Ils souffrent beaucoup mais ça ne se voit pas! Borderline, une maladie des émotions

Je suis sujette à des stress post-traumatiques et je suis borderline. 2% d’êtres humains dans le monde sont sujets à cette «maladie des émotions», forcément déstabilisante et difficile à vivre pour les proches. Les borderlines sont hypersensibles, ils ont des réactions excessives, démesurées par rapport à la situation qui se présente à eux. Ce texte est une bouteille à la mer.

« Oh, que tu es susceptible », « Tu en fais toute une montagne pour rien », « M’enfin, ça va aller ! Arrête de pleurer ! Sois fort(e) ! », « Arrête de faire du chantage affectif », « Tu cherches à attirer l’attention », « Tu mens », « Tu manipules », « T’es responsable d’aller mieux », « C’est ton problème, pas le mien », « Tu ne penses qu’à toi », « Tu exagères ! », « Et que veux-tu que j’y fasse ? », « Tu te rends compte que tu fais du mal aux autres à être ainsi ? », « Tu dramatises », « Ressaisis-toi, bouge-toi ! », « Il faut avancer, allez ! C’est une question de volonté », « Arrête ta théâtralisation », « Arrête tes conneries ! », « T’es invivable », « Tu as mauvais caractère », « T’es fatigante », « Tu es folle », « Tu es taré(e) », etc.


Il y a en a des centaines des phrases qui, peut-être, partent d’une bonne intention mais font pire que mieux. Ces phrases sont dites à des gens qui souffrent psychologiquement. Heureusement, on ose moins dire ce genre de banalités aux personnes malades physiquement, comme un cancéreux ou un accidenté de la route gisant dans son sang.

Je suis sujette à des stress post-traumatiques et je suis borderline. 2% d’êtres humains sont sujets à un trouble borderline dans le monde. Entre 10 à 40% finissent par mourir d’un suicide « réussi » (les chiffres varient d’une étude à l’autre).

Grâce à Internet, à des associations, des hospitalisations et des recherches, d’autres borderline m’ont parlé. D’autres individus sujets à d’autres troubles psychologiques m’ont confié leur désarroi face à une incompréhension et un manque d’écoute des autres. Face au déni de leur souffrance, pourtant si envahissante, cruelle et difficile à supporter. De manière générale, j’ai constaté une absence d’empathie chez une majorité de personnes. Une minimisation de la souffrance psychologique. Et enfin, une psychiatrisation non pertinente. Même parfois, de la part de professionnels.

Dans ce texte, je m’arrêterai uniquement au trouble borderline car il est plus aisé d’évoquer ce qu’on a ressenti dans sa chair. Par ailleurs, il serait trop long de partager les témoignages recueillis auprès d’autres personnes : bipolaires, dépressives, schizophrènes… A toute fin utile, j’ajoute une bibliographie à la fin de ce texte qui peut s’avérer utile pour toute personne souffrant d’une « maladie dans la tête », de maux invisibles à l’œil nu. Une bibliographie pour eux et leurs proches.

 

Le trouble de la personnalité borderline est surnommé "Maladie des émotions" Le trouble de la personnalité borderline est surnommé "Maladie des émotions"

Une maladie des émotions

Le trouble borderline est surnommée « maladie des émotions ». Ses caractéristiques principales sont : instabilité de l’humeur (au cours d’une même journée), troubles de l’identité, addictions, actes dangereux pour soi-même, très faible estime de soi, tendances autodestructrices, instabilité des relations interpersonnelles, gestes suicidaires et/ou d’automutilations répétitifs et réguliers, sentiment de vide ou de tristesse chronique, incapacité à persévérer, difficultés à se concentrer, peur des abandons réels ou imaginaires, susceptibilité, sensibilité à fleur de peau.

Un jour, après avoir subi un lynchage, injustifié selon moi, sur les réseaux sociaux, j’ai pleuré et je me suis filmée. Ensuite, j’ai avalé des psychotropes avec de l’alcool. Je me suis retrouvée à l’hôpital aux urgences.

Je ne sais plus combien de fois j’ai tenté de me suicider.  En réalité, je n’ai jamais envie de mourir. J’ai envie d’arrêter de souffrir autant et la seule solution, dans le torrent d’émotions qui m’envahit, apparaît comme la mort. Dans ces moments de douleur aiguë et d’irrationalité, je ne peux pas continuer à subir ces émotions variées, changeantes, intenses et qui se modifient au moindre « couac ».

Déjà adolescente, je présentais ce qu’on a diagnostiqué plus de quinze ans après. Le professeur m’a grondé. Ma réaction disproportionnée a été de pleurer, trembler et me taper la tête contre le mur.

En amour, comme les autres borderline rencontrés, je suis d’une possessivité, d’une jalousie extrême et je pousse l’autre dans ses limites par peur d’être abandonnée.

