Aurélia Talon
Abonné·e de Mediapart

6 Billets

0 Édition

Billet de blog 28 avr. 2010

Quand policiers et "journalistes" font feu de principes républicains

Aurélia Talon
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Article publié initialement le 21 avril 2010 sur le site de l'auteur www.fria.info/enviesdexpressions

Depuis quelques jours une fumée nauséabonde se profile dans nos médias, derrière le fameux nuage volcanique : elle est composée de noms de joueurs de l'Equipe de France de football, associés à une affaire de proxenétisme, pour laquelle une enquête est actuellement en cours... Les éthiques journalistiques et policières semblent se consummer très vite lorsque l'occasion est donnée de salir des stars adulées, ne trouvez-vous pas ?
Ca m'agace, ça m'irrite, mais ça ne me déçoit même plus. Non, car pour être déçue, il faudrait que je sois surprise, et dans cette affaire, rien de surprenant pour moi. Je savais que nombre de soi-disant journalistes étaient adeptes de ce genre de mise au pilori publique, sans aucun travail d'enquête journalistique, et surtout sans aucun respect des procédures judiciaires en cours et de la présomption d'innocence. Je savais que les footballeurs professionnels de haut niveau, donc à hauts salaires, avaient souvent une relation à la féminité très particulière et très irrespectueuse. Je savais que certains policiers savourent l'occasion de salir des personnalités publiques lorsqu'elle se présente.
Je savais tout cela, donc pas de surprise. Mais un profond énervement se développe chez moi quand je lis dans presque tous les journaux, quand j'entends dans presque tous les flashs d'information radiophoniques ou télévisées, des affirmations selon lesquelles Franck Ribéry, Sydney Govou et Karim Benzéma auraient eu des liens plus ou moins proches, plus ou moins physiques et plus ou moins rémunérés avec une jeune femme qui se prostituait, et ce alors qu'elle avait à l'époque moins de 18 ans.
En fait, une chose me surprend : c'est que ce n'est pas l'idée que ces trois joueurs de l'Equipe de France de football aient pu faire ça qui m'énerve le plus, mais le traitement médiatique qui en est fait. Et cette réaction a une raison précise : je respecte le principe de la présomption d'innocence.
Petit rappel pour ceux qui auraient la mémoire trop saturée : dans notre pays, une personne est considérée comme innocente, jusqu'à preuve du contraire, et en l'occurrence jusqu'à ce que l'un de nos cours de justice l'ai qualifié de coupable, et ce après examen des éléments d'une enquête de police ou de gendarmerie.
Or, ici, l'enquête est en cours. Les trois footballeurs sont entendus, comme témoins. Ils ne sont pour l'instant même pas mis en examen ! Et quand bien même ils le seraient, il est nécessaire que la justice ait jugé une personne coupable pour que l'on puisse l'accuser d'un quelconque méfait.
Cette règle ne semble pas toucher les policiers qui ont vendu ou gracieusement fourni l'information aux journalistes. Elle ne semble pas non plus empêcher les médias d'information français d'afficher en tête de gondole les affirmations les plus salissantes sur ceux qu'elle va peut-être glorifier au lendemain de la finale de la Coupe du Monde, le 11 juillet prochain.
Car maintenant, peu importe ce que diront les avocats ou attachés de presse de ces footballeurs, peu importe les conclusions de cette enquête, les éventuelles poursuites, condamnations ou blanchiments : aux yeux du public, ils sont coupables. Oui, car tel est le pouvoir des médias aujourd'hui : condamné un homme qui n'a pas encore été jugé. La mémoire collective n'est pas parvenue à contrer ce dangereux travers journalistiques. Là où certains professionnels font un réel travail d'investigation, de mise en question, de réflexion et recherche de vérité, d'autres préfèrent les raccourcis plus populaires, plus vendeurs et moins exigeants. De "Voici" au "Figaro", de "LCI" à "50mn Inside", du "Nouvel Observateur" à "Actustar.com" : les encarts journalistiques plus réputés et les plus répudiés rongent aujourd'hui tous le même os. Je n'ai pas fait l'inventaire de ceux qui ont fait l'impasse sur le festin populaire et qui se sont tournés vers d'autres mets moins fumants, mais j'espère qu'il en reste quelques uns...
Et que dire des policiers de la Brigade de répression du proxénétisme (BRP), en charge de l'affaire, qui sont à l'origine de la divulgation des informations ? N'ont-ils pas une obligation de réserve ? Qu'ont-ils à gagner dans cette affaire, je ne le sais pas. Peut-être un avertissement à tous les "people" qui s'adonnent à de telles pratiques inhumaines. Peut-être quelques zéros en plus sur leur compte bancaire à la fin du mois. Peut-être un plaisir personnel à mettre en cause des joueurs d'équipes adverses à celles qu'ils supportent, ou à ce que des joueurs de foot soient fustigés alors qu'eux sont fans de rugby... Je ne sais pas ce qui a motivé de telles fuites, mais rien ne justifie un tel événement : on ne livre pas un homme à la vindicte publique lorsqu'il n'a pas été JUGE coupable, et non interrogé.
J'avais envie de m'exprimer sur ce sujet, car je suis vraiment allergique à ce genre de pratiques, venant de la part de personnes qui se disent professionnelles, que ce soit les journalistes ou les policiers. Je ne sais pas si les trois joueurs mis en cause se sont réellement offert les services d'une jeune prostituée, ce n'est pas à moi de le dire, mais à la justice, celle des tribunaux où travaillent les juges, les avocats et les procureurs. J'attendrai leurs conclusions avant de condamner le cas échéant, le plus fermement possible, tout individu qui a recours à la prostitution, que ce soit avec une femme mineure ou majeure, qui s'apparente à l'esclavage des temps modernes. Mais en tant qu'individu des temps moderne, je ne cèderai pas aux ragots, aux tribunaux de trottoir et aux accusations publiques. A quand le procès de ces journalistes et de ces policiers dignes des époques les plus obscures ?

