Le conventionnement de la consommation, une piste pour la sortie de crise ?

L'économiste Bernard Friot a été le premier à populariser l'idée de conventionnement de la consommation, dans le but de développer des secteurs particuliers de l'économie. Cette idée, sous une forme un peu différente, permettrait-elle de relancer l'économie après la crise du COVID par la demande ? Une piste envisageable et à portée de main.

La crise du COVID 19, d’abord sanitaire, s’est transformée en crise économique, du fait du confinement imposé par les différents gouvernements. Cette crise économique, loin d’être anodine, est en réalité la pire crise économique depuis l’après-guerre. Les différents gouvernements mobilisent des sommes colossales pour répondre à cette crise. Le gouvernement français a par exemple promis un plan de sauvetage de l’économie d'au moins 100 milliards d’euros d’ici à la fin de l’année, dont une partie a déjà été dépensée, à hauteur de 45 milliards d’euros (https://www.francetvinfo.fr/sante/maladie/coronavirus/le-decryptage-eco-plan-de-sauvetage-de-l-economie-l-etat-met-100-milliards-d-euros-sur-la-table_3886857.html). Ces sommes sont principalement mobilisées pour payer le chômage partiel et les reports de paiement cotisations sociales des entreprises. C’est très clairement une politique de l’offre qui est mise en place depuis le début de la crise, et qui se justifiait, puisque le confinement imposait à la population de limiter ses déplacements et ses achats. Cependant, le confinement est terminé. Le 2 juin, une grande partie de l’économie sera de nouveau à pied d’œuvre. Continuer cette politique de l’offre est-il justifié ? Il est permis d’en douter. Les commerçants, les restaurants, le secteur du tourisme sont dépendants de la consommation des ménages pour survivre : c’est donc bel et bien celle-ci qu’il faut relancer, car c’est l’arrêt de cette dernière qui a empêché ces secteurs de réaliser leur chiffre d’affaire habituel. Si la politique de l’offre actuelle persiste, les reports de cotisations ainsi que le chômage partiel pourront continuer encore longtemps si personne ne retourne dans les petits commerces. Seulement, une politique de la demande classique pourrait conduire à des effets pervers : la consommation risque de reprendre d’abord dans les grandes surfaces au détriment des petits commerces de proximité, un peu plus chers. Une solution pourrait alors pallier ce problème : le conventionnement de la consommation.

L’idée est toute simple : le gouvernement, au lieu d’aider perpétuellement les entreprises, distribuerait l’argent public directement à la population, en fonction des revenus de chacun, sous forme de bons d’achats. Ces bons d’achats ne pourraient être dépensés qu’auprès d’entreprises conventionnées : commerces de proximité, restaurants, industries répondant à des critères écologiques stricts et fabriquant au moins 51% de leurs produits sur le territoire national, … De multiples déclinaisons sont possibles. Cette idée a d’abord été défendue par l’économiste Bernard Friot, dans l’optique de réaliser une « sécurité sociale de l’alimentation », afin de diriger une partie des flux de consommation vers des productions coopératives et écologiques. Ce billet compte s’inspirer de l’invention de Friot pour orienter la consommation prioritairement vers les entreprises qui en ont le plus besoin afin de sortir de la crise. Cette consommation conventionnée n’a pas vocation à se substituer à la consommation privée classique, mais à s’y additionner. Comment fonctionnerait un tel type de consommation ? Le gouvernement emprunterait les sommes prévues auprès des marchés financiers (refinancés auprès de la BCE en ce moment même), et les garderait dans une banque publique, par exemple BPI France, au lieu de les donner aux entreprises sans contrepartie (ou très peu). En parallèle, l’Etat crée des bons d’achats correspondant aux sommes empruntées et les distribue à la population en fonction des revenus de chacun. Une personne au SMIC touchera davantage de bons qu’une personne émargeant à 4 ou 5 SMIC. Le but est de toucher les personnes ayant la proportion marginale à consommer la plus importante, cet argent ne doit surtout pas être épargné pour pouvoir retourner dans l’économie nationale. Les entreprises conventionnées encaissent ensuite les bons, puis les renvoient à BPI France, qui leur fournira la contrepartie monétaire de leurs bons. Ainsi, les entreprises pourront de nouveau faire face à leurs échéances de paiement, en termes de cotisations sociales et d’impôts, ce qui va éviter de creuser la dette et d’investir massivement dans le système de santé. De plus, elles pourront investir et embaucher, ou du moins garderont les emplois qu’elles devaient détruire pour restaurer leurs marges. Ainsi, la machine économique redémarre. En clair, il s’agit d’une relance par la consommation classique, mais répondant à deux objectifs absents des politiques de relance jusqu’à maintenant :

