Vigné d’Octon, anticolonialiste et premier lanceur d’alerte

« Paul Vigné d’Octon, Un utopiste contre les crimes de la République », écrit par Marie-Joëlle Rupp, est réédité chez Domens. Cet essai biographique consacré au précurseur de l’anticolonialisme trouve un écho actuel. A l’heure du repli identitaire et de la nostalgie du « temps béni des colonies », il y a urgence à sortir de l’amnésie et à entendre ce témoin et acteur de notre passé colonial.

Si la 3èmeRépublique n’a pas manqué de farouches opposants à la politique coloniale de la France – on se souvient du débat Ferry- Clémenceau en 1885 à la Chambre-, rares sont ceux qui comme Paul Vigné d’Octon, y ont consacré une grande partie de leur œuvre politique et littéraire.

Fils d’artisans boulangers, né à Montpellier en 1859, Paul Vigné dit Paul Vigné d’Octon de son nom  de plume, a débuté une carrière dans la médecine  navale avant de s’engager en politique. Député de l’Hérault (1893-1906), conseiller général du canton de Lunas et maire d’Octon, il a progressivement évolué du radical socialisme à l’anarchisme, sans jamais formellement appartenir à aucun parti.

 A l’heure où, convoquée par Bismark à l’automne 1884,  se déroule la conférence de Berlin qui consacre le partage de l’Afrique entre les puissances coloniales, Paul Vigné participe en tant que médecin à une expédition punitive dans le rio Nunez, région des rivières du Sud (actuelle Guinée Conakry). Il y sera témoin des massacres commis par l’armée et ses supplétifs. Un tournant dans ses convictions civilisationnelles puisque dès lors, il n’aura de cesse de  dénoncer ces exactions dans ses livres d’abord, ses articles de presse puis à la tribune du Palais Bourbon une fois élu député.

Figure emblématique de l’histoire de cette Troisième République, PVO en est à la fois son reflet  et son contradicteur. S’il fut  dans un premier temps un colonial convaincu, écrivant notamment pour « L’Economiste français », revue dirigée par Paul Leroy Beaulieu, le théoricien de la colonisation, il évoluera très vite  vers une opposition aux conquêtes puis progressivement vers une opposition au système colonial.  Cette évolution est manifeste notamment à travers ses pamphlets.

En 1900 paraît « La Gloire du sabre », un premier pamphlet réédité régulièrement et récemment en 2006 aux éditions ANEP en Algérie dans la collection « Les Grandes voix de l’anticolonialisme », aux côtés de Fanon, Césaire, Jeanson, Memmi, etc. C’est dire l’’actualité du personnage. Dans sa dédicace au ministre des Colonies, il parle : « des abominations commises en des pays lointains  dont l’administration et le gouvernement sont, en apparence du moins, soumis à votre autorité. ». Par abominations, il désigne l’esclavage en particulier à Madagascar et au Soudan français sous la protection des représentants de la République, les massacres, viols, incendies, pillages, spoliations commis en toute impunité dans les colonies par l’armée et ses supplétifs. On ne peut encore parler d’anticolonialisme, le terme n’apparaissant pour la première fois qu’en 1905 dans un ouvrage du socialiste Paul Louis, « Le colonialisme ». Il s’agit plutôt d’un humanisme colonial opposé aux conquêtes pour des raisons disons « philanthropiques ».

Quelques années plus tard, en 1911, il publie son second pamphlet, « Les Crimes coloniaux de la Troisième République », T.1 La sueur du burnous. Il y affirme alors une vision prémonitoire de l’Histoire : « J’ai fait ce rêve : il y avait enfin sur la terre une justice pour les races soumises et les peuples vaincus. Fatigués d’être spoliés, pillés, refoulés, massacrés, les Arabes et les Berbères chassaient leurs dominateurs du Nord de l’Afrique, les Noirs faisaient de même pour le reste du continent, et les jeunes pour le sol asiatique. Ayant ainsi reconquis par la violence et par la force les droits imprescriptibles et sacrés qui, par la force et la violence lui furent ravis, chacune de ces familles humaines poursuivaient la route de sa destinée un instant interrompue. »  Il fustige ainsi, bien des années avant Césaire, un système qui corrompt tout autant le colonisé que le colonisateur, et 50 ans avant Sartre, la justification du recours à la violence par les peuples colonisés. Avec l’historien Jean-Suret Canal, on peut dorénavant affirmer que Paul Vigné  est bien, à cette époque, passé à la dénonciation du système colonial, ce qui justifie à son égard le qualificatif de « précurseur » de l’anticolonialisme.

