L’héritage des films de troupe

Cultes dès leur sortie, les films de troupe ont longtemps été très populaire en France. Symboliques d'une époque, ils font aujourd'hui face à l'épreuve du temps et du changement de la société. A quoi ressemble t-ils lorsqu'on les regarde en 2021 ? Analyse des films des troupes les plus populaires des années 1990, Les Trois Frères des Inconnus et La Cité de la Peur des Nuls.

Les années 1980 en France ont été l’apogée de la culture du sketch à la télévision. Avec un duel entre deux groupes qui ont indubitablement marqué leur époque : Les Inconnus et Les Nuls. Le premier groupe, composé de Didier Bourdon, Bernard Campan et Pascal Légitimus, fait ses gammes sur scène en produisant plusieurs spectacles grâce auxquels ils font le tour de France dans des tournées de plus en plus couronnées de succès. Si bien qu’en 1990, ils sont embauchés par Antenne 2 (la grand-mère de France 2) pour présenter une émission de télé bien nommée : La Télé des Inconnus, où l’on retrouvera leurs sketchs les plus cultes et les plus connus.

Dans la même décennie, Alain Chabat et Dominique Farrugia se rencontrent par l’intermédiaire de la nouvelle chaîne, Canal +. Ils sont rejoints peu de temps après par Chantal Lauby et Bruno Carette. Le quator s’autoproclame Les Nuls, et est chargé d’animé la pastille Objectif Nul sur la chaîne cryptée, juste avant le journal télévisé. Le succès est immédiat, et on leur propose des passages de plus en plus longs dans des émissions phares comme Nulle Part Ailleurs. Les Nuls finiront par avoir leur propre programme, Les Nuls l’émission, au début des années 90. Là aussi, le public sera au rendez-vous et propulsera la bande à Chabat vers la notoriété et la reconnaissance. Les Inconnus et les Nuls ont donc atteint leur apogée à la même époque, sur deux chaînes concurrentes, et avec deux styles d’humour différents. L’équivalent de l’époque de la lutte entre Lionel Messi et Cristiano Ronaldo si vous me permettez la comparaison.

La suite est toute tracée et, il faut le dire, inévitable. Les deux troupes, qui ont fait le tour du petit écran, se lancent à l’assaut des salles obscures. Et ce sont Les Nuls qui dégainent les premiers. En 1994 sort leur premier film, La Cité de la Peur, entièrement écrit de leurs mains et réalisé par leur ami Alain Berbérian. Cette comédie absurde, parodique, presque burlesque, enchaîne les gags à un rythme impressionnant en parvenant à ne jamais s’essouffler. Le film réussit même l’exploit de ne jamais être barbant ou lourd, il encourage le spectateur à le revisionner pour voir les blagues cachées ou les deuxièmes voire troisièmes lectures. Mais La Cité de la Peur n’est pas qu’un foutoir à bouffonneries, aussi excellentes soit-elles. Les Nuls y révèlent leur grande cinéphilie et leur amour du cinéma. L’intrigue qui se déroule pendant le Festival de Cannes, la présence de grands acteurs français au casting et les nombreuses références à d’autres films (Terminator, Basic Instict, Les Incorruptibles, Pretty Woman, Les Aventures de Rabbi Jacob, etc...) montrent une troupe clairement motivée à poursuivre vers le septième art, comme si c’était ce dont ils avaient toujours voulu. La Cité de la Peur est un immense succès au cinéma et même encore de nos jours. Il a acquis aujourd’hui le statut de film culte et est régulièrement cité par les jeunes comiques ou auteurs comme une référence ultime pour la comédie.

Le public français n’a pas le temps de se remettre de cette vague de fraîcheur qui a déferlé sur le cinéma national. 1 an plus tard, en 1995, l’autre duo mythique sort lui aussi son film. Une comédie nommée Les Trois Frères, écrite et réalisée par Didier Bourdon et Bernard Campan. Un film bien plus ancré dans la société de l’époque que La Cité de la Peur. Il est question d’héritage, de misère sociale, de lutte des classes et de paternité. Des thèmes bien plus sérieux, mais traité avec légèreté, dans un monde finalement bien moins hostile que celui de la vraie vie. Didier Bourdon, Bernard Campan et Pascal Légitimus crèvent l’écran dans trois rôles très différents, chacun dans leur style propre. Pas de mise en scène recherchée comme dans l’objet filmique des Nuls, mais des scènes incontournables par leur esprit et leur finesse, comme par exemple celle chez le notaire qui les embrouille avec son charabia juridique. Une écriture très en phase avec les années 1990 et ce qui était toléré en humour lors de cette période. A l’instar de La Cité de la Peur, Les Trois Frères est un énorme succès au box office et propulse les trois protagonistes au rang d’incontournables en France.

