Non, monsieur Finkielkraut, un(e) mineur(e) ne consent pas

Gabriel Matzneff, écrivain français, Prix Renaudot 2013, âgé de 83 ans se trouve la cible d'une polémique. Ce 2 janvier 2020, un livre poignant est sorti chez Grasset: celui de Vanessa Springora, éditrice, dans lequel elle y accuse Matzneff d'emprise pédophile envers elle lorsqu’elle était âgée de 14 ans.

Cette sortie littéraire fait grand bruit. Le philosophe Alain Finkielkraut s’est exprimé sur cette histoire sur CNews ce 7 janvier : « il n'y a pas eu de viol puisqu'il y a eu consentement, mais il y a eu en effet détournement de mineur". Occasion pour moi de préciser ce qu’est qu’un consentement et la réalité du continuum de la violence envers les enfants et les femmes : un phénomène massif dans le monde.

La drague de "minettes". 

La drague a toujours été un « art » bien vu en France. Particulièrement la drague de « minettes » comme en plaisantait Bernard Pivot, en 1990, sur le plateau de l'ancienne célèbre émission littéraire française « Apostrophes » face à Gabriel Matzneff. « Vous êtes un collectionneur de minettes », lui lance Pivot. Rire général.

Des centaines de victimes

Les différents tomes du journal intime de Gabriel Matzneff sont une source éclairante sur son parcours de pédophile. Bien vu et adulé tel un prêtre dans la bourgeoisie française catholique, lors de dîners mondains, Matzneff parle religion, prières et littérature. Une encyclopédie vivante s'exprime à table. Pourquoi ne pas le laisser enseigner son immense savoir au jeune enfant de la famille de dix, onze, douze ans ? La famille aisée accepte donc que l’écrivain aide leur enfant à réaliser leurs devoirs. A Vanessa Springora, Matzneff enverra des lettres d'amour enflammées la conduisant dans son lit. Le modus operandi est souvent le même : être reçu par la famille et se présenter comme un mentor pour les jeunes enfants afin de les avoir dans son lit.

Springora n'est la seule victime de Matzneff. A la lecture des journaux de l'écrivain, force est de constater qu'il y a énormément de victimes mineures de son abus de pouvoir d'adulte entre le début de sa carrière, début des années 60 à aujourd'hui. Déjà à l'âge de seize ans, Gabriel Matzneff préférait les petits garçons de onze, douze ans. Avant le Maroc était « le paradis des pédophiles ». A partir des années 60, pour Matzneff, l’éden de sa perversion sexuelle s'exprimera sur le territoire philippin à Manille. Il s'y adonnera au « tourisme sexuel » avec, entre autres, des garçons de onze ans en compagnie de Christian Giudicelli, prix Renaudot 1986. Ce dernier fait partie du jury qui a remis le prix Renaudot en 2013 à … Gabriel Matzneff.

Des protections d'un milieu influent 

Ancien grand ami de feu Henry de Montherlant, grand écrivain français et apprendra-t-on après sa mort, pédophilie notoire, Gabriel Matzneff est une girouette politique. Proche de François Mitterrand, il est aussi reçu au château de Montretout par Jean-Marie Lepen. En 2017, pour l'élection présidentielle, il appelle à voter Mélenchon. Ce qui ne l'empêche pas de tutoyer et de fréquenter un ancien proche de l'OAS (Organisation de l'Armée Secrète pour la colonisation française de l'Algérie, ndlr), Alain de Benoist, alias Fabrice Laroche. Matzneff le tutoie et l’appelle « Fabrizio ». Bref, l’écrivain multiplie ses connexions dans divers réseaux allant de l'extrême-gauche à l'extrême-droite.

A l'étranger, il se voit reçu par des ambassadeurs tel un courtisan à Versailles. Dans les années 70, il fréquente le beau monde : Roland Barthes, Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, Emil Cioran, Hergé, … Il côtoie l'élite. En 1977, cette intelligentsia signera d'ailleurs dans le quotidien français Le Monde « Un appel pour la révision du code pénal à propos des relations mineurs-adultes ».

Aujourd'hui, Gabriel Matzneff boit régulièrement le thé chez Bernard-Henry Lévy et Arielle Dombasle. Il est également ami avec Léo Scheer qui a réédité "Les moins de seize ans" en 2005. Malgré l'évocation de dizaines de relations pédocriminelles dans ses journaux intimes, à tel point que parfois on s'y perd, tant l'énumération de « 11 ans », « 12 ans » s'accumule – des prénoms ne sont jamais cités-, ces différentes personnes n'ont jamais trouvé rien à redire aux pratiques pédophiles de l'auteur. Aujourd'hui, le passé de l'octogénaire le rattrape. Trop tard ?

 

Finkielkraut déclare sur Cnews : "Ce n'est pas un cas de pédophilie ou les mots ne veulent plus rien dire". Finkielkraut déclare sur Cnews : "Ce n'est pas un cas de pédophilie ou les mots ne veulent plus rien dire".

 

Est-on consentante à 14 ans ?

