Saïd Derouiche : "L'islam ne peut pas se réformer"

Saïd Derouiche termine actuellement des études en psychologie. Coach de vie, écrivain, thérapeute et ancien salafiste, il combat l’islam politique. Entretien.

Monsieur Derouiche, vous avez été 15 ans salafiste. Aujourd’hui, vous critiquez l’islam politique. Pouvez-vous vous présenter en deux mots ?

Il est plutôt inexact de dire que j’ai été 15 ans salafiste, cela dit la correction que je m’apprête à effectuer permettra de mieux me situer, tout en contextualisant l’époque et les questions liées à l’islam. Je suis issu d’une famille mixte : tunisien du côté paternel tandis que ma mère vient d’une famille d’immigrés italiens venus travailler dans les mines. Comme elle je suis né à Charleroi (en 1979), j’ai reçu une éducation « traditionnelle » au sens judéo-chrétien du terme. C’est-à-dire qu’on avait un sapin de noël, on ne mangeait certes pas de cochon, tandis qu’on pratiquait le jeûne durant le mois de Ramadan (même si je n’allais pas vérifier qui mangeait en cachette) – et on parlait évidemment exclusivement français à la maison. Un syncrétisme pas spécialement original à l’époque dans le contexte d’une famille citadine qu’on qualifierait – dans un paradigme français – d’assimilée. Les seuls éléments de religiosité étaient davantage culturels de cultuels. Je n’ai jamais vu mon père prier par exemple, tandis que ma mère s’est toujours dit chrétienne.

Quant à l’islam, on y entre de deux façons : 1) Par héritage familial ou 2) Par accident (conversion). Même si j’avais sans doute des dispositions préalables issus d’un certain héritage, je pense y être entré par accident, c’est-à-dire au gré des rencontres, d’événements, et ensuite de direction. Selon les musulmans, je fais partie de ceux qui ont fait « leur retour à l’islam » (c’était en 2002), c’est-à-dire un profil qui, selon les « standards de la communauté » aurait toujours été musulman et qui se replace sur « le droit chemin » – ça veut dire en somme la pratique religieuse, la prière en particulier rythmant la vie du musulman. La première mosquée que je fréquentais était « de tendance tablighi », soit un islam très prosélyte, d’inspiration soufie, qu’on appelle aussi : « les Témoins de Jéhovah de l’islam » (1) . De nature introvertie je n’ai jamais participé à leurs « sorties spirituelles », et encore moins à l’activité qui consistait à aller sonner aux portes de familles répertoriées comme musulmanes pour faire ce qu’on appelle « le rappel » et inviter ses membres à nous accompagner à la mosquée.

J’ai poursuivi mon apprentissage de la religion – au-delà des innombrables cours et séminaires – grâce aux livres. Et comme la littérature musulmane francophone est – à la grosse louche – à 90% salafiste, oui j’étais dans ce courant salafiste sans être tombé – du moins je l’espère ! – dans cette caricature qu’est l’image du salafiste. J’avais quand même cette chance d’être bien intégré socialement et professionnellement, soit un contexte qui ne permet pas beaucoup – et surtout qui ne donne pas spécialement le temps à – des « écarts de conduite » au sens original du terme (sortir en djellaba avec un bâtonnet de siwak à la bouche (1) pour reprendre une caricature, j’ai eu ce bonheur de ne l’avoir jamais fait). Disons que j’avais une pratique rigoureuse de l’islam, mais toujours avec un certain esprit critique qu’une rigueur personnelle m’a imposé d’exploiter jusqu’au bout, y compris dans la démarche de déconstruction qui a suivi de façon très progressive.

En parallèle de cette expérience in vivo au sein de la communauté musulmane, j’ai toujours continué à me former et m’instruire dans d’autres disciplines, en particuliers dans les sciences humaines. C’est sans doute cela qui m’a toujours permis d’avoir ce que j’appelle aujourd’hui un « recul réaliste », c’est-à-dire une connexion permanente que l’on se doit de conserver avec le réel, c’est-à-dire un la vraie vie au sein d’un paradigme « plus macro ».

