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Billet de blog 30 sept. 2021

Les expulsions abusives du territoire suédois

La Suède est communément perçue comme un modèle à suivre au sein de l’espace européen. Elle représente, dans l’imaginaire collectif, la jonction entre progressisme et attention portée à la subjectivité des individus. Pourtant, au sein du milieu universitaire suédois, la musique est toute autre.

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Le royaume scandinave privilégierait l’assimilation par rapport à l’intégration, ne reculerait devant aucun moyen pour expulser ses travailleurs extra-européens, et expulserait des enfants de demandeurs d’asile avec des pathologies graves.

Opinion dominante 

Quatre Suédois sur cinq considèrent aujourd’hui que les immigrés devraient « s’adapter aux habitudes de [leur] pays » ; position partagée par les partisans du Parti d’extrême droite des Démocrates-suédois, considérant que la Suède aurait accueillie des populations issues de pays dont la culture serait incompatible avec la culture suédoise. En plus d’une pression pour prendre rapidement les codes suédois, les migrants sont accusés, entre autre, de mettre en tension le marché du travail et la crise du logement. Pour pouvoir louer un logement en Suède, il faut être inscrit sur une ou plusieurs listes d’agences gérées par le gouvernement. Les locaux doivent parfois attendre jusqu’à vingt ans sur liste d’attente avant de se voir attribuer un logement. Seule solution pour les migrants en bas de la liste : trouver une sous-location, avec un fort risque d’arnaque à la clefs. Ils sont donc loin d’être avantagés par ce système de liste. Et lorsque leur adaptation à la culture suédoise s’avère difficile, ceux-ci sont généralement accusés d’être la source du problème. Cette méfiance envers les autres cultures s’identifie particulièrement au sein du phénomène d’expulsion de compétences.

Expulsion de compétences « kompetensutvisning » 

L’Office suédois des migrations (Migrationsverket) est accusé d’expulser des travailleurs aux compétences hautement recherchées, et ressortissants de pays hors de l’Union européenne, en raison d’erreurs administratives insignifiantes. Ce phénomène suivrait une évolution des règles présidant à l’immigration des travailleurs qualifiés, soit deux ans après les élections de 2006 remportées par l’Alliance (Alliansen, Parti centre-droit suédois). L’ingénieur iranien Ali Omumi a été expulsé de Suède alors qu’il travaillait chez ABB, au motif que son employeur n’avait pas souscrit à une assurance. Il a ensuite demandé un nouveau permis de travail pour retourner travailler chez ABB, depuis Istambul. L’Office suédois des migrations a refusé sa demande, au motif que celle-ci a été effectuée dans un laps de temps trop court après son expulsion. Cette règle n’existe dans aucune loi suédoise, mais serait pourtant pratiquée par l’Office suédois des migrations. Cette règle interne serait connue sous le nom de « règle des six mois » (« sexmånadersregeln »). En 2015, la cour d’appel en charge des questions migratoires (Migrationsöverdomstolen) précise qu’aucune erreur, même mineure, par rapport aux conditions de l’obtention d’un permis de travail ne pourrait être corrigée par la suite. Une nouvelle règle, qui est entrée en vigueur le 20 juillet 2021, exige un test de compétence linguistique suédoise pour obtenir un permis de séjour permanent. À cela s’ajoute un test portant sur la connaissance de la constitution suédoise, du système juridique suédois, de l’organisation politique aux niveaux local et national du pays, du mode de financement de l’aide sociale, ainsi que sur les institutions de l’Union européenne. Or, ces nouvelles exigences nuiraient grandement aux ingénieurs et aux chercheurs nouvellement diplômés, qui communiquent majoritairement en anglais au sein des multinationales suédoises.

Le Syndrome de résignation « uppgivenhetssyndrom »

Au désespoir des parents s’ajoutent celui des enfants, expulsés du territoire malgré des états de santé graves. Des enfants de demandeurs d’asile sont plongés dans un état d’apathie généralisé : cet état est appelé le syndrome de résignation. Des symptômes dépressifs, une perte d’intérêt pour autrui, un repliement sur soi, jusqu’à un état semi-comateux. Les électroencéphalogrammes entrent alors en contradiction avec l’état d’inconscience des jeunes patients : le cerveau répond bien aux stimuli extérieurs. Cela peut durer quelques mois, voir des années. Le Conseil suédois de l'évaluation médicale (SBU) a récemment déclaré qu'il n'y avait aucune base scientifique fondant le diagnostic du syndrome de résignation. Les médecins exigent que les directives données par le Conseil national de la santé et du bien-être social pour prendre en charge les enfants souffrant de ce syndrome soient revues. Les enfants atteints du syndrome de résignation peuvent donc désormais recevoir, malgré leur diagnostique, des décisions d'expulsion. Les enfants souffrant de graves malformations cardiaques, d'épilepsie grave, de handicaps complexes ou de lésions cérébrales avérées peuvent également recevoir des décisions d’expulsion, même si leur pays d’origine ne dispose pas des ressources médicales nécessaires pour les prendre en charge. Cette remise en question virulente du syndrome de résignation reflète une volonté de favoriser les expulsions du territoire des migrants ressortissants d’un pays extra-européen. Pourtant, différents psychologues suédois confirment l’existence de cette pathologie qui surviendrait en raison de la perte d’espoir ressenti par ces enfants souffrant d’un désespoir bien réel.

Dans un État de droit, de tels phénomènes sont inadmissibles. Sollicitons la plus grande vigilance, afin d’éviter que la France ne marche dans les pas de ses confrères suédois. L’Europe doit veiller à accueillir avec respect les ressortissants de pays martyrisés, ayant choisi nos démocraties pour profiter d’une considération morale qu’ils ne devraient même pas avoir à demander.

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