J’attire votre attention sur le manque de connaissances du public et parfois des professionnels sur « le trouble de la personnalité borderline ». De fait, il faut souvent pas mal d’années avant d’être enfin diagnostiqué. Ce qui est, souvent, pour le patient un soulagement.  On combat plus facilement un mal s’il est concret, s’il est défini avec des contours.

Ne pas tout mélanger

Attention de ne pas confondre borderline et bipolaire : les changements d’humeur chez un borderline s’opèrent sur une même journée, alors que les périodes dépressives d’une part, et maniaques, d’autres part, sont plus longues chez un bipolaire. Par ailleurs, les bipolaires ne sont pas forcément abandonniques alors que les borderlines, oui.

Attention aussi à ne pas confondre « susceptibilité extrême » et « irritabilité » liée au trouble.

Beaucoup de proches ont coupé les ponts avec moi car ils pensaient que j’étais manipulatrice. De fait, la structure de personnalité perverse et/ou manipulatoire peut être confondue avec les borderlines.

Je ne suis pas psychiatre mais il me semble que les borderlines n’ont pas la volonté de faire du mal. Ils ne jouissent pas de la souffrance d’autrui et ne désirent pas consciemment obtenir quelque chose de l’autre en disant par ex. « je vais me suicider » ni à inquiéter ou faire du mal en disant « je souffre, personne ne me comprend ; même pas toi. Je veux quitter cette terre ».

De plus, quand les tentatives de suicide se répètent, l’entourage finit par ne plus être attentif à la dangerosité réelle que présente le borderline pour lui-même.

Un pervers me semble-t-il jouit de la souffrance de l’autre et pose des actions en conscience pour détruire. Le manipulateur ment, ne ressent rien mais fait croire que oui pour obtenir quelque chose sous le coup de la menace.

Que diront les psys en lisant mon texte ? Je ne sais pas. Mais, comme borderline, j’ai toujours été révoltée par le terme « chantage au suicide ». En effet, je ne fais pas du chantage. La plupart du temps quand j’hurle que je veux me suicider, malheureusement, je passe à l’acte. Jusqu’au jour où …je ne me raterai pas. Du chantage, ça impliquerait que j’attends de l’autre quelque chose. Or, en général, quand je veux me faire du mal : il est trop tard. J’annonce ma volonté suicidaire, je pense, dans un dernier élan vital, un ultime appel à l’aide.

Ce texte est une bouteille à la mer : un appel lancé à ceux et celles qui ont encore un peu d’humanité, dans cette société consumériste et individualiste, où les supports communautaires, collectifs sont en voie de disparition. Soyez plus doux avec les personnes qui souffrent psychologiquement. Renseignez-vous, écoutez-les avec patience et empathie, cherchez de l’aide auprès de professionnels qualifiés. Plutôt que de regarder ailleurs, de juger, d’étiqueter, de nuire, de faire la leçon et de minimiser.

Par ailleurs, j’invite tout le monde, avant d’avoir les outils à disposition, à ne pas utiliser des termes psychiatriques à tout va. Par exemple, on entend beaucoup parler ces derniers temps des « pervers narcissiques ». A tel point que maintenant tout le monde l’est ! D’autres comme moi se sont vu attribuer ce « diagnostic » alors, qu’encore une fois, être borderline ne relève pas de la perversion.

 

Marilyn Monroe, une borderline célèbre Marilyn Monroe, une borderline célèbre

 

L’enfance dessine l’adulte

Marilyn Monroe, Amy Winehouse, Kurt Cobain, Béatrice Dalle dans « 37°2 le matin », Glenn Close dans « Liaisons fatales », … Tous des borderlines.

Ces personnages morts ou fictifs nous poussent, par fainéantise intellectuelle et émotionnelle, à les étiqueter comme « fous » ou « folles ». Manière pour la société et les proches de se dédouaner de toute responsabilité. A quoi bon s’intéresser au fait de ne pas avoir empêché les violences que ces individus ont subi et de ne pas les avoir écoutés et aidés quand cela était nécessaire ? Je pense que pour les proches et la société, le fardeau serait trop lourd à porter s’ils affrontaient la réalité : on nie nos suicidaires, nos dépressifs, nos borderlines alors qu’on les a en partie « créés ». Parce qu’on sait que le trouble borderline est souvent la conséquence d’une enfance marquée de manquements affectifs, de violences physiques et/ou sexuelles et/ou psychologiques. Il est plus présent dans les sociétés industrialisées, donc individualistes. La société doit affronter ses « fous ». La folie est aussi un acte politique dans une société où l’émotion est perçue comme une faiblesse.

