Le concert test d'Indochine à l'Accor Arena

Le 29 Mai 2021, l'Accor Arena de Bercy accueillait 5000 volontaires pour participer au premier concert français organisé par l'APHP afin de tester un protocole sanitaire très précis. Ayant été sélectionné parmi ces 5000 chanceux, je propose un récit complet sur tout le processus, de la candidature jusqu'à la sortie de la salle.

Le matin du lundi 17 Mai 2021, je reçois un mail de l’expéditeur « Ambition Live Again » avec en objet une phrase on ne peut plus explicite : « Vous avez été sélectionné pour participer à l’expérimentation Ambition Live Again ! » Dans cette période printanière où les arbres fleurissent, où les nuages s’écartent et où on attrape un rhume à défaut d’attraper le covid-19, il est temps pour la culture de se relever et de préparer le monde d’après.

Ambition Live Again est un essai clinique organisé par « des professionnels du spectacle mobilisés au sein du PRODISS et une équipe de scientifiques de l’AP-HP (nommée SPRING, ndla) qui propose une expérimentation inédite pour que LE LIVE reprenne vie… » C’est en tout cas ce que nous dit la phrase d’accueil sur le site de Ambition Live Again sur lequel j’ai complété ma candidature début Mai. Le mail me demande de confirmer ma participation, ce que je fais avec enthousiasme.

Mais en quoi consiste cette expérimentation scientifique ? Ce n’est pas très simple mais je vais essayer d’être clair : parmi plus de 20 000 candidatures, 7500 personnes ont été tirées au sort pour participer à l’expérience. Cependant, un deuxième tirage au sort sera effectué la veille du concert dans le but de séparer ce groupe en deux. Ainsi, 5000 chanceux composeront le groupe "expérimental" et assisteront au concert assuré par Etienne de Crécy et Indochine, avec masques mais sans distanciation physique le 29 Mai de 17h à 21h. Les 2500 déçus composeront le groupe "contrôle" et devront rester chez eux ce soir là. Cela permettra aux scientifiques de comparer les résultats entre 5000 personnes confinées dans une salle et 2500 à la maison.

Au delà de l’essai clinique, c’est surtout l’opportunité d’assister à un concert gratuit dans une grande et belle enceinte, surtout après plus d’un an sans aucune prestation scénique en live. Forcément, ça manque. Enfin moi ça ne m’a pas du tout manqué pour la simple et bonne raison que je n’ai assisté à aucun concert ni aucun festival de musique durant ma petite vie, si bien que ce concert test où on risque d’attraper le covid-19 sera ma première fois. Une belle anecdote à raconter aux futurs petits enfants non ?

Blagues à part, on n’est pas là que pour s’amuser. Tout cela est sérieux. Ce matin du 17 Mai, je dois prendre un rendez-vous à l’Accor Arena afin d’effectuer un test PCR. En effet, l’étude stipule que les 7500 sélectionnés doivent réserver un créneau dans les 72 heures avant le concert pour obtenir un test négatif au covid-19. Je réserve le 26 Mai à 9h30. On me confirme et on m’envoie un code de participant ainsi qu'une convocation. D’ici là, je fais de mon mieux pour ne surtout pas attraper la maladie, malgré deux sorties en terrasse le 19 et le 21. Je me réveille à 7h30 le 26 et je me mets tranquillement en route pour arriver à 9h00 à l’Accor Arena. Le temps de me tromper d’entrée deux fois, j’entre dans la file d’attente vers 9h10. Il y a un petit peu de monde mais tout est très fluide. Je montre ma convocation qui est scannée et après une interminable série de gauche-droite à travers des barrières, j’entre enfin dans la salle.

Dans un grand couloir, une dizaine de tables sont installées sur les côtés, avec deux bénévoles pour chaque. On doit s’arrêter à l’une d’elles pour récupérer la note d’information officielle de l’étude. 6 pages nous expliquant les modalités et le déroulé très précis de toute l’expérience. Puis, un document séparé à signer qui prouve que l’on a bien pris conscience des conditions du concert et de nos obligations. J’ai bien évidemment eu la pire attitude en signant le document sans n’avoir lu une seule ligne mais the show must go on, en plus on me fait cadeau du stylo avec lequel j’ai signé.