  • Eviter la fuite de la consommation vers les importations : la totalité des sommes versées sous forme de bons iront dans des entreprises conventionnées pour leur impact sur l’économie locale : petits commerces, mais aussi industrie nationale.
  • Imposer des contreparties sur le contenu de la production : si une masse suffisamment importante d’argent est mobilisée sous forme de bons, il y a fort à parier que les entreprises voudront absolument capter cet argent (à vrai dire, elles n’en ont pas vraiment le choix, elles en ont besoin pour redémarrer). De grandes entreprises qui avant délocalisaient et polluaient massivement seront obligées de rentrer dans les critères énoncés par la convention pour pouvoir bénéficier des bons, et par conséquent du soutien économique du gouvernement.

Ainsi, pour mettre en œuvre ce conventionnement de la consommation, il faut répondre à trois impératifs pour qu’il soit efficace :

  • Mobiliser massivement de l’argent public : plus il y aura d’argent distribué, et plus les entreprises pourront et voudront bénéficier de bons. Il en va du redémarrage de l’économie. Il faut ensuite rappeler que la dette, qui ne manquera pas d’exploser, est un ratio sur PIB : si le PIB augmente plus vite que la dette, le ratio diminue. Or, un tel dispositif est en mesure de générer une augmentation du PIB plus rapide que la dette : si la population consomme dans les entreprises françaises, celles-ci investiront et génèreront davantage de valeur ajoutée, qui se répercuteront sur l’emploi.
  • Une fois la boucle enclenchée, il faut que le circuit se reproduise. Des bons doivent toujours circuler : une partie des salaires (mettons 20 %) doit être distribuée sous la forme de bons. Ainsi, nous sommes sûrs que le mécanisme se reproduira et génèrera les mêmes effets positifs que décrits précédemment.
  • Définir les critères. Le conventionnement doit répondre à une véritable demande sociale : la transition écologique, la relocalisation des productions, le soutien aux petits commerces, ayant beaucoup soufferts même avant la crise, sont des exigences collectives d’une majorité de français depuis de nombreuses années : un récent sondage montre que plus de 90% d’entre eux sont favorables à la relocalisation des productions (https://www.lesechos.fr/politique-societe/politique/coronavirus-les-francais-font-des-relocalisations-la-priorite-de-lapres-crise-1194424), plus de 9 sur 10 se déclarent préoccupés par l’environnement (https://www.ifop.com/publication/les-francais-et-lenvironnement/), et 90% d’entre eux estiment que le commerce local participe du dynamisme des territoires (https://www.csa.eu/fr/survey/les-fran%C3%A7ais-plebiscitent-les-artisans-restaurateurs-et-commer%C3%A7ants-de-proximite). Seulement, ces secteurs sont souvent moins compétitifs, car un peu plus chers. Diriger une partie de la consommation vers ceux-ci permettrait de les aider à se développer, et de leur permettre de baisser leurs prix à mesure qu’ils se développent (c’est particulièrement vrai pour l’industrie verte, qui réalisera des économies d’échelles). Il faut donc que les critères fixés répondent à cette demande sociale. Pour le Made in France, un label existe déjà, Origine France Garantie, et les entreprises s’engageant dans cette voie se verront estampillées de ce label, leur donnant accès immédiatement aux bons d’achats. Pour la transition écologique, des engagements en termes de protection de la biodiversité, d’émission de gaz à effet de serre devront être fixés par les associations écologistes, et leur application contrôlée par elles. Enfin, les petits commerces seront tous éligibles à ces bons d’achat, sachant que la mention « petit commerce » est définie rigoureusement par l’INSEE.

Ainsi, le conventionnement de la consommation peut être une solution à la crise économique qui se profile, mais il s’inscrit également dans une démarche de long terme. La relocalisation des productions, la transition écologique, le développement des commerces de proximité sont des chantiers qui prendront plusieurs dizaines d'années. Orienter la consommation vers ces secteurs peut flécher durablement de l’argent vers ces derniers, et permettre d’envisager une économie plus intense en emploi et moins carbonée. Une bonne manière de sortir la tête haute de cette épidémie.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.