J’entends souvent : « Tu es responsable de guérir ». Les personnes souffrant psychiquement ne sont pas responsables d’aller mieux. Responsabilité = assumer les conséquences d’une faute qu’on a commise. Or, les anciennes victimes de violences dans l’enfance ne sont pas fautives …d’avoir été victimes ! Je parlerai plutôt d’implication sur un chemin de guérison. On doit s’appliquer à aller mieux. Petit à petit. Pas après pas. En se trompant, parfois puis en se relevant. Le chemin vers la guérison est périlleux, difficile. La résilience ne tombe pas du ciel. Par conséquent, s’il-vous-plaît ; cessez de parler de « responsabilité à s’en sortir ». Cela n’a pas de sens, c’est moralisant et culpabilisateur.

Les borderlines sont hypersensibles, ils ont des réactions excessives, démesurées par rapport à la situation qui se présente à eux. Une critique, un manque d’attention, l’annulation d’une sortie au restaurant : une petite flamme peut créer un incendie émotionnel chez un borderline. La personne peut se sentir nulle, non aimable, inutile, abandonnée, en insécurité, agir avec impulsivité (rouler dangereusement en voiture, dépenser son argent à l’excès, avoir des relations sexuelles non-protégées, consommer des drogues, …).

Cette « maladie des émotions » est forcément déstabilisante et difficile à vivre pour les proches. Sachez que des groupes de parole existent en Belgique pour l’entourage de personne souffrant psychologiquement. N’oubliez pas aussi que la souffrance d’un borderline est immense. Néanmoins ; n’ayez pas peur : des solutions existent.

Une lueur d’espoir :

Heureusement, depuis quelques années, les experts évoquent une solution : une forme de thérapie venue des USA et du Canada qui s’appelle la thérapie dialectique. Elle donne d’excellents résultats chez les personnes ayant un trouble borderline. On constate une rémission chez beaucoup de patients, après une thérapie régulière et pertinente d’une durée, en moyenne, de deux ans. En parallèle, un psychiatre, lui, peut apporter des béquilles à la personne borderline pour atténuer certains symptômes à travers la prescription de psychotropes. Avec l’âge, les symptômes ont aussi tendance à s’atténuer.

Enfin, je terminerai par un clin d’œil : ne perdez pas de vue que les borderlines sont aussi rayonnants. Ils sont souvent très vifs d’esprits, créatifs, intelligents, généreux, présentant un enthousiasme communicatif et aimant sans conditions. Ils font preuve de beaucoup d’empathie aussi, au-delà de leurs propres difficultés.

Les rejeter par simplicité, par peur que leur souffrance soit contagieuse est idiot. Il est plus sain de leur proposer de l’amour. En général, ils en ont beaucoup manqué. Ils présentent des carences affectives précoces énormes. Aidez-les à aller mieux plutôt qu’à nier leur désespoir. En ne les considérant pas, vous ne faîtes que renforcez leur mal. « Tout le monde dit que je suis taré, que je ne mérite pas d’être aimé, tout le monde s’en fout » : voilà ce que se dit un borderline quand il est rejeté, jugé, incompris, nié. Vous pouvez éviter que les hypersensibles s'en aillent de manière dramatique. Oui, on peut prévenir les suicides de borderlines. Je le crois. Je l’espère.

Montrez-vous humains avec les hypersensibles. Car vous passez à côté de quelqu’un de bien si vous passez à côté d’un borderline.

Aurore Van Opstal

Liens :

Groupe de paroles pour les proches de personnes souffrant psychologiquement :

https://wallonie.similes.org/groupes-de-parole/

Groupe thérapeutique à Liège pour les borderlines :

https://www.peps-e.be/page/groupe-mosaique

Prise en charge hospitalière à Liège pour les borderlines :

https://www.isosl.be/mentalhealth/mhs.aspx?id=bc136a02-adcb-4077-95e8-5b84f647f777

Prise en charge à Bruxelles (projet « La Passerelle) en région bruxelloise :

https://www.sans-souci.be/clinique/

Pour les français : https://www.aforpel.org/

Livres

Catherine Musa, Mieux vivre avec un trouble borderline, Dunod, 2016

Alain Tortosa, Dans l'émotion d'une borderline (Le leurre de la gestion ou du contrôle des émotions), éditions Archilogue, 7e édition 2013.

Dominique Page, Borderline : retrouver son équilibre, édition Odile Jacob, 2006

Déborah Ducasse et Véronique Brand-Arpon, Borderline. Cahier pratique de thérapie à domicile, Odile Jacob, 2017

Être borderline Une vie au bord du gouffre écrit par Catherine S DANEMARK, Michel KUMMER, éditeur DE L'OPPORTUN, 2018

 

Films :

Une vie volée, James Mangold, 1999

37°2 le matin, Jean-Jacques Beinex, Cargo Films, 1986

Liaison fatale, d’Adrian Lyne, 1987

 

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