Saïd Derouiche Saïd Derouiche

 

Vous avez écrit un travail universitaire intitulé « De l’ISLAM à l’Islam – De la cristallisation de la religion ». Qu’y dites-vous en substance ? Comptez-vous en faire un essai ?

Il s’agissait en réalité d’un travail de fin d’étude (via un jury central puisque j’avais interrompu mes études secondaires) en vue justement de pouvoir intégrer l’université. Il s’agit d’un travail où j’ai tenté de fixer les éléments contextuels – à savoir les sources scripturaires, la vie du prophète, les événements historiques, les grands personnages historiques de l’islam, les différents empires musulmans, les grands courants juridiques et philosophiques, ainsi que des éléments issus de la tradition – qui ont fait ce qu’est l’islam. Je distingue dans ce travail l’ISLAM (que j’écris en majuscules) qui serait cette idée selon laquelle l’islam serait une religion parfaite et universelle – soit une vision issue d’un idéal musulman, sans doute proche du mythe – et l’islam (en minuscules) en tant que concept désacralisé (une religion parmi tant d’autres) qui ne serait que l’aboutissement de croisements de phénomènes et d’accidents de l’histoire.

Le cœur du travail fut de dire comment l’ISLAM – en qualité d’idéal – est devenu l’islam en tant qu’objet issu d’une construction historique, une religion qui joue plus que jamais un rôle au niveau social et sociétal. Oui, l’objectif est d’en faire un essai ; un projet qui a un peu été mis au frigo puisque je me suis investi dans mes études universitaires (en psychologie) ces quatre dernières années, dont ce travail m’aura finalement ouvert les portes !

Pouvez-vous expliquer le contexte historique de la « révélation » islamique ?

Je vais essayer de répondre de façon courte mais pour situer un peu l’époque, Muhammad fut un contemporain du roi Dagobert 1er. Il n’y a évidemment aucun rapport entre les deux personnages mais cela nous renvoie au début du Moyen-Âge – avec toutes les représentations que nous nous en faisons. La péninsule arabique de l’époque est une terre aride, plutôt inhospitalière, qui n’a pas pour ainsi dire connu « la civilisation », un lieu que les éthiopiens et les perses ont fini par se désintéresser après une domination éphémère. L’empire Byzantin est à son apogée, tandis que l’empire perse Sassanide est en déclin. Personne ne le savait à l’époque, mais toutes les conditions à ce moment précis de l’histoire étaient alors réunies pour faire de Muhammad ce qu’il est devenu. Je rejoins d’ailleurs Lamartine lorsqu’il met en parallèle « la petitesse des moyens » et « la grandeur du dessein » pour évoquer le génie de Muhammad (une citation très utilisée par les musulmans dans un discours apologétique pour glorifier leur prophète). Alors oui il y a incontestablement un génie militaire (et psychologique aussi) chez Muhammad que je mets en perspectives avec d’autres éléments historiques, et puis surtout avec l’après-Muhammad. C’est très difficile à entendre pour les musulmans mais comme le Christ n’a jamais connu le christianisme, Muhammad n’a jamais connu l’islam en tant que religion fixée, et encore moins la version définitive du livre qui en est l’élément central : le Coran !

Il existe plusieurs « droits musulmans », pouvez-vous nous en dire quelques mots ?

C’est un domaine très technique que je vais brièvement vulgariser. Il existe 4 grandes écoles juridiques sunnites : le malékisme qui est l’islam traditionnel des pays du Maghreb, un islam réputé comme ouvert qui inclut notamment les us et coutumes locales parmi les fondements du droit ; le hanafisme qui inclut l’opinion personnelle de celui qui dispose de l’autorité administrative religieuse, un islam très libéral qu’on retrouve notamment en Turquie, dans les Balkans, et en Afghanistan ; le chaféisme (ou chafiisme) où le hadith est un élément central avec le Coran en tant que source du droit, comme dans les autres écoles certes mais avec un accent particulier qui est mis sur l’authenticité du hadith avec une méthodologie de classification « rigoureuse » (selon les canons de l’époque et les outils disponibles), une école qu’on retrouve principalement en Afrique de l’Est (Egypte notamment) et en Asie du Sud-Est (Malaisie, Indonésie) ; et enfin il y a le hanbalisme qui est l’école la plus conservatrice, un prolongement du chaféisme pour la rigueur du hadith avec la flexibilité de l’analogie situationnelle en moins, ce qui donne l’école du littéralisme par excellence et qu’on retrouve quasi exclusivement en Arabie Saoudite et au Qatar.

