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Billet de blog 16 juin 2010

De l'usage du mot "misogynie" face aux pratiques et usages quotidiens

Aurélia Talon
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Je me souviens de la première fois où j'ai entendu quelqu'un utiliser le mot "misogyne" : c'était à l'encontre du rappeur Eminem, qui venait de sortir un nouvel album dans lequel le mot "bitch" accompagnait presque systématiquement le mot "femme". J'ai donc cherché et appris ce que voulait dire le terme "misogyne" adolescente. Je ne l'ai plus beaucoup entendu dans les médias, je ne l'ai plus rencontré dans mes lectures, je ne l'ai jamais entendu dans une conversation.

Article initialement publié sur le site de l'auteur EnvieS d'eXPreSSionS

Dorénavant, adulte, je n'entends toujours pas plus le mot "misogynie". Mais maintenant, je vois la misogynie à l'œuvre, dans ma réalité.

Je vois des hommes se permettant ouvertement des remarques intolérables.
Des commentaires sur les sites internet, certains disant qu'il est "évident que les femmes ont des salaires inférieurs à tâche égale, car ce qu'elles donnent à la boîte, ce n’est quand même pas pareil", d'autres demandant si les joueuses de hand "échangent leur maillot à la fin du match". Des remarques faites par des clients à des professionnelles, comme lorsqu'un élève d'auto-école dit à son enseignante de la conduite "c'est quand même pas une femme qui va m'apprendre à conduire", ou qu'un automobiliste préfère confier sa voiture au collègue "qu'il connait bien" de la jeune mécanicienne, ou qu'un allocataire pressé dit de la conseillère administrative qui doit le recevoir mais qui accumule du retard "elle ferait mieux de rester chez elle à garder ses gosses celle-là". Je vois des salariés échaudés de s'être fait remonter les bretelles par leur supérieure sortir du bureau en disant "elle est mal-baisée celle-là !". Etc...

Je vois des hommes qui agissent différemment selon la femme qu'ils ont en face d'eux.
Les jours où je porte un pantalon, on m'accorde moins d'attention que les jours où je porte une jupe. Mon boucher me sert moins généreusement et gentiment, mon postier a besoin que je lui pose trois fois la question avant de dénier me répondre, mon médecin me dit qu'il faut que je fasse plus attention à mon poids, mes voisins lors d'un spectacle me sourient moins, les inconnus ne me parlent pas sur le marché, etc. Alors que lorsque je porte une jupe, tout s'inverse : c'est comme si j'avais un spot de lumière braqué sur moi, comme si j'avais ouvert ma porte à la communication, qu'apparemment mon pantalon fermait (ce qui me fait m'inquiéter quant à ce qu'est le vecteur de communication)... Alors peut-être me direz-vous que "ce n'est pas méchant", mais bien que je ne vois pas de méchanceté dans le fait, j'y vois une cruauté et une discrimination qui me dérangent. Pourquoi est-ce que moi je parviens à parler de la même façon à mon hideux boulanger, à mon garagiste puant et à mon séduisant boucher ? Pourquoi suis-je capable d'ignorer l'effet sexuel de l'apparence de mon interlocuteur, ou interlocutrice, alors que l'inverse semble impossible ? Mais le pire, c'est lorsque je suis avec une amie qui est plus "jolie", qui correspond plus aux codes sexués du moment que moi. Là, jupe ou pantalon, je deviens transparente. Comme lorsque le prof de tennis lui donne des explications, la conseille, l'encourage, la complimente, et que moi je n'ai que "bonjour" et "au revoir". Et lorsque c'est une collègue qui est plus "dans les normes" que moi, là, ça devient très difficile à vivre : l'accès aux chefs est plus difficile, ils ne m'adressent pas la parole spontanément alors qu'à elle oui, ils lui parlent volontiers de ces hobbies alors qu'avec moi on fait mourir la conversation, etc. Oui, tout ça, ça se voit et ça se vit tous les jours.

Je vois des ados de plus en plus machos, montrant une sorte de régression vis-à-vis de ma génération.
Les filles ça ne DOIT pas faire ça, et les garçons ça DOIT faire ça. La sacro-sainte apparence s'est muée en un critère de communication entre garçons et filles : on ne parle qu'à une "bonne", et presque uniquement dans un but sexué. Les idéaux sont transformés : s'accomplir en tant que fille, être une fille "forte", pour beaucoup d'entre elles, c'est être une fille "bonne", qui fait "bander"...

Je vois des copines qui subissent les réflexions les plus ahurissantes de la part de leurs collègues de travail.
"T'aurais quand même pu te maquiller pour venir au boulot", "Tu ne pourrais pas t'habiller en fille un peu, mettre des robes ou des jupes ? -Arrêtes, la dernière fois quand elle a mis sa petite robe bleue, t'étais tout excité !", "(le nouveau se présente) Salut, moi c'est Alexandre, je viens de Lyon, et j'adore niker", "Quand je te vois travailler ici, je regrette d'être marié", etc. Loin de tout idéologie féministe, elles me confessent en souffrir, arrivant à un stade où leur plaisir d'aller au travail se transforme en appréhension (de la prochaine blague pourrie), frustration (de ne pas pouvoir leur "gluer" la bouche) et en tension...Elles partent dorénavant au travail la boule au ventre, pleine d'humiliation et de rancœur...

