Le virus de l'impuissance

Depuis la fin des années 1990, les Français observent leurs dirigeants renoncer à la volonté politique. Economie, Europe, sécurité et désormais santé, l'Etat bat chaque jour davantage en retraite. Chose nouvelle, ces désertions sont désormais assumées. La crise du coronavirus marque une nouvelle étape dans cette évolution.

La crise que nous traversons actuellement est inédite si on l'envisage du point de vue sanitaire. Des pandémies de grippe ont bien eu lieu en 1957-1958 et en 1969-1970. Mais seule la grippe espagnole survenue il y a un siècle semble soutenir la comparaison avec la version 2019 du coronavirus. Mettons ces considérations sanitaires de côté. Ce coronavirus confirme en France une évolution politique de longue durée. L'Etat, sur des sujets essentiels à la cohésion nationale, exprime et assume de plus en plus régulièrement son impuissance.

Acte 1. En 1999, Michelin annonce la fermeture d'une de ses usines françaises. Touchant à une icône industrielle, s'inscrivant dans le phénomène de désindustrialisation du pays, cette annonce choque l'opinion publique. Lionel Jospin alors Premier Ministre, prend la parole au journal de 20 heures de France 2. Son discours se veut pédagogique. Il explique aux Français que la marche du monde veut que certaines industries disparaissent. Une phrase marque son intervention et la résume encore aujourd'hui : "l'Etat ne peut pas tout". Pour la première fois dans l'histoire récente, le pouvoir affirme son impuissance sans volonté de la combattre.

Acte 2. Quelques mois après les attentats islamistes de 2015, le 14 juillet 2016, un terroriste fonce au volant d'un camion dans la foule rassemblée à Nice. Le bilan s'élève à 86 morts, l'attentat est revendiqué par Daesh. Le lendemain, Manuel Valls, Premier Ministre, prend la parole et déclare que "la France va devoir vivre avec le terrorisme".

Acte 3. Le 19 avril 2020, Edouard Philippe tient une conférence de presse pour évoquer l'épidémie de coronavirus en France. A cette date, 19 649 personnes sont décédées en France des suites du Covid 19. A cette occasion, il déclare que "nous devons apprendre à vivre avec le coronavirus".

D'autres exemples pourraient enrichir cette liste, qui ne prétend pas être exhaustive. Il n'est pas question de prétendre que chacune de ces difficultés pouvait être résolue, encore moins qu'elle pouvait l'être facilement. Pourtant, les citoyens attendent qu'on leur donne des perspectives sur ces sujets qui les concernent de près et les dépassent. Un individu, isolé, ne peut pas lutter efficacement contre des problématiques aussi complexes. L'Etat prend alors tout son sens et rappelle aux citoyens son utilité.

La crise du coronavirus marque cependant une étape supplémentaire dans cette évolution. Si la désindustrialisation ou le terrorisme mondial peuvent légitimement sembler difficiles à maîtriser dans un contexte global, il n'en va pas de même de la pandémie actuelle. La gestion de la crise relève de plus en plus des périmètres nationaux. Chaque pays se lance dans une course aux masques, aux respirateurs, aux médicaments et à tant d'autres moyens de protection ou de soin. Les frontières se ferment. Dans ces conditions, l'Etat ne peut pas cacher son impuissance derrière une mondialisation qui nous dépasserait irrémédiablement.

En France, de nombreuses entreprises ont su trouver des masques pour leurs salariés ou leurs clients. L'Etat n'a que su gérer la pénurie. Des laboratoires ont proposé de faire des tests de dépistage et ont attendu, ou attendent encore, des autorisations administratives pendant des semaines. Une usine de masques à l'arrêt en Bretagne a été relancée par l'Etat à la suite d'une mobilisation populaire. Pendant que des Etats de plus en plus nombreux fermaient leurs frontières, la France maintenait les siennes ouvertes. Dans la crise actuelle, l'Etat avait de nombreuses cartes en mains pour ne pas rester impuissant. Il l'est pourtant devenu par son incapacité à réagir rapidement, à prendre les bonnes décisions. Les responsables ne pourront pas se cacher, comme en 1999 ou en 2016, derrière des forces qui les dépassent.

Entendre les plus hauts dirigeants du pays demander à la population de vivre avec un virus que l'Etat n'a pas combattu avec la puissance nécessaire laissera des traces. Si le pouvoir actuel ne peut rien, faut-il essayer d'autres modèles politiques ? La réponse viendra dans les urnes.

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