappeler la situation de l’Argentine en 2001, situation qui semblait elle aussi incurable. Et pourtant, ce pays s’en est sorti par le haut, en adoptant des solutions pour le moins originales. A partir de cette expérience unique au monde, nous essaierons de tirer quelques conclusions pour répondre aux interrogations du temps présent.

 

Le défaut et l’autogestion : les deux clés du succès argentin.

 

En 2001, l’Argentine est empêtrée dans une crise de sa dette sans précédent. La faute à des années de dictature militaire, ayant laissé les finances du pays dans un état déplorable pour acheter des armes, puis à la mise en place d’une politique d’austérité ayant complètement comprimé l’activité. En décembre 2001, le président libéral alors en place De La Rua est obligé de faire face à la réalité : il ne peut plus payer la dette. Il annonce le défaut sur 100 milliards de dollars de dettes. Un peu plus tôt dans l’année, il avait mis en place des restrictions aux dépôts bancaires, ce qui avait mis le feu aux poudres dans la population, sur laquelle il ordonna de tirer. Le président De La Rua est contraint de fuir en hélicoptère le 23 décembre 2001. L’année 2002 s’avère chaotique : la production chute de 10,9 %, le chômage augmente ainsi que la précarité. Pourtant, fin 2002, le cycle de récession s’arrête, des entreprises rouvrent, et la machine économique repart (https://www.latribune.fr/economie/international/23-decembre-2001-quand-l-argentine-fit-defaut-sur-sa-dette-485901.html ). Les exportations agricoles argentines y sont pour quelque chose, mais pas que. Un vaste mouvement de récupération d’entreprises par leurs salariés s’amorce. Faisant face à l’abandon des capitalistes argentins des outils de production, les travailleurs décident de les faire tourner à nouveau, à partir de leur savoir-faire et de leurs qualifications. Et le résultat est sans appel. Plus de 10 000 personnes travaillent pour des entreprises récupérées en 2005 (https://www.monde-diplomatique.fr/2005/09/RAIMBEAU/12754 ), fin 2017, ce secteur autogéré embauchait 15 323 personnes (http://www.recuperadasdoc.com.ar/preliminar2017.pdf ), et ce, malgré les difficultés économiques que traverse le pays depuis quelques années. 15 000 emplois qui auraient normalement dû disparaitre, mais qui ont pu être maintenus grâce au volontarisme des travailleurs argentins concernés. De plus, après l’arrivée au pouvoir en 2003 de Nestor Kirchner, une restructuration de la dette est engagée,ce qui permet à cette dette d'être soldée en 2012. Durant cette période, le taux de croissance annuel moyen de la production nationale argentine est de 8%. Le défaut, combiné à la restructuration, ainsi que l’extension du secteur autogéré, ont permis à l’Argentine de se sortir par le haut de la crise à laquelle elle faisait face en 2001-2002. De quoi donner des idées pour préparer la suite.

 

La variation du PIB argentin en 2002 est similaire à celle que la France va probablement connaitre sous peu. Il faut tout d’abord que la France restructure sa dette, qui a dépassé la barre symbolique des 100% du PIB en septembre dernier (https://www.lemonde.fr/economie/article/2019/12/20/la-dette-publique-a-depasse-les-100-du-pib-fin-septembre-selon-l-insee_6023559_3234.html ). Soyons clair : cette dette ne sera jamais intégralement remboursée, et encore moins par les temps qui courent. Il faut donc procéder à un défaut de paiement suivi d’une renégociation. Autrement dit : soit les détenteurs de la dette seront payés aux conditions édictées par le gouvernement français, soit ils ne seront pas payés. C’est dans ces termes que Kirchner a posé le débat avec les créanciers de l’Argentine (https://www.lemonde.fr/international/article/2005/03/02/le-president-nestor-kirchner-prononce-la-fin-du-moratoire-sur-la-dette-argentine_400030_3210.html ). C’est ainsi qu’il faut procéder. Y a-t-il un risque de ne plus trouver aucun préteur ? Aucun. La Banque Centrale Européenne rachète en ce moment toutes les obligations d’Etat, ce qui fait que quand l’Etat s’endette, le titre de dette acheté par un créancier est aussitôt vendu à la BCE. Il n’y aura donc pas de problèmes de solvabilité auprès de futurs créanciers. Ce sera donc face à elle qu’il faudra gérer le remboursement des dettes futures. Ainsi, l’Etat pourra mener tranquillement un plan de relance tout en se débarrassant du fardeau de la dette publique.