Ce qu’on peut en dire c’est que traditionnellement les premières générations qui ont émigré en Europe sont de tradition malékite, c’est-à-dire un islam ouvert et tolérant tandis que leurs enfants qui sont entrés dans la pratique religieuse ou qui ont approfondi leur apprentissage ont été contaminés par une école aussi singulière que rigoriste. Un véritable clash à l’intérieur même des familles musulmanes ou les phénomènes de radicalisation s’observent en premier lieu au sein même des familles.

Quels sont les différents courants de l’islam ? Pourriez-vous vulgariser ?

Toujours dans l’optique de rester concis, parlons de ces courants qui sont majoritaires ou influents dans la géopolitique actuelle. Il y a tout d’abord l’islam sunnite qui constitue « un gros bloc » et l’islam chiite qui est – dit de façon très grossière – « l’islam iranien » (2).

Dans le sunnisme, il y a une grande bataille d’influence entre l’islam wahabite et l’islam des Frères Musulmans, même si ces courants se sont considérablement rapprochés d’un point de vue théologique, à savoir un islam très conservateur et plutôt identitaire. Les champs d’action sont différents en ce sens que les Frères Musulmans ont davantage investi le champ institutionnel – c’est-à-dire plus haut dans la pyramide, y compris à travers les structures démocratiques des différents Etats – alors que les wahhabites sont plus « from the ground up », soit à partir de la base. Une stratégie efficace des wahabites qui leur a permis de diffuser leur idéologie partout dans le monde à l’intérieur même des foyers, à travers une production massive d’ouvrages traduits dans les langues locales – c’est ce qui fait que la littérature wahabite francophone est abondante. L’influence de l’Arabie Saoudite subit aujourd’hui une concurrence de la part des Etats Arabes émergents tels que les Emirats Arabes et le Qatar où l’islam y est certes toujours très wahabite mais avec une grande influence des Frères Musulmans qui contrôlent la diffusion de l’idéologie. Un islam mis à différentes sauces selon les spécificités régionales et les différents enjeux sociaux (et sociétaux).

On peut aussi parler de courants – moins institutionnels – dans nos pays d’Europe qui sont plus des mouvements citoyens. Citons entre autres le réformisme musulman (un courant qui bat un peu de l’aile), ou l’étude historico-critique qui est sans doute un courant qui risque de prendre de l’ampleur dès lors où la démarche est rigoureuse et scientifique. Peut-être que les réformistes s’en inspireront, ou pas et on se dirigera alors vers un islam déstructuré donnant le champ libre à l’islam identitaire. Mais ça c’est un autre sujet.

Pourquoi aujourd’hui combattez-vous le port du voile ? Vous tagguez souvent #SimpleBoutDeTissu, pourquoi ?

Je ne combats pas le port du voile, je combats le militantisme exacerbé en sa faveur, et les rangs serrés en vue d’un passage en force pour faire accepter le voile « en tout lieu et en tout temps » faute de quoi l’accusation de rejet et d’islamophobie est systématique – et cela ne se réduit pas exclusivement aux musulmanes et je vais y revenir. Je crois en la démocratie, c’est-à-dire à la bonne volonté de chacun pour développer un espace où tout le monde s’y retrouve, ou du moins où tout le monde puisse s’exprimer librement en vue de pouvoir s’y retrouver. Les femmes qui portent le voile ont également le droit d’avoir une société dans laquelle elles se reconnaissaient. L’islamophobie – par-delà la généralisation abusive de certains qui l’appliquent dès lors où on émet une critique à l’égard de l’islam – existe malheureusement et il faut être prudent dans la façon dont on exprime nos idées, en acceptant ce risque d’être mal compris.