Cependant, si on devait continuer la comparaison entre ces deux film, l’un des deux se détache irrémédiablement de l’autre. La Cité de la Peur est toujours vu comme une référence aujourd’hui et fait indubitablement mouche à chaque visionnage. On continue d’admirer l’écriture, les références et on s’amuse à chercher les blagues que l’on a toujours pas vu passer. Et du côté des Nuls, ça se passe bien également. Dominique Farrugia est devenu un producteur reconnu et influent, Chantal Lauby enchaîne les premiers et second rôles dans des films à succès et Alain Chabat n’a de cesse d’augmenter son rayonnement au fil des générations, que ce soit en tant que réalisateur, auteur ou acteur. Les membres des Nuls ont donc magnifiquement transformé l’essai de leur premier film et peuvent s’asseoir aujourd’hui sur une solide carrière solo.

Qu’en est-il des Trois Frères et des membres des Inconnus ? Pour avoir revu le film récemment, il est indiscutable de constater que le film a mal vieilli. Malgré certaines scènes toujours aussi drôles comme le dîner de Didier chez ses beau-parents ou le faux ticket gagnant du Millionnaire, une grande partie des blagues du film se réduisent à un racisme gras et une misogynie crasse, toujours justifiés par des raisons bancales qui étaient monnaie courante à l’époque. Les Inconnus capitalisent sur la présence de Pascal Légitimus, acteur racisé, pour s’autoriser des réflexions graveleuses sur ses origines ou sa couleur de peau. Lui-même, dans une des dernières scènes du film, prend part à un amalgame identitaire en prenant un accent antillais lors d’un plaidoyer du personnage de Pascal en faveur des droits des immigrés, accent qu’il n’a pourtant jamais utilisé durant le film. Nul doute que Les Trois Frères pose grandement problème en 2021 et ne peut absolument pas contester la suprématie de La Cité de la Peur. Et contrairement aux Nuls, la suite de la carrière des trois membres est bien inégale. Un seul film majeur entre 2002 et 2014 pour Bernard Campan et Pascal Légitimus (Banc Publics de Bruno Podalydès, et encore, il ne s’agit que d’un caméo). Seul Didier Bourdon semble réussir tant bien que mal à tirer son épingle du jeu avec Madame Irma en 2006, où là aussi, « l’origine » roumaine d’Irma sera sujette à des blagues.

La carrière des Inconnus a donc pris un gros coup de frein après la sortie du film. Et pour se relancer, ils font ce qui est à la mode et ce que Le Splendid (troupe à l’origine des Bronzés et du Père Noël est une Ordure) avait déjà fait avant eux avec Les Bronzés 3 : Amis pour la vie, une suite. Les Trois Frères : le retour sort en 2014 et est à nouveau réalisé par Didier Bourdon et Bernard Campan. Les acteurs ? Les mêmes. La recette ? La même. La mise en scène ? La même. Le résultat ? Un fiasco. Seulement 2 millions de nostalgiques viennent s’aventurer en salles. La critique allume l’objet qu’elle juge daté, ringard, lourd. Bizarre, c’est pourtant le même long-métrage que le premier. Les acteurs ont juste pris 20 ans dans la figure. Le problème c’est que les auteurs aussi. Dans les années 90, Les Inconnus se sont distingués en tant que croqueurs de leur époque. Tous leurs sketchs et parodies étaient un condensé de leurs observations de leur société, qu’ils couchaient avec grand talent sur le papier, avant de l’amplifier pour le tourner en dérision à l’écran. Cependant, les codes et les mœurs ont évolué et ils ont totalement manqué le train. Bernard Campan a disparu de la circulation, Pascal Légitimus est devenu has-been et n’a aucun projet artistique d’envergure. Quant à Didier Bourdon, celui qui s’en sort le mieux du trio, il n’a de cesse de se plaindre « qu’on ne peut plus rien dire ». En bref, Les Inconnus sont devenus des « boomers », à l’image de leur film. L’opportunité de se renouveler que représentait la suite des Trois Frères a été complètement gâchée.

Que retient-on donc en 2021 de La Cité de la Peur et des Trois Frères ? D’un côté une comédie atypique délurée, ultra référencée et écrite par des auteurs qui ont su garder le vent en poupe pendant toute leur carrière, tout en ayant l’intelligence de se renouveler. Des auteurs, symbolisés par leur figure de proue Alain Chabat, qui ont élargi leur champ d’action en travaillant avec des artistes de la nouvelle génération (le Palmashow, Quentin Dupieux, Alexandre Astier). Un film culte qui ne fait pas son âge et qui continue d’être partagé au fil des années.

De l’autre, un film qui, s’il reste efficace, est sur la corde raide et semble sur le point de basculer vers le statut de blague lourde prononcée par les fameux oncles bourrés en fin de dîner de famille après un débat sur Benzema qui ne chante pas La Marseillaise. Une blague qu’on ne veut pas répéter par peur de passer pour un bouffon et à laquelle on ne veut pas rire pour ne pas être assimilé à ce type d’humour, symbolique d’un autre temps. Ce symbole que sont en train de devenir Les Inconnus.

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