La prochaine étape est de descendre dans l’arène qui a été totalement transformée en laboratoire avec une cinquantaine de box répartis tout autour de la fosse. Dans ces box, il y a d’abord une étape administrative où on donne nos documents et où on répond à des questions. Ensuite vient l’étape "test" où l’on effectue le fameux test PCR pour lequel on est venus à la base. Après avoir montré ma carte vitale, ma convocation, vérifié mes coordonnées, prouvé que j’habitais en Île de France et que je n’avais aucun symptôme, je me fais tester avec cette désormais culte tige dans le nez qui me fait pleurer de l’œil.

Détail important, on me donne deux enveloppes contenant les ustensiles et les instructions afin de faire un auto-test salivaire le jour du concert, et un deuxième 7 jours après. Je dois ensuite suivre un chemin qui m’amène dans le hall d’accueil de l’Accor Arena où je dois attendre environ 15 minutes, le temps de recevoir un SMS avec le résultat du test. Beaucoup de gens sont déjà en train d’attendre pendant que les écrans diffusent des clips promotionnels d’Indochine, ainsi que la vidéo tutorielle du test salivaire à faire chez soi. Petite surprise agréable, un bénévole parcourt les rangs pour nous distribuer un pin’s officiel « Ambition Live Again. »

Au bout d’un quart d’heure d’attente, je reçois un SMS d’un émetteur nommé « SIDEP ». Le message m’informe que mon test est négatif et me dirige vers un lien où je dois entrer un mot de passe pour récupérer le PDF de ce test négatif. Je sors de la salle vers 9h45, sans savoir si je serais parmi les 5000 du groupe "expérimental". Malgré un peu de monde, tout était très fluide. Jamais je n’ai attendu plus de 1 minute sans rien faire.

Le 27 Mai, je reçois presque en même temps un SMS et un mail de SPRING (pour "Study on Prevention of SARS-CoV-2 transmission in an large INdoor Gathering event", nom donné à l'équipe organisatrice) m’informant que j’ai été tiré au sort pour participer au concert avec 4999 autres personnes. Le mail me rappelle l’importance de mon rôle dans cette étude et me demande d’amener le jour du concert mon prélèvement salivaire (le lien de la vidéo explicative nous est d’ailleurs partagé). Il me précise enfin que je recevrai très prochainement par mail mon billet pour entrer dans la salle. Retenez bien cette information. Le programme de la journée du 29 est le suivant : ouverture des portes de la salle à 16h, première partie par Etienne de Crécy à 17h, concert d’Indochine à 18h.

Le 29 Mai à 11h, je n’ai toujours pas reçu mon billet. Je décide d’envoyer un mail aux organisateurs pour les informer de cet oubli. Je reçois très rapidement une réponse me disant que ma demande a été transmise. Je prends donc mon mal en patience. Dans le doute, je prends absolument tous mes documents avec moi pour prouver que je suis bien partie prenante de l’expérience. Je sors de la station de métro Bercy un peu avant 15h. Je suis accueilli par une multitude de camions de police. Je comprends rapidement qu’ils ne sont pas là pour le concert.

En effet au même moment, une manifestation contre les VTC a lieu en face de l’Accor Arena. Beaucoup de monde donc, mais on reconnaît ceux qui sont là pour le concert. Certains ont même commencé à faire la queue. Des journalistes se mettent également en place. Je décide de rejoindre 3 amis au Bercy Café pour me rafraîchir car il fait très beau et chaud. A 1h de l’ouverture des portes, aucune trace de mon billet dans mes mails. Je les contacte à nouveau pour manifester mon inquiétude. A nouveau, on me répond très vite pour me dire que mon message est transmis à l’organisateur.

Dans le même temps, on décide d’aller faire la queue sous le soleil. La file d’attente est très longue mais elle avance en permanence. Tout est très fluide et rapide.

Proche de l’entrée, un premier contrôle vérifie notre pièce d’identité, la validité de nos tests PCR effectués dans les 72h avant le concert, puis une fouille des sacs pour ceux qui en ont. A partir de cet instant, l’attente est plus longue. La queue est séparée en 5 et on trouve des marquages pour la distanciation physique au sol. Le deuxième contrôle nous demande de laver nos mains au gel hydroalcoolique, de retirer notre masque et de mettre celui qui nous ait donné.