Quant au hasthag #SimpleBoutDeTissu il ne s’adresse pas du tout aux musulmanes mais plutôt à ces nouvelles alliées de fortune, laïques et prétendues féministes, qui veulent – de mon point de vue – les enfermer dans leurs conditions, et – de leur points de vue – les laisser exprimer leur émancipation à travers le port du voile. Il serait intéressant de pointer la première erreur qui consiste à utiliser un paradigme occidental – où la culture est individualiste – dont l’émancipation est un item clé utilisé à l’égard de femmes issues d’une tradition orientale et donc la culture est à la base collectiviste ! Ce discours « s’émanciper en se couvrant » (on rappelle que les hommes ne se couvrent pas de la tête aux pieds histoire de rappeler où se situe la discrimination originelle) est totalement exogène à l’islam. Il séduit en particulier des jeunes femmes manifestement en crise identitaire : elles prennent des éléments de leur culture (le voile) et l’expriment à travers d’improbables croisement de concepts, ce qui donne en substance : « le voile est l’expression de ma pudeur qui me permet de me rapprocher de Dieu (tel qu’il m’a défini comme femme musulmane), et de m’émanciper dans cette société (inclusive) ». Cela donne une société inclusive certes, mais où les autres femmes (qui ne sont pas voilées) sont « un peu moins pudiques » – en tout cas à partir du paradigme à travers lequel elles s’expriment – et où les musulmanes sont libres de se soumettre à une prétendue injonction religieuse, au nom de leur liberté et de leur émancipation (soit des termes contredisant leurs propres assertions).

Je veux bien admettre le subjectivisme le plus total qui consiste à admettre qu’on peut « librement se soumettre dès lors où son ressenti avoué est d’être en phase avec soi-même », mais on ne peut pas naïvement dire que le voile est un simple bout de tissu. Dire cela c’est traduire une profonde naïveté sur la question, et un manque terrible de connaissance de ce qu’est le « hijab ». Les femmes musulmanes n’évoquent jamais le voile en qualité de simple bout de tissu car elles savent que ce n’est pas le cas. Ce n’est pas un vêtement que l’on porte un jour pour aller avec un ensemble et qu’on décide de ne pas porter le lendemain. Le voile est un engagement (le terme anglais « commitment » est plus fort encore) et peut générer des problèmes à un bon nombre de femmes qui sont dans une situation de double contrainte où elles ne peuvent l’enlever parce qu’elles sont convaincues que c’est une obligation religieuse – ou parce qu’elles subissent une pression communautaire à travers le simple regard des autres et la désapprobation sociale qui les accompagnent si elles décident de franchir le pas et l’enlever –, ni exprimer leur ressenti en termes négatifs à l’égard de ce qui n’est pas qu’un simple bout de tissu. En effet, si elles se plaignent de leur voile, leurs « sœurs » leur diront de patienter (que les tourments de l’enfer son infiniment plus contraignants), ou bien dans le cas d’une rencontre fortuite avec une féministe laïque elle sera sans doute invitée à enlever ce « simple bout de tissu » si c’est son choix (c’est tellement facile n’est-ce pas). Une rencontre improbable qui fait que celles qui évoquent le voile islamique en ces termes (simple bout de tissu) resteront dans leur profonde ignorance, et peut-être dans une forme de condescendance qu’elles cachent dans une démarche d’ouverture.

Car il est facile d’être en faveur du voile en particulier pour deux catégories de personne : 1) les hommes musulmans (pour mieux ancrer le rôle et l’image supposés être ceux d’une femme musulmane) et 2) les femmes qui ne le portent pas (pour augmenter leur désirabilité sociale au nom de l’antiracismes et de principes inclusifs). Le point commun entre ces catégories est qu’elles n’ont pas la contrainte de devoir le porter parce que c’est une obligation.

Que pensez-vous du littéralisme islamique ?

