Quand policiers et "journalistes" font feu de principes républicains

Article publié initialement le 21 avril 2010 sur le site de l'auteur www.fria.info/enviesdexpressions

Depuis quelques jours une fumée nauséabonde se profile dans nos médias, derrière le fameux nuage volcanique : elle est composée de noms de joueurs de l'Equipe de France de football, associés à une affaire de proxenétisme, pour laquelle une enquête est actuellement en cours... Les éthiques journalistiques et policières semblent se consummer très vite lorsque l'occasion est donnée de salir des stars adulées, ne trouvez-vous pas ?
Ca m'agace, ça m'irrite, mais ça ne me déçoit même plus. Non, car pour être déçue, il faudrait que je sois surprise, et dans cette affaire, rien de surprenant pour moi. Je savais que nombre de soi-disant journalistes étaient adeptes de ce genre de mise au pilori publique, sans aucun travail d'enquête journalistique, et surtout sans aucun respect des procédures judiciaires en cours et de la présomption d'innocence. Je savais que les footballeurs professionnels de haut niveau, donc à hauts salaires, avaient souvent une relation à la féminité très particulière et très irrespectueuse. Je savais que certains policiers savourent l'occasion de salir des personnalités publiques lorsqu'elle se présente.
Je savais tout cela, donc pas de surprise. Mais un profond énervement se développe chez moi quand je lis dans presque tous les journaux, quand j'entends dans presque tous les flashs d'information radiophoniques ou télévisées, des affirmations selon lesquelles Franck Ribéry, Sydney Govou et Karim Benzéma auraient eu des liens plus ou moins proches, plus ou moins physiques et plus ou moins rémunérés avec une jeune femme qui se prostituait, et ce alors qu'elle avait à l'époque moins de 18 ans.
En fait, une chose me surprend : c'est que ce n'est pas l'idée que ces trois joueurs de l'Equipe de France de football aient pu faire ça qui m'énerve le plus, mais le traitement médiatique qui en est fait. Et cette réaction a une raison précise : je respecte le principe de la présomption d'innocence.
Petit rappel pour ceux qui auraient la mémoire trop saturée : dans notre pays, une personne est considérée comme innocente, jusqu'à preuve du contraire, et en l'occurrence jusqu'à ce que l'un de nos cours de justice l'ai qualifié de coupable, et ce après examen des éléments d'une enquête de police ou de gendarmerie.
Or, ici, l'enquête est en cours. Les trois footballeurs sont entendus, comme témoins. Ils ne sont pour l'instant même pas mis en examen ! Et quand bien même ils le seraient, il est nécessaire que la justice ait jugé une personne coupable pour que l'on puisse l'accuser d'un quelconque méfait.
Cette règle ne semble pas toucher les policiers qui ont vendu ou gracieusement fourni l'information aux journalistes. Elle ne semble pas non plus empêcher les médias d'information français d'afficher en tête de gondole les affirmations les plus salissantes sur ceux qu'elle va peut-être glorifier au lendemain de la finale de la Coupe du Monde, le 11 juillet prochain.
Car maintenant, peu importe ce que diront les avocats ou attachés de presse de ces footballeurs, peu importe les conclusions de cette enquête, les éventuelles poursuites, condamnations ou blanchiments : aux yeux du public, ils sont coupables. Oui, car tel est le pouvoir des médias aujourd'hui : condamné un homme qui n'a pas encore été jugé. La mémoire collective n'est pas parvenue à contrer ce dangereux travers journalistiques. Là où certains professionnels font un réel travail d'investigation, de mise en question, de réflexion et recherche de vérité, d'autres préfèrent les raccourcis plus populaires, plus vendeurs et moins exigeants. De "Voici" au "Figaro", de "LCI" à "50mn Inside", du "Nouvel Observateur" à "Actustar.com" : les encarts journalistiques plus réputés et les plus répudiés rongent aujourd'hui tous le même os. Je n'ai pas fait l'inventaire de ceux qui ont fait l'impasse sur le festin populaire et qui se sont tournés vers d'autres mets moins fumants, mais j'espère qu'il en reste quelques uns...
Et que dire des policiers de la Brigade de répression du proxénétisme (BRP), en charge de l'affaire, qui sont à l'origine de la divulgation des informations ? N'ont-ils pas une obligation de réserve ? Qu'ont-ils à gagner dans cette affaire, je ne le sais pas. Peut-être un avertissement à tous les "people" qui s'adonnent à de telles pratiques inhumaines. Peut-être quelques zéros en plus sur leur compte bancaire à la fin du mois. Peut-être un plaisir personnel à mettre en cause des joueurs d'équipes adverses à celles qu'ils supportent, ou à ce que des joueurs de foot soient fustigés alors qu'eux sont fans de rugby... Je ne sais pas ce qui a motivé de telles fuites, mais rien ne justifie un tel événement : on ne livre pas un homme à la vindicte publique lorsqu'il n'a pas été JUGE coupable, et non interrogé.
J'avais envie de m'exprimer sur ce sujet, car je suis vraiment allergique à ce genre de pratiques, venant de la part de personnes qui se disent professionnelles, que ce soit les journalistes ou les policiers. Je ne sais pas si les trois joueurs mis en cause se sont réellement offert les services d'une jeune prostituée, ce n'est pas à moi de le dire, mais à la justice, celle des tribunaux où travaillent les juges, les avocats et les procureurs. J'attendrai leurs conclusions avant de condamner le cas échéant, le plus fermement possible, tout individu qui a recours à la prostitution, que ce soit avec une femme mineure ou majeure, qui s'apparente à l'esclavage des temps modernes. Mais en tant qu'individu des temps moderne, je ne cèderai pas aux ragots, aux tribunaux de trottoir et aux accusations publiques. A quand le procès de ces journalistes et de ces policiers dignes des époques les plus obscures ?

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