Les mauvaises conditions de travail, première difficulté des entreprises françaises

Passés le confinement et la promesse d’ « un nouveau monde », voilà que notre nouveau gouvernement décide de reprendre une vieille lubie de l’ancien, à savoir la « compétitivité des entreprises ». Pourtant, ce sont les mauvaises conditions de travail qui pénalisent ces dernières.

Passés le confinement et la promesse d’ « un nouveau monde », voilà que notre nouveau gouvernement décide de reprendre une vieille lubie de l’ancien, à savoir la « compétitivité des entreprises ». M. Bruno Le Maire a annoncé qu’il souhaitait baisser les impôts de production des entreprises françaises de « de deux fois 10 milliards d'euros. Dix milliards d'euros en 2021, 10 milliards d'euros en 2022 » (https://www.lesechos.fr/economie-france/budget-fiscalite/lexecutif-veut-baisser-les-impots-de-production-de-20-milliards-deuros-1223912 ). Après les cotisations sociales, l’impôt sur les sociétés, voilà les impôts sur la production. Avant pourquoi pas les salaires, comme l’avait d’ailleurs évoqué Emmanuel Macron lors de son entrevue du 14 juillet dernier (https://www.lci.fr/14-juillet/crise-economique-plutot-que-le-chomage-macron-ne-s-oppose-pas-a-une-baisse-temporaire-des-salaires-2159264.html ). Pourtant, ni les salaires, ni les impôts, ni les cotisations sociales ne sont un frein à la compétitivité des entreprises. Tout au contraire, ce sont les mauvaises conditions de travail qui pénalisent ces dernières. Chaque année, le cabinet de conseil Mozart et le groupe de protection sociale Apicil calculent l’IBET (Indice de Bien Être au Travail) et évaluent « le coût du désengagement des salariés » pour les entreprises. En 2019, ce coût s’est élevé à 14 580 € par an et par salarié (https://www.groupe-apicil.com/newsroom/presse/desengagement-des-salaries/ ). Un coût encore plus élevé qu’en 2018, année où il atteignait déjà 13 340 € (https://pro.apicil.com/actualites/ibet-2018/ ). Comme le dit l’étude de 2019, «   le coût maîtrisable minimum du mal-être au travail pour atteindre le niveau haut de la zone de           « bonne pratique » de l’indice à 0,90 est de 9 185 euros par an et par salarié ». En clair, il est possible de réduire ce coût dans un premier temps de 9 185 € par salarié. Or, si l’on multiplie ce coût par le nombre de salarié en France, on obtient un coût global de plus de 174 milliards d’euros (9 185 multiplié par 19 millions d’actifs salariés dans le privé en France). Le coût global total, appelé « Badwill social » dans l’étude, représente « 280 milliards d’euros ». L’étude note encore « les non-qualités de l’organisation du travail, sont la première cause de dégradation de la compétitivité des entreprises du secteur privé, à relativiser avec la baisse des coûts salariaux et des charges sociales ». Voilà qui est dit. A titre de comparaison, le MEDEF réclame une baisse drastique des impôts de production, qui selon lui seraient 60 milliards d’euros plus élevés qu’en Allemagne (https://www.usinenouvelle.com/editorial/le-medef-demande-une-baisse-sensible-des-impots-de-production-des-2020.N976606 ). En réalité, les difficultés de l’économie française ne sont pas dans sa surfiscalité, mais bel et bien dans son mauvais management. Il faut donc plutôt aller dans le sens d’un remaniement profond des rapports hiérarchiques dans l’entreprise. Le développement des coopératives, qui aurait d’ailleurs pu être massif si l’Etat avait conditionné les aides qu’il accordait, en est un des piliers. En effet, les entreprises coopératives font participer leurs salariés (qui sont propriétaires de la boite) à la prise de décision, et surtout leur permettent de reprendre en main l’organisation de leur travail. Du reste, une réforme du code du travail pourrait également contribuer à réduire ce coût, en instaurant dans chaque entreprise de plus de 5 salariés un conseil d’entreprise, qui aurait droit de veto et de pétition dans l’entreprise sur les questions relatives à l’organisation du travail. Renforcer nos entreprises doit d’abord passer par revoir de fond en comble l’organisation du travail et aller vers la démocratie d’entreprise. En effet, de telles réformes permettraient de consolider considérablement nos entreprises, fragilisées par le confinement et par la masse de dettes qu’elles ont accumulée, via les Prêts Garantis par l’Etat. Une consolidation de nos entreprises qui permettrait d’autofinancer des projets nouveaux, notamment pour la transition écologique et la réindustrialisation, mais également d’accorder aux salariés une augmentation de leurs salaires, à commencer par le SMIC, qui en a bien besoin, ou encore de faciliter une embauche, dans un contexte de chômage massif. Enfin, ce seraient des recettes fiscales supplémentaires pour l’Etat, au moment où les besoins sociaux sont nombreux, à commencer par la santé.

Il faut donc miser sur l’amélioration de l’organisation du travail, plutôt que sur les perpétuelles baisses de recettes fiscales qui n’ont que des effets limités, notamment lorsque l’on a besoin d’argent public pour financer la relance…

Le monde d’après ne doit pas employer les recettes d’avant, mais au contraire se montrer innovant. A ce jour, aucune organisation politique ou syndicale (la question les concerne pourtant directement !) n’a proposé de miser sur une réforme de l’organisation du travail dans les entreprises pour relever l’économie.

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