Paradoxalement je dirais que je suis très favorable au littéralisme en ce sens que c’est la voie royale qui permet de constater que l’islam est une voie sans issue. Quand je dis que je suis pour le littéralisme c’est évidemment toujours dans le cadre de ce que permet la loi – d’ailleurs les musulmans adeptes d’une lecture littéraliste ne sont pas un ensemble de fous furieux qui serait homogène et qui voudrait tuer les mécréants tel que le Coran l’ordonnerait – et encore heureux !

Dans le littéralisme, il existe des règles de contextualisation dont la finalité serait d’aller vers la paix et l’harmonie. Il s’agit certes d’un bon procès qui est fait à la théologie musulmane ; cette bonne présomption peut être perçue comme naïve mais je crois sincèrement qu’il y a une volonté de bien faire, en particulier dans un espace multiculturel, et même si certains termes peuvent parfois nous dépasser. En substance cela peut donner : « il faut faire preuve d’un bon comportement à l’égard des non-musulmans car c’est ce que l’islam nous ordonne ; n’oubliez pas que de leur point de vue ils n’ont pas conscience d’être égarés, car oui Allah guide qui Il veut. »

Les discours d’appels à la haine sont en général régulés en sein même de la communauté musulmane (quand je dis en général, ça induit les exceptions malheureusement). Le littéralisme produit des tiraillements au sein même de la communauté et permet à certains de faire un pas de côté quand un trop grand nombre de contradictions apparait, en particulier au sein des populations musulmanes avec un certain bagage intellectuel et moral. Citons par exemple ces femmes qui abandonnent leur voile car définitivement opposées à ce discours apologétique et à cette conception particulière de la femme, pour s’ouvrir à d’autres perspectives sociales et professionnelles, ou bien ces hommes qui voient la vie autrement et qui s’ouvrent également à d’autres choses.

Je préfère de loin le littéralisme qui a défaut d’être « sexy » est bien plus transparent que d’autres courants plus flexibles au niveau des interprétations et qui tordent parfois un peu trop les textes pour rendre leurs démonstrations convaincantes, faisant souvent pire que mieux et donnant trop souvent l’impression de faire passer des vessies pour des lanternes. Le littéralisme est la voie la plus courte pour atteindre le seuil de supportabilité, celui-ci permettant à certains de se réinventer (pour reprendre un terme à la mode) et revoir leur spiritualité ou leur rapport à Dieu, jusqu’à s’affranchir éventuellement totalement du dogme. Evidemment le danger du littéralisme est qu’il rend parfois un peu dingue jusqu’à s’auto-exclure de la vie sociale à travers une certaine marginalité.

Quid des droits des femmes et de l’Islam ?

C’est toujours une bonne question de parler du droit des femmes en islam car elle permet de rappeler d’éviter les anachronismes et de faire passer les musulmans en tant qu’entité abstraite pour des arriérés (ce qui est de l’ordre du mépris et peut-être déjà une attitude objectivement islamophobe). Il faut rappeler que le droit musulman a été fixé aux alentours du XIIIe siècle et que la femme occidentale n'a acquis certains droits que récemment. La France n’est définitivement sortie de ce paradigme – et de ses résidus – qu’en 2013 en autorisant enfin officiellement la femme à pouvoir porter un pantalon sans autorisation préfectorale (3) – même si dans la pratique aucune sanction n’était appliquée évidemment. Cette petite note vise à dire que les droits des femmes selon un principe d’égalité est quelque chose qui a pris le temps à se construire dans toutes les sociétés, et en même temps de revenir sur cette fixation de l’islam au Moyen-Âge qui pose toujours problème aujourd’hui puisque la question des droits en islam est – que ce soit pour les hommes ou pour les femmes – toujours formulée négativement. En substance c’est : « Tout est permis, faites ce que vous voulez, libre à vous d’aller en enfer si c’est votre choix. »

Si maintenant on évoque les droits de la femme (spécifiquement) de façon positive – ça veut dire en conformité avec l’islam pour espérer quand même aller au paradis, autrement cela n’aurait aucun sens – la femme musulmane a le droit d’être une bonne épouse, d’épouser le musulman de son choix, de prendre soin des biens de son mari pendant que ce dernier est sorti, elle a le droit de porter un voile de la couleur de son choix, de sortir de chez elle en cas de nécessité, de suivre des études et de travailler dès lors que les principes de l’islam ne sont pas contredits, elle a le droit d’être obéissante envers son mari et de recevoir en retour son approbation.

