Congo-Brazzaville, Procès staliniens et risques d’un nouveau cycle de violences

Pour le professeur congolais Jean-Michel Mabeko- Tali, auteur de cet article, les procès en cours au Congo-Brazzaville, qui font suite à la réélection controversée de Denis Sassou Nguesso en 2016, sont iniques et engendrent des fortes tensions. Le pouvoir congolais, accuse-t-il, persécute et emprisonne tous ceux des opposants qui refusent de cautionner le régime.

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Lors d’un récent procès dont il était l’objet, en co-accusé de complot pour « tentative d’assassinat » de l’actuel chef de l’état de fait du Congo, Denis Sassou Nguesso, un général et jusque-là l’un des barons du régime, avait soulevé une question qui résume tout le drame actuel et à venir non seulement du régime actuellement aux affaires au Congo, mais du pays dans son ensemble. Cette question était : “Que deviendront le Mbochis ?” – entendu une fois que le général Sassou Nguesso, issu de cette ethnie, ne sera plus au pouvoir. Cette question relance la hantise, pas du tout irréaliste,  loin s’en faut, d’un nouveau cycle de guerres civiles au Congo-Brazzaville, tellement les rapports entre ethnies ont atteint un niveau qui tend  de plus en plus vers le rouge, et que les procès politiques de type stalinien, en cours à Brazzaville depuis l’an dernier, accélèrent indubitablement… Et en cela, il n’est plus question seulement de la sempiternelle pseudo-opposition politico-identitaire “nord-sud” lorsqu’il s’agit de la vie sociopolitique de ce petit pays d’Afrique centrale. Pas du tout! Ces haines ont aujourd’hui la particularité de prendre pied, et de façon de plus en plus structurante, entre “nordistes”, voire au sein de groupes ethnolinguistiques apparentés : les Mbochis de la Cuvette et ceux de la Cuvette Ouest se regardent en chiens de faïence, et ce, depuis l’assassinat, le 18 mars 1977, du président Marien Ngouabi (jamais éclairci, mais dont chacun à Brazzaville, semble avoir une certaine idée qui conduit vers les mêmes figures politiques encore en service) ; les Kouyous, ethnie de feu Marien Ngouabi, n’ont pas fini de pleurer leur illustre fils, et estiment depuis 1977, être victimes des persécutions des Mbochis; les Tékés ont encore en travers de la gorge l’humiliation et l’assassinat, en prison,  en 2017, du Colonel Ntsourou, ancien homme de main et partisan de Sassou Nguesso contre Lissouba. Et tout indique qu’un autre de leurs fils, il n’ y a guère si longtemps figure de proue du régime Sassou, M. André Okombi Salissa –  plusieurs fois ministre après le retour sanglant du général Sassou Nguesso au pouvoir, en 1997 –  est sur la désormais fatidique « prison row », voire « death row »  des prisons politiques congolaises (eu égard aux détenus politiques déjà morts depuis 2016), victime d’une espèce d’accusation standard : « crime contre la sûreté de l’état, possession illégale d’armes de guerre »…  En fait, et tout comme pour le général Mokoko, le vrai motif de cette persécution politique est pour M. André Okombi Salissa d’avoir osé affronter Denis Sassou NGuesso, qui s’estime unique représentant du fameux « nord », aux élections présidentielles de 2016 ! Un crime de « lèse-nordisme », en somme...

L’emprisonnement et la condamnation à vingt ans de prison, qui plus est sur une accusation des plus rocambolesques, du général Jean-Marie Michel Mokoko, ancien conseiller de Sassou Nguesso, ancien médiateur de l’UA pour la Centrafrique, Makoua, originaire comme Sassou (Mbochi) de la Cuvette, et candidat que l’opposition estime être le vrai vainqueur des présidentielles de 2016, fait monter le magma entre Mbochis et Makouas, pourtant proches parents du point de vue géographique et  ethnolinguistique.

Il reste alors les «Likoualiens », ces originaires de la région la plus au nord du Congo, qui se revendiquent depuis des décennies sous la néo-identité de contestation sociopolitique de « Katangais ». Ceux-ci ont, dans leur majorité, surtout parmi les jeunes, le souffle suspendu, face à ce qui se dessine comme une nouvelle vague d’accusations contre ce qui reste encore de vrais opposants en relative liberté, et cette fois contre l’un des leurs élitaires. En l’occurrence, le nom du Professeur Charles Zacharie Bowao a été cité très récemment, au cours du procès, encore en cours, de l’ancien ministre André Okombi Salissa, dont il est proche, dans un coup de théâtre judiciaire qui a littéralement fait s’insurger la défense de ce dernier, ulcérée par ce « jeu de théâtre » destiné « à plaire au prince », selon l’expression de l’un de ses avocats.