Monsieur Finkielkraut nous explique sur LCI que Vanessa Springora, à 14 ans, était « consentante », qu’il ne s’agit « pas de pédophilie » et qu’il ne s’agit « pas d’un viol ». Peu étonnant venant d’un « philosophe » qui en 1977 écrivait avec Pascal Bruckner dans « Le Nouveau Désordre Amoureux » une défense immonde des textes du pédophile Tony Duvert : « Au fond, la Loi ne demande aux amants que ceci : de ne pas faire les enfants ; en d’autres termes, de rester pleinement génitaux. Et inversement : le corps de l’enfant demeure aujourd’hui en Occident le dernier territoire inviolable et privé, l’unanime sanctuaire interdit : droit de cité à toutes les “perversions”, à la rigueur, mais chasse impitoyable à la sexualité enfantine, son exercice, sa convoitise. La subversion, si l’on y croit encore, ce serait de nos jours moins l’homosexualité que la pédérastie, la séduction des “innocents” (d’où le scandale que provoquent les livres de Tony Duvert alors qu’ils devraient stimuler, susciter des vocations, dessiller les yeux). » Notons qu’Alain Finkielkraut a aussi pris la défense de Roman Polanski, le réalisateur, suite à son viol envers une mineure, en disant que sa victime « n’était pas une enfant » car elle « posait pour vogue ». Vomitif.

Un consentement se doit d’être « libre et éclairé ». Lorsqu’on a, en dessous de 15 ans, on ne possède pas le bagage de connaissances nécessaires, l’expérience, la solidité pour dire « non »  face à un adulte envers qui, par essence, on a confiance. Il n’y a pas de consentement face à la perversité d’une contrition imposée par l’adulte, ici Matzneff vis-à-vis de la très jeune Vanessa Springora.

Pénétrer un(e) mineu(r)e est un viol. Attoucher un(e) mineur(e) est un délit. Non, un enfant et/ou un(e) adolescent(e) ne peut pas, par définition, consentir à une relation sexuelle. Laissez les enfants vivre leur enfance et les adolescent(e)s vivre leur période transitoire vers l’âge d’adulte en toute tranquillité. Monsieur Matzneff, sachez ceci : c’est vomitif d’abuser de son statut d’autorité à des fins de domination, d’emprise sexuelle.

Les conséquences presque toujours indélébiles de la pédocriminalité

Comment se construire adulte, devenir un sujet à part entière quand, enfant ou adolescent(e), on a abusé de votre naïveté et de votre confiance envers les adultes ? Comment accéder à la résilience après un tel crime : une infraction psychique et physique digne de la torture ? Les traces sont là : des années plus tard, parfois des décennies plus tard ; le traumatisme est revécu à l’état brut. Comme des soldats au retour du front : les victimes vivent des stress post-traumatiques. Des pleurs, des crises d’angoisses, des cauchemars, des envies suicidaires, des dépression sévères : voici un aperçu des symptômes que présentent les victimes de violences sexuelles enfant et/ou adolescent(e). Je vous invite, à ce titre, à découvrir le brillant travail de la psychiatre française Muriel Salmona[1]. Elle précise dans un article : « L'étude prospective américaine de Felitti (2010), montre que le principal déterminant de la santé à 55 ans est d'avoir subi des violences dans l'enfance »[2]. Beaucoup de victimes ne se remettent jamais des violences sexuelles subies et finissent par se suicider dans l’indifférence sociétale généralisée vis-à-vis du continuum des violences faîtes aux enfants et aux femmes. Sur la pédophilie, notons ce chiffre : en moyenne, 165.000 enfants violés par an[3].

 

"Le Consentement" de Vanessa Springora sorti le 2/01/2020 chez Grasset "Le Consentement" de Vanessa Springora sorti le 2/01/2020 chez Grasset
Non, Monsieur Finkelkraut : inciter au sexe une mineure qui n’a pas encore structuré sa personnalité n’est pas de l’amour. Non, face à une contrainte perverse d’un aîné, Vanessa n’était pas consentante. Vous parlez vous-même de « détournement de mineure » : oui, il a détourné Vanessa et ses autres victimes d’un chemin sain vers l’âge adulte en leur imposant des actes traumatisants pour leur vie entière. Gabriel Matzneff a gâché des vies par centaines pendant son parcours de pédocriminel.

Enfin, le viol n’est pas du sexe. La pédophilie n’est pas de l’amour. Rappelez-vous les mots de Andrea H. Japp, autrice et scientifique française : « Le viol n'est pas une recherche de sexe, c'est une recherche de totale domination ». Et de destruction. Matzneff a détruit les existences de ces jeunes victimes. Il se doit d’assumer, de réparer et de répondre de ses actes abominables. Monsieur Finkielkraut : c’est votre regard qui s’est détourné. Vous tournez le dos à des millions de femmes, d’adolescent(e)s et d’enfants violentés sexuellement à travers le monde. Baissez les yeux. Peut-être y verrez-vous un début de réalité. La misère est en bas. Mais la misère de l’intelligence humaine ; c’est vous qui l’incarnez.

 

Aurore Van Opstal

Journaliste et autrice belge

Victime de violences enfant

 

[1] https://www.dunod.com/livres-muriel-salmona

[2] https://www.memoiretraumatique.org/assets/files/v1/Violences-faites-aux-enfants-un-silence-assourdissant.pdf

[3] https://www.francebleu.fr/infos/societe/les-enfants-victimes-de-viol-et-violence-sexuelles-en-france-ont-en-moyenne-10-ans-1570427467

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