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Économie
Marchandisation du virtuel : la fuite en avant du système économique
Les NFT, ces jetons non-fongibles qui garantissent la propriété exclusive d’un objet numérique, et le métavers, sorte d’univers parallèle virtuel, sont les deux grandes tendances technologiques de 2021. Mais ce sont surtout les symptômes d’un capitalisme crépusculaire.
par Romaric Godin
Journal
Le fonds américain Carlyle émet (beaucoup) plus de CO2 qu’il ne le prétend
La société de de capital-investissement, membre d’une coalition contre le changement climatique lancée par Emmanuel Macron, affiche un bilan carbone neutre. Et pour cause : il ne prend pas en compte ses actifs dans les énergies fossiles. Exemple avec l’une de ses compagnies pétrolières, implantée au Gabon, Assala Energy.
par Michael Pauron
Journal — Santé
Covid long : ces patientes en quête de solutions extrêmes à l’étranger
Le désespoir des oubliées du Covid-19, ces Françaises souffrant de symptômes prolongés, les pousse à franchir la frontière pour tester des thérapies très coûteuses et hasardeuses. Dans l’impasse, Frédérique, 46 ans, a même opté pour le suicide assisté en Suisse, selon les informations de Mediapart.
par Rozenn Le Saint
Journal
À Hong Kong, Pékin met les médias au pas
En moins de vingt ans, l’ancienne colonie britannique est passée de la 18e à la 80e place dans le classement mondial de la liberté de la presse de Reporters sans frontières (RSF). De nombreux journalistes partent ou s’apprêtent à le faire, tandis que d’autres ont décidé de résister.
par Alice Herait

La sélection du Club

Billet de blog
Abolir les mythes du capital
Ces derniers jours au sein de l'Éducation Nationale sont à l'image des précédents, mais aussi à celle du reste de la société. En continuant de subir et de croire aux mythes qui nous sont servis nous nous transformons inexorablement en monstres prêts à accepter le pire. Que pouvons-nous faire pour retrouver la puissance et l'humanité perdues ?
par Jadran Svrdlin
Billet de blog
Au secours ! le distanciel revient…
Le spectre du distanciel hante l'Europe... Mais en a-t-on dressé le bilan ? Les voix des « experts » (en technologies numériques, plutôt qu'en pédagogie) continuent de se faire bruyamment entendre, peut-être pour couvrir la parole des enseignant-e-s... et des élèves.
par Julien Cueille
Billet de blog
On nous parle d'école et de crayons. Nous répondons par Écoles et Crayons
Beaucoup méconnaissent l’enseignement professionnel sous statut scolaire. Ils en sont encore à l’image d’Epinal de l’école où l’élève est assis devant son bureau, un crayon à la main. En cette semaine des Lycées professionnels, Philippe Lachamp, professeur de productique en EREA, nous fait partager sa passion et ses craintes pour son métier de Professeur de Lycée Professionnel.
par Nasr Lakhsassi
Billet de blog
Remettre l’école au milieu de la République
Parce qu'elle est centrale dans nos vies, l'école devrait être au centre de la campagne 2022. Pourtant les seuls qui en parlent sont les réactionnaires qui rêvent d'une éducation militarisée. Il est urgent de faire de l'école le coeur du projet de la gauche écologique et sociale. Il est urgent de remettre l'école au coeur de la Nation et de la République.
par edouard gaudot