Les trailers : Tous les mêmes

Le trailer est désormais rentré dans nos moeurs au moment de choisir quel film aller voir au cinéma. Cependant, il n'est ni plus ni moins qu'un argument marketing, un produit commandé par les publicitaires d'un film pour attirer les spectateurs dans leurs salles. Au point même d'induire en erreur les consommateurs. Le trailer est-il aujourd'hui toujours utile ?

Un slam de batterie saturé, des plans en fondu présentant des personnages qui s’interrogent, des écritures en lettres capitales, une musique marquante, une voix-off qui explique vaguement les enjeux, une punchline finale et le plus important : la date de sortie. Voici ce à quoi ressemblent la plupart des bandes-annonces du cinéma moderne. En somme, une promesse. Le film que vous allez voir, ce sera ça. Il y aura des explosions, de l’action, des blagues, du suspense, des scènes, inédites, épiques, magistrales. Si bien qu’une phrase revient souvent chez le spectateur en sortie du film : « les meilleurs moments sont dans la bande-annonce. »

Je le reconnais, hors pandémie, il est bien difficile de passer à côté de ces trailers. Il faut en voir quatre ou cinq au cinéma avant de pouvoir déguster le film pour lequel on a acheté un ticket. Activer adblock pour éviter celles qui s’incrustent sur YouTube ou Twitch. Éteindre la télévision pour ne pas voir les chaînes diffuser les bandes-annonces des films qu’elles soutiennent. La solution n’est donc pas de les éviter, mais de s’en méfier.

Cyniquement, la bonne bande-annonce est celle qui fait venir un spectateur en salle, alors qu’il n’avait pas du tout prévu de poser ses fesses devant le film en question. Mais ça peut être une bombe à retardement. Un exemple frappant est le film Steak de Quentin Dupieux, sorti en 2007. Présenté comme la nouvelle comédie d’Eric et Ramzy alors au pic de leur popularité, le film fait finalement un flop retentissant. Pourtant la recette était connue et bien appliquée dans le trailer. Une musique entraînante, des blagues absurdes, potaches et visuelles, Eric et Ramzy omniprésents à l’écran et une question : lequel des deux sera un vrai Chivers ? A priori, on se dirige vers un moment de franche rigolade comme on en a passé devant La Tour Montparnasse Infernale ou Halal police d’Etat, que pourrait-il mal se passer ? Et bien tout. Steak en a dérouté plus d’un car ce n’est pas une comédie d’Eric et Ramzy. C’est un film d’auteur, presque de genre, avec de la violence, des plans longs, une musique étrange et du malaise. Et même s’il a sûrement converti certains spectateurs parmi le (gros) lot des déçus, on peut légitimement parler de tromperie sur la marchandise. Est-ce un incident isolé ? Une gourmandise opportuniste ? Une spécificité française qui n’arriverait pas dans un pays bien mieux préparé au marketing des grosses industries ? Ce sont des questions rhétoriques, la réponse est bien entendu non.

En 2011 sort le film Drive de Nicolas Winding Refn, avec Ryan Gosling et Carey Mulligan. Des grosses voitures, du bitume qui fume, des poursuites, des armes automatiques, une femme qui pleure et qui reste en retrait à encourager un jeune homme à la coupe de cheveux impeccable et qui plisse les yeux pour faire mystérieux. Voilà ce que nous présente la bande-annonce. Un concurrent sérieux pour Fast and Furious 5, sorti un mois auparavant. Beaucoup des spectateurs du cinquième film de la saga vont se ruer dans les salles voir Drive, histoire de s’injecter une nouvelle dose d’adrénaline. Qu’en pensent t-ils une heure et demi plus tard ? On pourrait demander son avis à cette spectatrice américaine qui a attaqué en justice la société de production responsable de la bande-annonce pour publicité mensongère. Oui, on ne doute de rien aux Etats-Unis. Comme Steak, Drive n’est pas ce que la bande-annonce prétendait qu’il était. Les poursuites en voiture que l’on voit dans le trailer ne durent même pas 10 minutes dans le film. Il n’y a pas de fusillades en pleine ville, peu de cascades et d’héroïsme, mais un climat noir, glauque, presque crade.

Il serait naïf de ma part de me plaindre de ces multiples exemples. La réalité du marché peut forcer l’industrie à ces manœuvres peu honnêtes pour remplir les salles et rentrer dans leurs frais. Cependant, le « schéma narratif » que je vous ai décrit dans le premier paragraphe s’applique à une large majorité des bandes annonces diffusées. On se retrouve ainsi rapidement noyés par une offre générique, complètement homogène et archaïque. Et pour sortir de cette masse, il faut se démarquer. Ce qui serait très facile dans ce secteur. D’ailleurs ça a déjà été fait, et récemment.

Posons-nous cette question. Qui a compris le trailer du film Parasite de Bong Joon-Ho ? Sans spoiler, qui aurait pu anticiper où le film allait nous emmener après avoir vu la bande-annonce ? Si vous dites oui, je vous crois, mais c’est bien parce que c’est vous. Indéniablement, cette bande-annonce a participé au succès incroyable du film. Elle parvient à créer un mystère sur le film, tout en ne dévoilant rien de l’histoire. Elle nous met sciemment sur une fausse piste pour finalement casser les piliers sur lesquels on s’était nonchalamment allongés afin de nous immerger dans une intrigue bien plus complexe et déroutante. Cette bande-annonce est une grande réussite. Quand on va voir Parasite, on ne sait rien. Tout n’est que découverte. C’est très fort.

Le trailer peut donc être un espace de création, d’imagination, et non pas une contrainte dont les sociétés de productions aimeraient bien se passer, comme le prouve le fait qu’elles demandent régulièrement à une entreprise externe de la réaliser. Grande scénariste et réalisatrice, Agnès Jaoui a pu expérimenter le métier pour la première fois grâce à une bande-annonce. Au scénario de On connait la chanson avec l’immense Jean-Pierre Bacri, qui nous manque beaucoup, elle se voit confier la réalisation et le montage du trailer du film par Alain Resnais. A travers un dispositif d’interview, elle y dirige Pierre Arditi, Sabine Azéma, Lambert Wilson, André Dussollier, Jean-Pierre Bacri et elle-même. On les voit réciter des paroles de grandes chansons françaises, mais comme s’ils racontaient une anecdote. C’est innovant, c’est frais, ça ne ressemble à rien d’autre et on comprend à quoi va ressembler le film. Dans un autre style que Parasite, cette bande-annonce est également une réussite.

Bien qu’actuellement nous sommes encore englués dans le marasme de la pandémie de Covid-19, l’appel de la culture se fait de plus en plus pressant. Nous allons indéniablement être confrontés à une déferlante de films et donc de bande-annonces. De là à dire que le moment « bande-annonces » au cinéma sera plus long que le film il n’y a qu’un pas (qu’on ne franchira pas). Pour faire le tri, soyons attentifs aux propositions qui sortent de l’ordinaire, qui se donnent du mal pour se démarquer. Mais lisons également le pitch, observons l’affiche, apprécions le casting, il n’y a pas que les trailers qui donnent envie d’aller voir un film !

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