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Billet de blog 11 oct. 2021

En immersion dans un centre de vaccination de Seine-Saint-Denis

La campagne de vaccination contre le Covid-19 a été d’une ampleur inédite. Dans un monde pressé de retrouver la vie d’avant, la solution d’un liquide salvateur est apparue très tôt dans la pandémie. En France, ce sont rapidement les vaccins de Pfizer/BioNTech et Moderna qui ont la côte. Mais comment se passe concrètement la vaccination de masse de toute une population ?

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Dès Avril 2020, l’idée d’une solution qui réglerait instantanément la problématique du Covid-19 devient possible. En France, on croit d’abord au miracle via les travaux du Professeur Raoult à Marseille. En effet, le microbiologiste affirme avoir soigné des malades du coronavirus grâce à la chloroquine. Rapidement, la communauté internationale et l’OMS se penchent sur ces révélations qui font clairement office de deus ex-machina dans une crise déjà grave alors qu’elle n’en est qu’à ses balbutiements. Mais la joie sera de courte durée. La solution de la chloroquine se révélera en réalité fausse, et le Professeur Raoult tombera un peu de son piédestal malgré ses nombreux passages médiatiques pour se défendre. Dans le silence du confinement, tout le monde est finalement assez d’accord. Faute de traitement efficace, il faut un vaccin. Bien que le Sars-CoV-2 soit une maladie nouvelle, cela reste un coronavirus, déjà connu de l’humanité, sur lequel des travaux ont déjà été établis. De nombreux laboratoires se lancent donc dans la course au vaccin (certains ayant déjà même pris de l’avance dès Mars), soutenus par des Etats. Les moyens mis en œuvre pour trouver la formule magique sont titanesques, mais le pactole vaut clairement le coup. Pendant qu’en France on se dispute avec Sanofi qui priorise les Etats-Unis pour son futur vaccin qu’il n’a pas encore, d’autres pays ont la tête dans le guidon et sont déjà en phase de tests. Notamment l’Allemagne et son entreprise BioNTech. Beaucoup de pays sont déjà en train de commander des doses qui n’existent toujours pas à cet instant. Le laboratoire AstraZeneca a ainsi déjà pré-vendu plus de 400 millions de doses à certains pays européens dont la France. En Août 2020, Vladimir Poutine annonce la création de Spoutnik V, le premier vaccin contre le Covid-19, qui aurait été testé avec succès sur ses propres filles. On n’en verra jamais la couleur en France. La campagne de vaccination commence officiellement le 27 Décembre 2020 dans les EHPAD avec les vaccins Pfizer/BioNTech, Moderna et AstraZeneca, plus tard rejoints pas le vaccin de l’entreprise Johnson & Johnson. Au fur et à mesure des mois, la vaccination est étendue à des pans de plus en plus élargis de la population pour arriver à tous les adultes à partir du 31 Mai. C’est le lendemain de cette date que je commence à travailler au centre de vaccination de Noisy-le-Sec, en Seine-Saint-Denis.

C’est dans un gymnase réaménagé en une véritable usine à piqûres qu’environ 40 000 injections vont être effectuées en 5 mois. Le centre est ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h, sauf le vendredi où il est ouvert de 13h à 21h. Pour les agents recrutés par la mairie, il y a 6 postes à occuper pour 18 personnes. L’accueil extérieur où nous devons vérifier que les patients ont bien rendez-vous, et réguler la file d’attente. L’accueil questionnaire où nous donnons une fiche de renseignements sur le patient, fiche qui sera ensuite conservée et archivée. Mais nous devions aussi nous battre pour récupérer les stylos prêtés et parfois jamais rendus. Le secrétariat où notre rôle était de vérifier la date du prochain rendez-vous, le délai entre les deux injections, l’âge et la condition du patient, mais aussi beaucoup d’autres choses auxquelles nous n’étions pas préparés étant donné que nous faisions du cas par cas. Nous devions aussi, à tour de rôle, faire patienter la foule qui devait attendre avant de passer pour voir un médecin prescripteur. La surveillance et sortie du centre, où nous devions vérifier sur Doctolib que le nombre de patients soit équivalent au nombre de fiches de renseignement, et faire attendre les patients pendant 15 minutes (parfois 30) après leur injection. Ensuite, nous leur donnions leur papier sur lequel était imprimé le QR Code, ainsi qu’une fiche d’information sur le vaccin. Le dernier poste consistait à répertorier, parmi toutes les fiches de la veille, combien de patients étaient originaires de la ville, combien étaient originaires de Seine-Saint-Denis et combien étaient des mineurs. Le centre compte aussi dans son effectif des prescripteurs dont le rôle était de répondre aux questions des patients mais aussi de déterminer s’ils sont en état de se faire vacciner ou non. Les patients allaient ensuite s’asseoir sur des chaises, puis étaient appelés par les injecteurs qui les vaccinaient dans un box, à l’abri des regards. Il y avait aussi 4 ou 5 agents de sécurité qui s’assuraient que tout se passe bien, que ce soit à l’extérieur ou à l’intérieur du centre. Enfin (et surtout), le dernier endroit du centre était un box aménagé en infirmerie, ou de nombreux patients s’allongeront sur le brancard à cause d’un malaise ou d’une crise de panique.