Après ça, nous sommes dispatchés aux différentes portes d’entrée de l’Accor Arena où l’on va vérifier nos billets pour enfin se mettre à l’ombre dans la salle. A 16h20, je vérifie une dernière fois mes mails dans l’espoir d’avoir reçu mon billet, mais non. Rien du tout. Lorsque j’arrive près d’un des guichetiers, j’explique que je n’ai pas reçu le sésame et il me demande de me mettre en retrait quelques instants. Pendant 5 minutes, je vais donc regarder les gens me passer devant et rentrer dans la salle. Puis, une femme me demande d’entrer. Je lui explique le problème et elle me demande de sortir ma pièce d’identité. Elle approche ensuite son talkie-walkie de sa bouche et dit sur un ton exaspéré « allez, c’est reparti pour un tour...» Elle épelle mon nom de famille et mon prénom à son interlocuteur et après quelques secondes, elle me dit que c’est bon et que je peux avancer au portique.

J’aurais bien voulu garder le billet de mon premier concert en souvenir mais tant pis, au moins je ne suis pas recalé. Comme à l’aéroport, on dépose nos affaires dans une bassine et on passe un portique de sécurité. Je retrouve une amie qui m’avait gentiment attendu et, après nous être rendus compte que nous étions dans une file d’attente pour la consigne, nous prenons un escalator qui nous emmène vers la fosse. Des bouchons d’oreilles sont mis à disposition pour ceux qui veulent, ainsi que de très jolies bouteilles d’eau. Enfin, on entre dans la salle, par les gradins.

Il n’est pas encore 16h, la fosse est encore assez vide.

On retrouve nos deux autres amis et on constate que des gens sont assis dans les gradins. Des journalistes, avec leur matériel, mais aussi des bénévoles qui ont contribué à l’organisation de cet évènement. On voit descendre un cortège de plusieurs personnes habillées en noires qui en entourent une autre. La rumeur qui nous est rapidement parvenue est qu’il s’agissait de Roselyne Bachelot. La fosse met un peu de temps à se remplir et le programme prend du retard. Les lumières s’éteignent vers 17h30 sous la clameur d’une fosse aux deux tiers remplie.

Etienne de Crécy monte sur scène et libère enfin un public mis sur pause depuis 18 mois. On applaudit, on gigote, on danse, on crie, on se cogne, mais toujours avec le masque sur le visage. Le DJ set passe bien, nous met dans une bonne ambiance, un véritable apéritif avant le plat principal. L’entracte intervient à 18h30 et dure une dizaine de minutes pendant lesquelles je peux boire un peu d’eau, eau qui est devenue chaude entre temps. Soudain, les lumières s’éteignent et la sono se met à jouer un remix d’une chanson d’Indochine.

On comprend ce qui se passe et les cris et les applaudissements commencent à se faire de plus en plus intenses. On distingue les silhouettes des membres du groupe sur scène, puis l’écran géant derrière eux s’allume. Les musiciens commencent à jouer et Nicola Sirkis entame les paroles de Station 13. A partir de cet instant, nous sommes partis pour 1h30 de tubes connus de tout le monde. C’est un réel plaisir de voir les gens danser, lever les bras, vivre le moment du mieux qu’ils peuvent, comme si c’était un épisode hors du temps de 2021. Cependant, comme évoqué précédemment, le masque reste le dernier fil qui nous maintient à la pandémie.

Il n’est pas rare de s’arrêter de bouger pour pouvoir reprendre son souffle, mais l’instant est si agréable que ça ne vient malgré tout pas gâcher ce bonheur. Nicola Sirkis nous remercie d’être là, remercie les 2500 restés chez eux et rend hommage aux soignants et aux victimes du covid-19 avec une minute d’applaudissements du public. On a le droit à un très beau concert et une alternance de styles. Des morceaux très rocks où l’on se déhanche, et des titres plus calmes, comme par exemple un très beau moment lorsque le groupe a interprété J’ai demandé à la lune en piano/voix. Alice and June, College Boy, Trois nuits par semaine (et d’autres que l’ignare que je suis ne connaît pas), et bien entendu L’Aventurier en clou du spectacle. Quand on voit la liste des tubes presque interminable et l’enthousiasme infini du public pendant toute la performance, on comprend pourquoi c’est Indochine qui a été choisi pour ce concert test. En dépit des moqueries et des jalousies, ce groupe est indiscutablement incontournable et unique en France. Pour un premier concert, est-ce que j’aurais pu avoir mieux ? Pas certain.