Une femme musulmane moderne a d’autres aspirations aujourd’hui que de se conformer à ce que sa communauté attend d’elle. Dès lors où elle s’émancipe de cette dernière (c’est le cas d’une grande majorité des femmes musulmanes), elle a les mêmes droits que n’importe quelle autre femme. C’est la raison pour laquelle j’ai du mal à comprendre certains mouvements progressistes qui semblent affirmer le contraire, à savoir qu’une femme musulmane peut s’émanciper en restant dans les clous de ce que sa communauté attend d’elle, c’est-à-dire au travers d’une conception du monde (et de la femme) fixée au Moyen-Âge.

J’ai quand même des pistes pour expliquer ces phénomènes post-modernes : une méconnaissance totale de l’islam (ce qui est le meilleur procès qu’on puisse leur faire), un embourgeoisement conduisant à un hyper relativisme niais, ou encore la compétition intrasexuelle – de nature inconsciente évidemment – où une femme non voilée aura toujours de meilleures perspectives qu’une femme voilée.


Qu’avez-vous à dire sur les châtiments corporels et le crime d’apostasie ?

Au-delà des drames humains que ces calamités occasionnent encore dans certains pays musulmans, ces textes qui appuient cette vision radicale des peines juridiques nous montrent que l’impasse est totale en ce qui concerne une vision réformiste de l’islam. Une impasse dès lors où une méthodologie classique (orthodoxe) qui consiste à rassembler les textes, extraire les contextes, et juger de l’applicabilité ouvre les portes à l’éventualité, fût-elle extrêmement faible, d’une applicabilité au moins sur le champ théorique, ce qui est déjà de trop évidemment.

Et comme ces questions ne sont pas des priorités – et heureusement ! – parmi les populations musulmanes, on élude le problème (des textes) en se contentant de dire qu’ils ne sont pas applicables… et en évitant d’organiser de charmantes réunions où on discuterait de l’éventuelle faisabilité. Autrement dit, dans les faits il n’y a pas d’islam intégral qui serait revendiqué par les musulmans en tant que groupe social incluant toute sa diversité, mais plutôt un islam « à la carte » selon l’époque et les enjeux, et validés par les autorités compétentes – soit les membres représentatifs qui chapeautent le culte. L’unanimité au sujet du rejet par les musulmans eux-mêmes des châtiments corporels est la preuve qu’on peut retrancher tout un pan de de textes en justifiant arbitrairement que cela n’est plus d’application. Personne ne s’en plaindra et Dieu lui-même verra beaucoup moins d’horreurs commises en son nom.

Je me permets d’ajouter un petit mot au sujet du crime d’apostasie car si en effet il n’y a plus de mort physique, une mort sociale en revanche est susceptible de rester d’application. Les personnes qui quittent l’islam peuvent être marginalisées au sein de leurs familles respectives, voire encore être accusées de traitrise, entraînant éventuellement des conséquences négatives de nature psychologique. Il y a donc encore du boulot sur le sujet.

Que pensez-vous du terrorisme islamique actuel en Belgique et en France ?

Le terrorisme islamique est évidemment un phénomène complexe. Je pense qu’on peut dire aujourd’hui avec un certain recul qu’il est plus issu d’une haine de l’Occident que d’un acte d’amour envers Dieu ou de son prophète. C’est la raison pour laquelle je me méfie de ces nouveaux discours, qui prônent l’inclusion, et qui dans ce combat de luttes intersectionnelles a défini un nouvel ennemi qui serait à l’homme blanc occidental. Ces apprentis sorciers « fourre-tout des opprimés et de leurs sauveurs bienveillant » devraient quand même faire attention aux types de profils qui seraient intéressés d’exploiter leurs discours.