Sur le papier, notre travail était donc très administratif. Mais en réalité, nous avons fait beaucoup de social. Ce qui est bien normal. Personne n’a vécu de pandémie dans sa vie. Le contexte sanitaire et social est très tendu et étrange et le climat autour des vaccins est incertain. Cependant, cela s’est aussi ressenti pour nous. Le centre était sous la direction de l’ARS (Agence Régionale de Santé) qui nous distillait une mise à jour des informations au compte-goutte. Au début de l’ouverture, il n’était pas rare que nous n’ayons pas la réponse à certaines questions, ce qui accentuait parfois la peur de se faire vacciner. De plus, les informations contradictoires émises par différents membres du gouvernement (quand elles arrivaient) n’aidaient pas à se mettre la tête à l’endroit. Il est même arrivé qu’on apprenne une mise à jour d’informations via un tweet d’Olivier Véran, avant même que l’ARS ne nous le communique.

Dès l’ouverture du centre nous avons eu beaucoup de monde. On est rapidement passé de 300 personnes par jour à 500 courant Juin, jusqu’à atteindre des pics considérables à plus de 650 personnes en Juillet et Août, notamment après l’appel à se faire vacciner du président Macron le 12 Juillet. Il faut bien comprendre que nous parlions à environ 3000 personnes chaque semaine et que chaque cas est différent. Parfois même dans une autre langue que le français, voire même avec un traducteur car nous n’avions aucune langue en commun avec le patient. On ne s’installe jamais dans une routine car à tout moment on peut être appelés en renfort quelque part, ou un patient peut nous occuper plus de temps que prévu. Nous n’étions jamais de trop à 18 agents pour gérer le centre de vaccination. D’autant que plusieurs de nos collègues se sont mis en arrêt maladie et que nous devions faire leur travail en plus du notre. Cependant, tout cela est resté très stimulant. Chaque journée était imprévisible mais on avait toujours le sentiment d’être utile, d’agir pour la société, de ne jamais s’ennuyer et d’avoir des choses à raconter. Cela était accentué lorsque certains patients nous remerciaient pour notre engagement.

Un avantage de travailler directement dans un centre de vaccination, c’est de pouvoir se faire soi-même vacciner quand on le souhaitait. Au cours du mois de Mai, je suis longtemps resté sur une page Doctolib à actualiser toutes les 5 minutes pour essayer d’avoir un créneau de vaccination. Alors qu’il ne m’a fallu que quelques instants pour avoir ma première et ma deuxième injection qui étaient des doses restantes non utilisées pour des patients. On a également pu prendre des rendez-vous pour nos amis. Car en effet, l’une des difficultés (entre autres) à laquelle la direction du centre était quotidiennement confrontée est la gestion des doses de vaccin. Ces doses étaient commandées à la semaine, en fonction des rendez-vous pris sur Doctolib, sachant qu’il fallait toujours en prévoir plus car d’autres créneaux se remplissaient au cours de la semaine en question. La livraison se fait en plaquettes de 7 doses. A partir du moment où une plaquette est ouverte, elle ne peut plus être refermée. Cela veut dire qu’il faut absolument injecter les 7 doses, sinon elles ne pourront pas être conservées et devront être jetées. Sachant qu’un dose de vaccin Pfizer/BioNTech présente un prix de 20 euros, il était hors de question de les gaspiller. Il nous ait donc régulièrement arrivé de refuser des patients en fin de journée, même s’ils avaient rendez-vous, car il n’y avait pas assez de patients présents pour vider une plaquette entière. Heureusement, ils ont presque toujours été très compréhensifs et sont revenus le lendemain.

Mais cela n’a pas toujours été le cas. Il n’était pas rare pour nous, jeunes agents, de nous faire rentrer dedans par des patients mécontents. Je concède qu’il n’est jamais agréable d’attendre longtemps lorsqu’on a rendez-vous à une horaire précise et que l’on est pressés. Je concède qu’il n’est jamais agréable d’être contraint de se faire vacciner par un gouvernement qui a totalement raté (car il ne l’a jamais fait) l’éducation à la vaccination contre le coronavirus. Je concède qu’il est agaçant de ne pas pouvoir partir 10 minutes après s’être fait vacciner car on nous dit qu’il faut encore attendre 5 minutes de plus. Je concède qu’une seringue ça fait peur. Cependant, il est difficilement justifiable d’insulter, de menacer physiquement ou de mépriser un personnel, qu’il soit médical ou administratif, et qui n’est là que pour tout se passe bien et qui ne fait qu’appliquer les règles émises par les professionnels de santé du pays.