Le concert se termine à 20h15 sur un message du groupe Indochine plein d’espoir pour 2022. Puis nous sommes invités à sortir de la salle, non sans avoir salué les bénévoles et les techniciens sur notre chemin. Dehors, des journalistes un peu partout recueillent des premières impressions parmi les 5000 chanceux.

La manifestation contre les VTC est terminée, les policiers sont toujours là. Peut-être attendent-ils impatiemment 21h pour verbaliser les intrépides qui seraient restés à la terrasse du Bercy Café ?

De mon côté, épuisé, je m’assois avec mes amis pour débriefer de cette expérience unique pour moi, mais aussi pour vider la bouteille d’eau. Au final, quel est le bilan de cette expérience pour les participants ? Même si le protocole était assez lourd, il était suffisamment clair pour bien le comprendre. Gros bémol sur l’affaire du billet qui est visiblement aussi arrivée à d’autres personnes que moi. Hormis cela, j’ai passé un super moment ce 29 Mai et j’ai hâte de pouvoir retenter l’expérience d’un concert, mais d’un concert normal cette fois.

Il y a plusieurs sujets que je n’ai pas abordés durant ce récit et dont je souhaite parler.

Premièrement, l’expérience faisait beaucoup la promotion de l’application TousAntiCovid. Le résultat de notre test PCR qui devait se trouver sur notre compte si on avait téléchargé l’application, la note qui en fait mention et les intervenants qui ont bien précisé sa future grande utilité pour le pass sanitaire. Cependant, l’information opaque à propos de l’utilisation des données personnelles de l’application freine énormément de personnes, dont je fais parti, à ne pas la télécharger. De plus, tout le monde n’a pas forcément un téléphone capable de télécharger l’application. Des gens que je connais aimeraient télécharger l'application mais on les informe que leur appareil n'a pas les performances nécessaires pour utiliser le module. Et le gouvernement ne laisse pas penser qu’une amélioration de TousAntiCovid soit sur la table.

La deuxième chose dont je voulais parler est à propos des séances de dépistages. Les conditions pour s’inscrire à l’expérience étaient précises et drastiques. Il fallait avoir entre 18 et 45 ans, être en bonne santé, présenter un test PCR négatif, ne pas être en situation de surpoids ou d’obésité,e pas présenter de comorbidités et ne pas être enceinte. Enfin, une dernière condition un peu étrange précisait que les femmes devaient certifier prendre une contraception efficace. Par cette formulation peu habile, on peut comprendre qu’il s’agit d’éviter tout risque de grossesse dans un lap de temps trop proche du concert. Mais ce choix de mots sous-entend tellement de choses qui ne sont plus à la page en 2021. Comme par exemple le fait que toutes les femmes sont sexuellement actives, ou avec des hommes. Et puis, qu’entend-on par « contraception efficace » ? Aucune contraception n’est fiable à 100 %, et prouver que l’on prend une contraception efficace me semble bien compliqué.

Une dernière chose à propos de la communication de ce concert test. Si je ne connaissais pas la chaîne flonflon_musique sur Twitch, jamais je n’en aurais entendu parler. Je n’ai rien vu passer sur Twitter, rien sur Instagram, rien sur Facebook. Il fallait de son propre chef taper "concert test indochine" sur Google pour pouvoir trouver le site de Ambition Live Again et lire quelques articles à ce propos. Aucun ministre n’a relayé l’évènement. Cela donne un aperçu désolant de la considération de la culture par notre gouvernement.

La communication, l’organisation des billets et cette histoire de « contraception efficace » sont donc les trois principaux points négatifs que j’ai pu relever durant toute cette expérience qui s’avère finalement très enthousiasmante, festive, et même historique. Bravo à l’APHP pour l’organisation. Bravo aux bénévoles de l’Accor Arena de Bercy pour leur gentillesse et leur dévouement. Bravo aux techniciens. Bravo aux 7500 volontaires. Bravo à Etienne de Crécy. Et bravo et merci à Indochine pour ce moment incroyable pour moi et pour nous !

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