Philosophe et professeur des Universités de son état, ancien membre du Bureau politique du Comité central du Parti Congolais du Travail (PCT), au pouvoir, ancien ministre de la coopération et de l’action humanitaire, ancien ministre délégué à la défense, Charles Zacharie Bowao démissionna avec fracas du PCT, et une Lettre ouverte au chef de l’État et président de son parti, Denis Sassou NGuesso, pour protester contre le changement de la Constitution de 2002, qui limitait à deux le nombre de mandats présidentiels.  Cet acte, vu comme un crime de lèse-majesté et une « trahison » par les barons du régime, lui vaudra une descente aux enfers progressive, un bannissement de sortie du périmètre urbain de la capitale congolaise, et, cela va de soi, du pays. Et peut-être la prison bientôt.  Harcelé, surveillé 24/24 heures, mais aussi courtisé avec insistance pour qu’il revienne à son  «bercail » politique, cet homme à la tignasse grise et  à la sérénité de sage tient bon et reste de marbre… Un affront que le régime est en toute apparence en passe de lui faire payer bientôt, au regard de la tournure théâtrale prise soudainement par le procès d’André Okombi Salissa. Un procès dont les accusations avaient été magistralement démontées par l’accusé lui-même.

Après une guerre contre de soi-disant opposants armés dans la région du Pool, au sud de Brazzaville, et la dévastation de celle-ci par des bombardements sauvages contre des villages qui étaient tout sauf des retranchements armés, et la dispersion conséquente de populations, un drôle d’accord de paix a été signé entre le régime et la bien étrange figure de Frédéric Bintsamou dit « Pasteur Ntoumi »… Ntoumi, pas du tout inquiété depuis cet accord bizarre, est reparti à ses affaires, et les militaires tueurs des paysans du Pool peuvent dormir tranquillement… Il y a, semble-t-il, plus urgent  pour le régime: juger des gens qui ont eu le tort d’affronter le général Sassou Nguesso aux urnes, et surtout qui refusent de reconnaître sa victoire, qu’ils estiment volée avec la complicité d’une justice congolaise qui semble vivre le pistolet du régime collé à la tempe… C’est autrement plus grave que de tirer sur des paysans kongo comme sur des pigeons. Une guerre pour rien, donc !, qu’il faudra un jour expliquer aux Congolais… Et le régime  de Brazzaville aura compté, pour la mener et la terminer à sa manière, non seulement avec le silence complice des « bonnes consciences » de la « communauté internationale » –  pourtant rapides à crier aux « aides humanitaires » sous d’autre cieux ! –  mais également avec la complicité de nombre de cadres politiques originaires de cette région. Il fera de certains de ces politiciens des alliés inconditionnels, et de beaux alibis pour asseoir son régime et donner un semblant d’unité nationale. Dans l’entretemps, ce sont ses propres « frères nordistes » qui le défient, et qu’il jette en prison, au besoin les y laisse périr dans des conditions obscures, à l’instar du colonel Ntsourou, et de  Ngambou, le frère cadet d’André Okombi Salissa    dont on craint qu’il finisse par subir le même sort que son frère… Et les Tékés, son ethnie, retiennent leur souffle, et leurs larmes... Demain risque d’être sanglant entre « frères nordistes ». D’où tout le sens dramatique de la question soulevée par le général mbochi lors de son procès… Il reste pourtant une porte de sortie à Denis Sassou Nguesso, pour plus controverse qu’elle soit : faire comme certains de ses pairs de la région, ouvrir un dialogue sincère, réel, avec l’opposition, libérer les prisonniers politiques, et laisser jouer le jeu démocratique, tout en négociant sa sortie. L’homme est si égocentrique que l’on ne peut qu’envisager avec scepticisme une telle éventualité. Mais la politique n’est-elle pas, après tout, un monde où tout est possible ?  Joseph Kabila, qui a l’âge biologique et politique d’être son fils, vient de donner au général Sassou Nguesso une leçon magistrale et d’intelligence politique en la matière, quelles que soient les réserves que  l’on puisse avoir quant à l’élection de cet autre jeune politicien qu’est le président Félix Tshisekedi. Autrement, oui, le Congo-Brazzaville s’acheminerait  droit vers un autre cycle de violences sociopolitiques…

Jean-Michel Mabeko-Tali[i] 

[i]Historien, écrivain, Professeur Titulaire d’Histoire africaine à Howard University, à Washington, DC, Etats-Unis, spécialiste de l’histoire sociale et politique de l’Angola. Auteur de Barbares et Citoyens. L’identité nationale à l’épreuve des Transitions Africaines. Congo-Brazzaville, Angola. Paris, L’Harmattan, 2005, 336p. ; de Guerrilhas e Lutas Sociais. O MPLA perante si próprio, 1960-1977, Lisbonne, éditions Mercado de Letras, 2018, 814p., et de nombreux travaux (articles, contributions à des ouvrages collectifs) sur l’Angola. Fictions : L’Exile et l’Interdit (roman), Paris, L’Harmattan, 2001, et Le Musée de la Honte, Paris, L’Harmattan, 2003.  Il été de 2009 à 2017 membre du Comité Scientifique International de l’UNESCO pour l’Usage Pédagogique de l’Histoire générale de l’Afrique (un projet  Union Africaine-UNESCO pour l’élaboration de manuels d’Histoire africaine  pour tous les niveaux d’enseignement en Afrique), et plus récemment membre du Sous-comité scientifique international de l’UNESCO pour la rédaction du Tome III du Volume IX de l’Histoire générale de l’Afrique.

 

 

 

 

 

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