Me Xavier Magnée: "La justice n’est pas une vengeance"

Alors que le rapport des examens psychiatriques de Marc Dutroux est attendu pour, au plus tard, le 11 mai prochain, Me Magnée, ancien avocat de Marc Dutroux, revient avec nous sur « l’affaire Nihoul, Dutroux & consorts ». Il s’exprime notamment sur la défense offensive du « monstre de Marcinelle » par l’avocat Bruno Dayez. Entretien.

Que pensez-vous, de la défense très offensive et médiatique, de votre successeur, Me Bruno Dayez dans l’optique de faire sortir Marc Dutroux en 2021 ? Ce dernier dit que Marc Dutroux se voit infligé : « un régime d’isolement strict, qui fait qu’il n’a absolument aucun contact avec ses congénères ». Que vous inspire cette défense ?

L’action de Me Bruno Dayez est évidemment très courageuse. Car oui, une détention en isolement absolu constitue un traitement inhumain et dégradant. La Cour européenne des Droits de l’Homme considère inadmissible aussi la condamnation à perpétuité, explicite ou de fait. La justice n’est pas une vengeance et il ne peut être question de traiter un coupable comme il traitait ses victimes.

Pensez-vous que Marc Dutroux puisse ne plus être, à l’heure où nous parlons, un psychopathe, avoir évolué et regretter ce qu’il a commis ?

Ah … Marc Dutroux est-il encore psychopathe, regrette-t-il ces crimes ? Je n’ai aucune information quant à son état d’esprit actuel … La Cour d’assises a suivi l’avis de l’expert selon qui Marc Dutroux serait le plus lourd psychopathe jamais vu. Et, sur ma question « Peut-il être soigné ? », l’honorable professeur m’a répondu « non, parce que ce n’est pas une maladie ». Il n’a donc pas été interné. Quant à exprimer des regrets, oui.

« La Justice n'est pas une vengeance »

Dans votre ouvrage « Marc Dutroux, un pervers isolé ? » (Calmann-Lévy, 2005), vous évoquez la piste de « la fiesta rouge ». Vous suggérez que Julie et Mélissa aurait été enlevées sur le pont, là où un chien-renifleur s’était arrêté sur la bande d’arrêt d’urgence, par une bande dans laquelle on retrouverait Nicollo Mazzara (ndlr : fréquentation d’un café situé près de chez Marc Dutroux à Sars-la-Buissière) et Marcel Marchal (ndlr : tenancier du “Brazil”, un bar de prostituées de Blankenberge). Ce dernier, vous le présentez comme un possible protagoniste de l’enlèvement d’An et Eefje également …

Mais il a plaidé être, lui aussi, la victime d’un concours de circonstances, toujours resté nébuleux. Nous avions des ébauches de pistes : par exemple, le fait, pour Julie et Melissa, qu’une Ford Fiesta rouge ait été signalée au pont de Grâce-Hollogne par un témoin sérieux, et que Anne et Eefje aient à leur tour disparu à Blankenberge devant un établissement dont le patron détenait une semblable voiture. La Justice avait bien ouvert un « dossier bis », mais il n’était pas produit au procès. Je considérais que la défense ne pouvait pas se voir interdire la consultation de ce « dossier bis » et que, dans ces conditions, le procès d’Arlon était irrégulier. Toutefois, prenant en considération que les malheureux parents avaient assez attendu que justice se fasse, et ayant entendu le Parquet promettre que ce « dossier bis » serait bientôt en état, je me suis incliné. Septembre 2004, après le procès d’Arlon, j’ai demandé à prendre connaissance du « dossier bis » toujours à l’instruction. Un haut Magistrat, sans doute la mort dans l’âme, m’a répondu le 4 septembre 2004 : « Marc Dutroux n’est ni inculpé, ni a fortiori en détention préventive dans le cadre du dossier bis ouvert par l’arrêt du 20 octobre 2004 de Liège ». Lequel a été classé sans suite. Pourquoi « bis » … ?

 

Xavier Magnée devant le Palais de Justice de Bruxelles Xavier Magnée devant le Palais de Justice de Bruxelles

Dans votre livre, vous dîtes aussi que « par facilité » toute l’enquête a été menée afin d’arriver à la conclusion que Marc Dutroux était un pervers isolé. Pensez-vous donc qu’un réseau était à la manœuvre et que Marc Dutroux n’était qu’un pion ?

Eh bien, je répète qu’il n’était pas isolé ! Il y a de sérieuses suspicions « bis » elles-aussi. Le rapport de la Commission parlementaire est clair. La gendarmerie, dissoute, aurait pu nous éclairer …

 

« Mon excellent successeur, Me Dayez, a une défense très courageuse ! »

Michel Nihoul est mort. Pensez-vous que cet homme était impliqué dans les enlèvements d’enfants ?

Michel Nihoul n’a été condamné que pour trafic de drogue. Certes le jury l’avait déclaré coupable comme auteur d’enlèvement d’enfant, « oui » mais par seulement 7 voix contre 5. La Cour composée de 3 magistrats, sur la culpabilité d’un auteur, devait légalement rejoindre le jury en cas de 7/5. Ils sont alors quinze. Par huit voix contre sept, la Cour a rejoint l’avis des cinq jurés ayant voté pour l’acquittement. Acquitté donc comme auteur. Restait la question subsidiaire : s’il n’était pas coupable comme auteur, l’était-il toutefois comme complice ? Là, une déclaration du jury par 7/5 suffisait. Et le jury, qui avait voté coupable d’être auteur, a cette fois voté non coupable d’être complice. « Nous avons dit « auteur », nous n’allons pas dire « complice » » … ? Nihoul est donc hors de cause sur la question des enfants. C’est jugé.

'Un expert a dit que "Marc Dutroux était le plus lourd psychopathe jamais vu"'

Marc Dutroux sortira-t-il un jour de prison ?

C’est à quoi se dévoue mon excellent confrère. L’état mental de Marc Dutroux est au centre de la question. Un psychopathe, aujourd’hui, cela se soigne. A cet égard, je vous invite notamment à lire « Le Manuel de psychologie et de psychopathologie » de René Roussillon (ndlr : paru en 2014 chez Elsevier Masson). Mais pas en isolement carcéral !

Propos recueillis par Aurore Van Opstal

 

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