Boulimique et en dépression post-partum : Amanda, 30 ans, témoigne

Amanda, 30 ans, souffre de boulimie et dépression post-partum : deux tabous ? Rencontre.

La nuit tombe plus tôt. Le temps est pluvieux aujourd’hui à la Louvière. Nous partons rencontrer Amanda (ndlr ; prénom d’emprunt). Souriante, débordante d’énergie, on ne peut deviner à la voir les maux qui la traversent. Pourtant, Amanda souffre. Elle est en invalidité depuis 2015 et reconnue handicapée par le SPF Handicap depuis 2016 en raison d'une maladie génétique invalidante et différents troubles psychiques. Depuis deux ans, elle travaillait en tant que sexologue mais elle a dû arrêter en raison de sa santé mentale et physique. Elle est maman d'une petite fille de 6 mois et est en couple depuis 5 ans et demi.

Amanda (prénom d'emprunt) Amanda (prénom d'emprunt)

Le trouble fondateur pour Amanda fut alimentaire : « Depuis l’âge de 10 ans, je suis boulimique même si je n’ai eu mon diagnostic qu’à 27 ans car j’avais honte d'en parler avant à des professionnels. J'ai été abusée sexuellement à 4 ans et puis, de mes 8 à 10 ans par mon demi-frère. Les abus ont pris fin brutalement lorsque ma famille a changé de pays, loin de mon agresseur. Dès ce moment, les crises de boulimie sont apparues. Je ne compensais pas donc j'ai pris 20 kilos en un an. Mes parents ne se sont pas inquiétés car je mangeais peu avant ce moment. ». Elle ajoute : « J'ai commencé à me faire vomir et à prendre des laxatifs lorsque j’avais 16 ans. J'avais énormément de mal avec ma prise de poids et le regard des autres. Il y aussi eu le divorce de mes parents et par conséquent, la perte de ma chienne qui m’aidait et me canalisait. »

Sur ce qui déclenche ces boulimies, Amanda évoque « différents facteurs. Il y a le trop plein d’émotions auquel je ne sais faire face où je « mange mes émotions » et les moyens compensatoires permettent d'éviter l’implosion. Il y a aussi le sentiment d'être sale de l’intérieur, en lien avec les abus sexuels, comme si la nourriture était toxique et venait me salir davantage l'intérieur… Je ne peux garder toute cette toxicité et pourriture en moi… Jeûner pour moi est synonyme de propreté intérieure, de purification ».

Ce trouble, nous explique-t-elle, est, dans son cas, transgénérationnel : « Aucun de mes modèles parentaux n'ont un rapport à la nourriture normale. Mes sœurs et moi souffrons toutes de troubles du comportement alimentaire. » Mère depuis peu, Amanda n’a pas guéri de sa boulimie pour autant : « Malheureusement, je suis toujours boulimique. Cependant, comme j'allaite toujours ma fille, je n'utilise plus de moyens compensatoires (vomissement et/ou laxatifs) car j'ai peur que cela influe sur ma fille à travers mon lait. J'ai donc pris beaucoup de poids ; je porte une taille 50, alors qu'il y a 3 ans, je mettais une taille 36 après une période d’anorexie mentale. Attention l’anorexie mentale ne se caractérise pas par un état de maigreur contrairement à l'anorexie « tout court ».

Amanda a très mal vécu sa grossesse : : « La grossesse est venue réactiver ma mémoire traumatique. J’ai ressenti des émotions similaires lorsque j’étais abusée : dépossession et intrusion de mon corps, et la sensation que quelqu’un me voulait du mal. L’accouchement a été traumatique ; il a été la succession de violences obstétricales. Ma mémoire est également réactivée lorsque je change ma fille ou que je lui donne le bain. Bref, lorsque je suis confrontée à ces moments intimes … Lorsque son papa l’appelle « ma princesse » où « ma poupée » surnoms que me donnaient mon demi-frère ; je suis dans tous mes états… ».

Pour Amanda, l’analyse est claire : « Dans ma situation, ma dépression post-partum est clairement liée à mon vécu d’abus sexuel, tout comme mes troubles du comportement alimentaire, en fait. »

Selon Amanda, la dépression post-partum et la boulimie restent deux tabous sociétaux : « La boulimie reste taboue. C'est une des raisons pour laquelle j'ai attendu plus de 7 ans pour aborder mes troubles alimentaires avec mon psychiatre que je voyais déjà depuis 3 ans et demi ainsi qu'à mon médecin traitant. J'ai pu en parler car j'étais en période anorexique, et personnellement et socialement, je pense qu’elle est plus « valorisée », « admise » que la boulimie. »

Elle conclut : « Je pense que la dépression post-partum est aussi taboue. C’est difficilement entendable. J'aime ma fille plus que tout. Heureusement, ma dépression ne m’empêche pas de créer du lien avec elle. Aimer son enfant et être en dépression, c’est deux choses différentes. »

 

Aurore Van Opstal

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