 

Il faut également prendre le devant sur les différentes faillites d’entreprise. Si l’Etat arrive à réduire la dette publique, il ne faut surtout pas augmenter la dette privée, sans quoi l’économie n’arrivera pas à démarrer. Cependant, c’est ce que le gouvernement français est en train de faire. Il va garantir 300 milliards d’euros de prêts aux entreprises (https://www.lci.fr/politique/pres-de-500-milliards-comment-se-decompose-la-facture-du-coronavirus-pour-la-france-2156583.html ). En clair, les sociétés de crédit françaises vont prêter l’équivalent de 300 milliards d’euros aux entreprises, et si les entreprises ne peuvent rembourser, alors ce sera à l’Etat de rembourser le prêt. Or, une telle hausse de la dette entrainera une hausse des sommes à rembourser correspondante, soit une vraie plaie pour les entreprises, qui risquent de mettre la clé sous la porte, et qui se traduira en contrepartie par une hausse de la dette publique pour rembourser ces prêts. Finalement, les seules gagnantes sont les sociétés de crédit. Ce qu’il faut aux entreprises pour redémarrer, c’est de l’argent frais, c’est-à-dire des fonds propres. Pour cela, il faut que l’Etat monte au capital des grandes entreprises, de sorte à ce qu’elles disposent d’argent frais pour redémarrer. Les droits de propriété de l’Etat devront être redistribués aux travailleurs, de sorte à introduire graduellement l’autogestion dans les entreprises. En parallèle, deux lois devraient être votées pour faciliter la progression de l’autogestion, nécessaire pour préserver les emplois comme nous l’avons vu :

  • Les entreprises disposant de participation de l’Etat à hauteur d’au moins 10% du capital devront devenir des SCIC (Sociétés Coopératives d’Intérêt Collectif). Ces entreprises sont plus pérennes que les entreprises classiques (taux de pérennité de 68% à 5 ans, contre 60 % pour les entreprises classiques (https://www.les-scop.coop/sites/fr/les-chiffres-cles/index2018.html )). Ce supplément de robustesse sera nécessaire pour l’après-crise. Les SCIC seront d’ailleurs un support idéal pour mener les transitions nécessaires à l’économie française, à savoir relocalisation et tournant écologique. Le statut juridique de la SCIC permet que des administrateurs non-salariés (type associations de consommateurs, représentants des fournisseurs ou encore collectivités locales) puissent intervenir pour orienter les investissements à venir vers des finalités autres que la rentabilité maximale du capital, tout en veillant à ce que l’entreprise conserve une bonne santé économique.
  • Les salariés devront disposer d’un droit de préemption sur leur entreprise si elle venait à faire faillite, de sorte à initier un mouvement d’entreprises récupérées à l’échelle nationale. Un fonds de soutien aux entreprises récupérées, gérées par ces dernières, devra être créé.

 

En engageant ce processus, un secteur autogéré puissant pourrait se constituer en France. De nouvelles coopératives verront le jour, et insuffleront une logique différente à l’économie nationale. Pour les petites entreprises, l’Etat devra procéder à un prolongement du chômage partiel ainsi qu’à des subventions. En parallèle, il devra distribuer des bons d’achat comme décrit dans un précédent billet.

 

Le défaut et la renégociation de la dette seront nécessaires pour faire face à cette crise, de sorte à ne pas se retrouver asphyxié par le montant de l’endettement public comme en 2012. Ainsi, l’Etat pourra continuer à s’endetter pour répondre efficacement à la crise, sans craindre un coup de bambou en retour à cause des dettes qu’il a contractées précédemment. L’Argentine a très bien réussi à le faire en 2002. En parallèle, le développement d’un secteur autogéré doit permettre de sauvegarder des emplois, et d’insuffler une nouvelle logique de développement, qui, elle, permettra d’en créer.

 

Ainsi, l’expérience argentine doit nous permettre de rebondir. Face à une situation similaire (une récession de 11 % environ), la croissance s’est ensuite élevée à un rythme de 8% par an sur une période de 10 ans, sans austérité budgétaire, et en approfondissant le mouvement coopératif, pilier de la démocratie économique.

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