Ce brûlot,  « La Sueur du burnous », est le résultat d’une enquête de terrain principalement en Tunisie et en Algérie deux années durant. Il y dénonce l’injustice de tout un système d’imposition qui frappe le petit paysan au profit des caïds et des administrateurs civils. Il y dénonce aussi les spoliations de terres et des richesses naturelles au profit des politiciens, députés, sénateurs, ministres ou anciens ministres, directeurs de journaux dont il dresse la liste.

Rappelé en 1914 en tant que médecin sur l’arrière front toulonnais, il attendra la fin du conflit pour dénoncer dans un troisième pamphlet, paru en 1923 « La nouvelle Gloire du sabre », « Les crimes du service de santé et de l’Etat-Major général de la marine » dans le Tome 1, et entre autres scandales,  le martyre des marins à bord des cuirassés ( affaire André Marty) dans « Pages rouges » (Tome 2). Au-delà des révélations  liées à la Grande guerre, c’est au phénomène lui-même que s’attaque l’auteur en se livrant à un réquisitoire contre ses fondements,  les notions de patrie et de nationalité.

Dans un chapitre intitulé « La terreur en Afrique du Nord », il s’élève contre le Code de l’indigénat institué par la loi du 28 juin 1881 (aboli en 1945), qui contrôle et réprime la population indigène. Il dénoncera aussi de façon générale toute sorte de manifestation de violence et d’humiliations ordinaires subies par celle-ci. Le recrutement forcé des soldats indigènes en 1914 fera aussi l’objet de dénonciations répétées dans ses articles de presse et dans ses livres : « 80000 indigènes de notre Afrique du Nord se sont fait massacrer pour le bon plaisir du capitalisme français (…) conduits à coups de cravache et de nerfs de bœuf vers les transports qui les attendaient, comme jadis les bâteaux négriers attendaient sur la côte africaine (…). Pour les autres, ce ne fut qu’en échange de promesses qu’on les décida à s’en aller se faire tuer pour défendre une patrie qui non seulement n’était pas la leur, mais qui depuis les premiers jours de la conquête, n’avait cessé de voler et de piller leur sol natal, de violer leurs femmes, de profaner leurs mosquées, de massacrer leurs vieillards et leurs enfants, et d’affamer leurs tribus en les refoulant des terres fertiles du Tell vers le bled stérile… »

Cependant, dans ses dénonciations, Paul Vigné ne s’est pas cantonné à la sphère coloniale même si celle-ci semble être la plus spectaculaire. Il  plaidera à l’Assemblée Nationale pour la liberté de création et l’indépendance des lettres françaises. Il sera aux côtés des mineurs en grève du bassin houiller de Graissessac dans l’Hérault, symbole national de la résistance ouvrière.  

A la fin de sa vie, il s’attachera à la  promotion d’un art de vivre à travers les doctrines naturistes dont il était adepte. Médecin, il créera un centre de soins aux méthodes avant-gardistes pour l’époque : héliothérapie, hydrothérapie, cures uvales et végétariennes, etc.

 Visionnaire et précurseur dans bien des domaines, Paul Vigné d’Octon parle toujours à notre modernité.  L’Exhumer de cet oubli voulu par ceux qui l’ont combattu, c’est non seulement fournir des documents pour l’Histoire mais aussi des arguments pour les batailles du présent.

Marie-Joëlle Rupp

 

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