Mais pour en revenir au terrorisme islamique, je lis « actuel » dans la question, j’ose espérer qu’il est actuellement sous contrôle. Daech a quand même subi des revers importants mais il faut rester vigilants et profiter de cette « trêve » pour continuer de travailler sur les questions liée l’islam, avec de préférence des personnes raisonnables.

L’islam peut-il se réformer comme le disait, à une époque, Tariq Ramadan ?

Non je ne le pense pas. En tout cas, pas à travers les outils qu’offre sa théologie classique, et ceux qui prétendent le contraire n’ont jamais su faire quoi que ce soit dans le sens d’une réforme. Quant à la réforme radicale de Tariq Ramadan (c’était le titre du livre), c’était surtout l’arnaque radicale, à savoir (en substance) : « Réformer l’islam à la lumière de l’énergie qui animaient les premières générations de l’islam ». Soit du pur salafisme en réalité, un vœux pieux plus qu’une démarche méthodique. On ne réforme pas l’islam avec les mêmes outils que ceux qui ont conduit à de trop nombreuses impasses.

Rappelons aussi que l’islam n’a pas de clergé. La seule crédibilité à l’égard des musulmans qu’ont les institutions islamiques les plus influentes est la fidélité à la norme religieuse. C’est la raison pour laquelle, les Frères Musulmans n’ont jamais été aussi proches que les Wahabites au niveau idéologique.

C’est pour cela qu’il faut innover et carrément changer de paradigme car si on reste dans sa conception classico-classique, on n’a que peu de marges de manœuvre. Je pense que la piste de l’étude historico-critique aura sans doute voie au chapitre dans un avenir proche. L’ouvrage gigantesque « Le coran des historiens » (4) sorti en fin 2019 et qui est une nouvelle référence par rapport à des livres vieillots que sont les exégèses plus classiques de la tradition sunnite (comme ibn Kathir par exemple), et qui en vérité n’intéressent pas grand-monde parmi les intellectuels musulmans. J’espère qu’il suscitera des vocations au sein des jeunes générations pour approcher l’islam de manière plus objective et permettre la construction d’autres discours, forts, et en phase avec de nouvelles réalités. Car finalement ce qui fait l’islam concrètement du point de vue des non-religieux c’est ceux qui s’en revendiquent, et toutes les tensions que nous vivons actuellement dans nos pays avec les populations musulmanes sont surtout des crises identitaires. Plutôt que de réformer l’islam et imposer le fruit de sa réflexion au reste de la Oumma, autant revoir individuellement son rapport à l’islam, dans un premier temps ce serait déjà pas mal.

En attendant il va falloir composer avec certaines représentations et avec différentes réalités sociales.

 

(1) https://www.scienceshumaines.com/le-tabligh-une-multinationale-du-religieux_fr_35326.html

(2) Chiites duodécimains, courant majoritaire du chiisme qui se subdivise encore en d’autres factions comme les alaouites en Syrie pour parler d’un courant en lien avec des conflits contemporains : https://www.francetvinfo.fr/monde/syrie/syrie-qui-sont-vraiment-les-alaouites_3073221.html

(3) https://www.lci.fr/population/journee-internationale-droits-des-femmes-2020-lci-play-video-le-port-du-pantalon-pour-les-femmes-en-france-n-a-ete-autorise-qu-en-2013-2147274.html

(4) https://www.amazon.fr/Coffret-Coran-historiens-Collectif/dp/2204135518/ref=pd_sim_14_1/260-5846878-3152425?_encoding=UTF8&pd_rd_i=2204135518&pd_rd_r=c48a0707-b6c2-4f03-9af9-919e5b4e0c47&pd_rd_w=eLQLS&pd_rd_wg=wA8wg&pf_rd_p=07a5413d-23a8-473c-878a-d8e0e34f3927&pf_rd_r=9QY8QCQYG765TJSJ0MF8&psc=1&refRID=9QY8QCQYG765TJSJ0MF8

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