Mais ces événements, même si peu agréables, ont rapidement été assimilés et ne nous faisaient plus trop d’effet. Contrairement à la fatigue. Comme dit précédemment, nous avons rapidement été confrontés à des très grosses journées de travail et a du sous-effectif. Il nous fallait donc être encore plus attentifs et irréprochables pour s’éviter des erreurs à réparer plus tard et donc du travail en plus. Les heures supplémentaires étant compensées en repos car non-payées, il n’était pas rare d’avoir un cumul atteignant parfois deux jours de paix. Cependant, étant donné le nombre de patients très élevé et le sous-effectif, il fallait parfois attendre une ou deux semaines pour pouvoir les prendre. Il nous ait arrivé d’avoir quasiment 700 patients d’inscrits pour une journée, alors que la capacité maximale du centre était théoriquement de 600. Heureusement, chaque jour, il y avait toujours un quota de personnes qui ne venaient pas à leur créneau réservé (et donc qu’il fallait appeler pour savoir s’ils avaient prévu de venir plus tard ou non). Il est même arrivé un jour que le site de la CPAM tombe en panne pendant 24 heures. Or ce site est vital pour tous les centres de vaccination en France car sans cela, on ne peut pas donner les QR Codes aux patients. Il est déjà arrivé que le site tombe en panne mais ça ne durait jamais plus de 1 ou 2 heures. Et donc le 13 Août, alors que nous faisions une grosse journée, un gigantesque accident qui va durer 24 heures intervient nous obligeant à nous adapter. Nous décidons de photocopier chaque fiche de renseignement remplie par chaque patient afin de leur en donner un exemplaire prouvant leur vaccination. Puis, lorsque le site refonctionnera, on leur enverra par mail leur attestation de vaccination ou leur pass sanitaire. Dans un timing serré, nous devions donc former une chaîne où chacun avait un rôle précis, afin de leur fournir leur document et de récupérer leur adresse email dans les 15 minutes d’attente post-vaccinal.

Mais toutes ces difficultés avaient pour point positif de créer un climat de solidarité entre nous. Étant donné que nous étions toutes et tous dans le même bateau, on se comprenait les uns les autres et on se relayait si quelqu’un se sentait fatigué ou avait besoin d’une pause. L’important était dans tous les cas de donner une bonne image du centre et de faire ressentir aux patients qu’ils agissaient pour eux, mais aussi dans l’intérêt collectif, en accomplissant un geste noble et altruiste.

A partir de mi-septembre, on a commencé à regretter les journées à 650 patients. L’élan de la campagne de vaccination avait considérablement baissé et nous n’accueillions qu’à peine 70 personnes par jour. D’un opposé à l’autre, nous passons dès lors des journées très longues et ennuyantes. Mais une autre nouveauté a été mise en œuvre, sous l’impulsion des mesures prises par le gouvernement, c’est la vaccination dans les établissements scolaires. Chaque centre de vaccination a été affilié avec des collèges et des lycées dans le but d’installer des modules de vaccination dans les centres. Sur le principe du volontariat, les élèves devaient également présenter l’autorisation écrite d’un de leurs parents. La veille du jour prévu entre le centre et l’établissement, 2 agents et une personne de la direction allaient sur place pour installer le matériel informatique, les box de vaccination et les ordinateurs. Malheureusement, le nombre d’élèves volontaires était généralement assez bas. Certains s’étant déjà fait vacciner durant l’été, d’autres qui ne voulaient pas où dont les parents n’étaient pas d’accord. Il y a aussi eu la mise en place du rappel vaccinal pour les plus de 65 ans, où pour celles et ceux présentant une comorbidité ou étant immunodépressif. Rappel vaccinal que notre centre a appliqué dès Septembre, ce qui nous a conduit a appelé tous les plus de 65 ans de la ville pour envisager une troisième injection, s’ils étaient volontaires. Cette troisième injection qui interroge tout le monde, notamment les patients qui viennent en Octobre et qui nous demandent si eux aussi ils devront faire un rappel d’ici 6 mois. Question à laquelle nous n’avons évidemment pas la réponse.

Après un départ très timide, la campagne de vaccination française contre le Covid-19 a fortement accéléré pendant tout l’été. La France a rapidement rattrapé son retard sur ses voisins, notamment avec l’application du controversé pass sanitaire. Pour atteindre l’immunité collective et un retour à la vie normale, il faut au pays un pourcentage de 95 % de vaccinés. En octobre, nous sommes à 86 % de la population majeure qui présente un schéma vaccinal complet. En croisant les doigts pour qu’un nouveau variant ne nous prenne pas par surprise, on peut espérer que les beaux jours reviendront avant l’été 2022.

Note : Mon contrat se termine le 31 octobre mais le plus intense et intéressant est désormais terminé à l’heure où j’écris cet article. L’expérience au centre comprend son lot de moments drôles et incongrus que je liste dans un papier que vous pouvez lire en cliquant ici !

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