Je vois des femmes devant se battre pour pratiquer une activité que les hommes se sont réservée.
Comme les footballeuses par exemple. Jeunes, on le leur refuse pour des questions de manque de vestiaires, de présupposée faiblesse féminine, de peur de problèmes d'agressivité ou de moquerie de la part des petits footballeurs mâles, etc. Adultes, elles ne trouvent que difficilement les chaussures de foot en taille 37, elles doivent faire des kilomètres rejoindre un club ayant une équipe féminine, elles ne peuvent rêver d'une carrière professionnelle car les footballeuses du plus haut niveau ne sont pas rémunérées, elles doivent supporter les remarques graveleuses des spectateurs lors des matchs, elles doivent faire face aux yeux ébahis de leurs interlocuteurs lorsqu'elles leurs apprennent qu'elles pratiquent le foot, elles ne bénéficient pas des mêmes financements que les hommes, elles n'ont que rarement le soutien des institutions footballistiques (Ligues, Fédération française), etc.

Je vois des copains tentant de lutter au milieu de leurs congénères
Ils tentent de refuser ce sujet de "plaisanterie" commun, ils traitent les femmes comme des êtres humains, c'est-à-dire avec respect. Pour eux, pas besoin de dire 20 fois "je la nikerais bien" dans la journée, pas besoin qu'une collègue soit jolie pour qu’ils lui parlent avec le même respect qu'à la belle blonde du bureau d'à côté. Mais ils doivent lutter, ils doivent casser la dynamique de leurs groupes de pairs, de collègues, de copains. Ils doivent les affronter, pointer leur grossièreté et leur stupidité. Certains en ont le courage, d'autres sont en train de se le construire, mais tous ces hommes là ont d'ores et déjà gagné le respect de beaucoup de femmes...

Oui, maintenant adulte, je n'entends plus parler de misogynie, mais je la vois. Ce que j'entends par contre, ce sont des phrases du type "C'est comme ça, qu'est-ce que tu veux qu'on y fasse ?". Moi, je veux "qu'on y fasse" beaucoup !
Je veux que les femmes arrêtent d'accepter ça et se défendent.
Je veux que les mères refusent que leurs fils soit un "macho".
Je veux que les mecs qui rejettent ce modèle s'expriment, se mettent sur le devant de la scène et parviennent à casser les dynamiques de groupes misogynes qui polluent l'atmosphère.
Je veux que "l'école" arrête de laisser passer ce genre de comportement, je veux qu'elle joue son rôle socialisateur dans cette affaire, qu'elle éduque, qu'elle explique, et qu'elle punisse quand malgré tout ça ne se passe pas comme prévu. Insulter un prof de "pauvre con" c'est une chose grave, insulter une prof de "salope, mal baisée" et lui dire "ce n’est pas une femme qui va faire la loi avec moi" c'est très grave.
Je veux que les entreprises arrêtent de dévaluer les femmes, mais surtout qu'elles arrêtent de laisser faire des comportements abjectes dans leurs équipes de travail. Je veux que les chefs d'équipe, les chefs de rangs, les chefs d'entreprises, je veux que tous les cadres hiérarchiques sanctionnent les propos et comportements inacceptables qui polluent quotidiennement les entreprises.

En fait, je voudrais que l'on prenne tous nos responsabilités : écoles, entreprises, collègues, parents, copains, victimes. Tous, nous devons prendre nos responsabilité et assumer : ce devant quoi nous nous trouvons, c'est de la misogynie, c'est un acte de discrimination identique au racisme. Tout comme le racisme, la misogynie est un acte réprouvé et puni par la loi. Tout comme pour le racisme, c'est aux témoins ou victimes de signaler ces actes pour pouvoir faire punir ceux qui en sont auteurs. Et malheureusement, je pense que la loi est un recours obligé, tant les explications et l'éducation ont failli à leur mission dans ce domaine.

Je veux entendre les mots "misogyne" et "misogynie", car cela voudra dire que l'on dénonce les horreurs ordinaires que je vois. Mettre un mot sur les choses, c'est commencer à les combattre.

Donc avis à tous ceux qui voudraient me demander en entretien d'embauche si je compte "faire des enfants" bientôt, à tous ceux qui espèrent pouvoir exiger de moi que je porte une jupe au travail, à tous ceux qui refuseront que ma fille intègre leur équipe de sport-qui-ne-se-pratique-qu'avec-des-couilles, à tous ceux qui feront une remarque de type machiste devant moi, etc. : dorénavant, je vous répondrai "misogyne", et je vous expliquerai de quelle façon je pourrais porter plainte contre vous.
Je ne suis pas une "timbrée féministe", une "mal-baisée", une "susceptible" ou une "fille qui n'a pas d'humour", non, je ne suis pas tout ça. Par contre, je suis une intransigeante adepte du principe de respect d'autrui, depuis trop longtemps victime de votre discrimination sexuelle, et ça comme motivation, c'est pire que ce que vous pouviez imaginer...

Mesdemoiselles, mesdames, messieurs, combattez la misogynie, ne la laisser pas entrer dans votre monde, même par la fenêtre, car si vous ne dites rien, si vous laissez faire, elle pourrait très vite infecter vos murs et vos placards... Et une fois installée, elle est comme tous les nuisibles : il est très difficile de s'en débarrasser !

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