Le Libraire romantique

Le libraire romantique est un personnage que chacun a, une fois dans sa vie, pour peu qu’il fréquente des librairies, rencontré. C’est un personnage confiné dans sa librairie d’où il semble ne jamais sortir, librairie qui est entièrement encombrée par des colis et des colis de livres.

 

Mais oui, souvenez-vous, cette librairie où l’on peut à peine entrer ? à peine se croiser ? Ce personnage est un passionné de livres bien sûr mais son trait de caractère mémorable est qu’il est « poétique », détaché des considérations matérielles. Il peut faire une diatribe contre Amazon, il vous invite à la « luuuuute ». Le libraire romantique fait partie de votre imaginaire : vous le cherchez dans chaque librairie que vous fréquentez.

Lorsque vous entendez Bruno Le Maire évoquer la possibilité de rouvrir les librairies car elles sont le commerce d’un bien de première nécessité, alors vous espérez que ce libraire romantique rouvrira les portes de votre librairie préférée. Vous espérez que ce héros de papier aura la possibilité, le droit  de se battre contre le géant de la vente en ligne. De l’autre côté de cette porte close, les annonces politiques se digèrent parfois aussi mal que si l’on tentait d’avaler des girouettes de bronze.

La librairie n’est pas un commerce de première nécessité. Lorsqu’un Ministre énonce l’inverse, il réveille en moi, cliente de librairies, l’image du libraire romantique et il me fait croire que nous partageons le même amour des librairies indépendantes. Il me conforte dans mon désir : le gouvernement va donc tout faire pour sauvegarder les librairies indépendantes. Grâce au Ministre, le libraire romantique n’est plus seul face à des rues vides : toute la force politique –cohérente et pérenne, est avec lui. Son libraire romantique va pouvoir rouvrir sa librairie. Notre libraire romantique va pouvoir se battre contre les géants de la vente en ligne… Si le Ministre fait d’un homme simple un héros de mythologie, n’est-il donc pas lui-même un résident de l’Olympe ?

Mais je ne suis pas uniquement cliente fervente des librairies indépendantes. Comprenez votre interlocutrice : je suis libraire. Je n’ai pas l’intention de représenter l’unanimité des états d’esprit de tous les libraires romantiques et non romantiques. J’ai bien conscience que chacun et chacune a son propre avis sur le sujet. Voici le mien que je souhaite partager.

La librairie n’est pas un commerce de première nécessité. Le livre est une  œuvre d’art, une œuvre qui peut se lire et se relire. Le problème est que le livre, comme le reste, est au centre d’une véritable industrie, devenu un bien de consommation comme un autre qui répond aux dictats de la société : on vous enjoint d’acheter, de consommer tout de suite, d’en avoir quelque chose à dire, de partager-liker dessus très rapidement. C’est un flux superficiel. Vous pouvez relire ce « vieux » roman étudié au lycée, votre regard sur lui sera renouvelé, aiguisé ! Les émissions littéraires comme La Grande Librairie étendent notre champ des possibles, elles invitent à la curiosité, à la nouveauté. Les lecteurs qui lisent de nouvelles parutions prennent du plaisir à découvrir de nouveaux auteurs, de nouvelles formes de narrations, de nouveaux univers etc. Ce plaisir de la nouveauté est irremplaçable. Mais c’est un LUXE. C’est un luxe dont on peut se passer, là, en ce moment. Ainsi le commerce de livres n’est pas un commerce de première nécessité. La lecture est une nécessité, pas l’abondance ni la nouveauté. Ni l’immédiateté. Et je crois que le confinement va faire réaliser cela pour beaucoup.

 Enfin, l’achat de livres est un luxe qui n’est pas à la portée de tout le monde. Si les derniers gouvernements envisageaient vraiment la lecture comme une nécessité première, médiathèques et bibliothèques seraient dotées de moyens hors de proportion avec ceux dont elles disposent aujourd’hui.

Lorsque j’apprends la fermeture obligatoire de tous les commerces qui ne sont pas des commerces de première nécessité, il me faut faire le deuil du travail, faire le deuil de mon activité, mon projet perso-professionnel qui m’anime et me fait vivre. Dans ma librairie indépendante se trouvent mes livres et mon indépendance. Je dois remiser mon indépendance face à la pandémie. Alors je me renseigne, je lis, je me fais ma propre idée du risque, je me fais ma propre idée du calendrier idéal pour une reprise permise sans risque pour ma clientèle (composée majoritairement de ceux qui sont riches de temps pour lire : les seniors). Et, si l’autorisation de rouvrir les librairies intervient trop tôt par rapport à ma « vision personnelle du risque sanitaire », alors ma librairie indépendante ne rouvrira pas à ce moment-là.

 

Qu’en est-il  d’un travail au cas par cas, à partir de commandes individuelles, de leur livraison, d’une réouverture partielle ?

Le libraire romantique est un super héros. Il est prêt à tout. Il peut faire des kilomètres à vélo toute la journée pour livrer trois livres de poches et une carte routière. Dévouement total à la cause, à la lutte contre Amazon : les livraisons, bien sûr ! Mais il vit en toute déconnection du réel. La librairie a besoin de recettes, dont les ingrédients (la liste n’étant pas exhaustive) sont : une rue passante, de nombreux visiteurs insouciants, et de calme, de sérénité, alors que le quotidien est devenu compliqué pour tout le monde en ce moment.

Autrefois et pendant de nombreuses et prospères années, la librairie qui a précédé la mienne employait à l’année six temps pleins, dans la même boutique. A six, les rotations peuvent s’organiser pour répondre à l’activité réduite. Mais à deux, surtout dans le même foyer, en indépendants, c’est compliqué.

Enfin, je ne suis pas une professionnelle de la pandémie. Moi, dernier maillon de la chaîne du livre, je peux mettre en place des mesures barrières pour servir mes clients, mais seront-elles suffisantes ? Et quelle solidarité porté-je sur les maillons me précédant qui me servent ? Aujourd’hui, la chaîne du livre est à l’arrêt : il n’y pas de prise de commandes côté distributeurs. Les distributeurs cessent d’organiser l’acheminement du livre via les transporteurs jusqu’aux librairies. Un seul distributeur et pas des moindres a maintenu son activité, prend des commandes qu’il remet à son transporteur. Nous ignorons tout de ses méthodes de travail.

Les petites entreprises qui n’avaient pas l’obligation de faire cesser le travail ni la possibilité d’organiser un télétravail ont pourtant fermé : ce qui, selon moi, indique une conscience du risque et un lien direct d’humanité entre le dirigeant et le salarié. Mais ni les grandes usines ni Amazon ne connaissent leurs ouvriers, manutentionnaires, livreurs. Dans ce contexte, j’ai réfléchi : si je connais mon livreur et que je peux lui demander avec quelles mesures d’hygiène il travaille en ce moment, j’ignore tout des livreurs en amont et des manutentionnaires dans les entrepôts qui fonctionnent. Par solidarité, je n’ai pas envie de participer à l’exposition au risque de ces collègues anonymes.

Je ne vais pas appeler à la responsabilité des achats d’un point de vue économique et social. Par contre, d’un point de vue sanitaire puisque telle est l’actualité, c’est RALENTIR le maître-mot. Ralentir l’épidémie, ralentir nos échanges, ralentir la chaîne de distribution d’un produit pour dépasser le temps où le virus reste encore actif sur du carton, du plastique… La pensée individualiste peut alors aussi se conforter par des arguments économiques et sociaux.

Ralentissons.

Puis pensons plus largement.

Jessica Bouillant, Librairie Charabia, Embrun (05)

 

 

 

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