SNU: un rapport officiel très critique

La publication par l’INJEP des résultats d’une étude détaillée, menée sur le terrain pendant la phase de préfiguration du SNU (juin 2019), vient doucher les enthousiasmes officiels abondamment relayés par les médias et remettre en question un certain nombre d’éléments qui, à la réflexion, n’apparaissent plus ni comme des faits acquis ni comme des évidences.

En novembre dernier, une rapide note de synthèse de l’INJEP (Institut national de la jeunesse et de l’éducation populaire) sur les « premiers enseignements de la phase de préfiguration » du SNU (service national universel) avait été grossièrement détournée et récupérée par les initiateurs du SNU (Attal au premier rang) qui avaient voulu y voir la marque d’un franc succès du dispositif auprès des jeunes. Omettant au passage de préciser que cette préfiguration (en juin 2019) ne concernait que des volontaires. Las, aujourd’hui, la publication par l’INJEP des résultats d’une étude détaillée, une évaluation « qualitative » menée sur le terrain pendant cette même phase de préfiguration, vient doucher les enthousiasmes et remettre en question un certain nombre d’éléments qui, à la réflexion, n’apparaissent plus ni comme des faits acquis ni comme des évidences.

« Le recrutement des équipes encadrantes vécu difficilement »

L’encadrement, tout d’abord, apparaît à la fois comme surdimensionné (un taux d’encadrement de 1 pour 5 « qui a pu étonner de prime abord ceux qui venaient de l’éducation populaire et de l’éducation nationale »…) et étrangement sélectif, fortement militarisé : avec une forte majorité de réservistes et « une faible adhésion, voire l’opposition de certains partenaires de l’éducation populaire », ceci, en dépit de la signature d’une convention très médiatisée entre certaines associations (comme la Ligue de l’enseignement) et le ministre de l’EN. Manifestement, le choix de l’encadrement ne s’est pas fait sur des compétences éducatives : « à titre d’exemple, certains  candidats ayant affiché des réticences vis-à-vis du port de l’uniforme ou de la participation à la cérémonie de levée des couleurs n’ont pas été retenus » ; une dimension militaire renforcée par le choix des lieux de formation pour ce personnel d’encadrement (en mai 2019) : la base aérienne de Brétigny et l’école militaire de Saint-Cyr Coëtquidan. En tout état de cause, « le recrutement des équipes encadrantes a été vécu difficilement ».  Encadrement sélectif, donc mais également lacunaire : « un certain nombre de compétences se sont avérées manquantes, en particulier sur les besoins sanitaires, les problématiques psychosociales et les dimensions logistiques et techniques ». Le recrutement de médecins, tout spécialement, semble avoir tourné au gag : « les six médecins mobilisés ne l’ont été qu’au prix d’âpres négociations », assurant après coup qu’on ne les y reprendrait plus.

Pour être attaché aux valeurs de la république, tout ce petit monde n’est cependant pas insensible à l’appât du gain : 60 euros par jour pour les tuteurs, 80 euros pour les cadres (parmi lesquels des personnels de l’EN, cumulant cette rétribution avec leur salaire habituel…) Pour les premiers, venant majoritairement des métiers de l’animation, « c’est une bonne surprise (…) une très bonne nouvelle ». 

« Des données financières lacunaires »

Angle mort – parmi d’autres – de la généralisation du SNU, le financement du dispositif, constamment minoré par ses instigateurs, apparaît toujours aussi peu crédible et toujours aussi extravagant. Coût des 12 jours d’expérimentation de juin 2019 : 4, 04 millions d’euros (dont 554 000 euros pour l’uniforme !). Un bilan chiffré officiel que les enquêteurs peinent à prendre au sérieux : « L’analyse du matériau disponible, s’agissant des informations d’ordre financier relatives aux dépenses engagées dans le cadre de la préfiguration du SNU en 2019, révèle de nombreuses lacunes qui obèrent fortement la capacité à établir un diagnostic approfondi sur la structure des dépenses engagées (…) Les données disponibles pour rendre compte des modalités de financement du SNU sont très partielles. Aucune analyse en termes de coût complet n’est envisageable, faute de disposer de l’ensemble des dépenses exécutées pour le SNU sur l’ensemble des programmes budgétaires. » On comprend dans ces conditions que les enquêteurs ne se risquent pas à extrapoler :  en se basant sur les crédits de 4 millions d’euros alloués pour les 1978 volontaires de juin 2019, la généralisation à 800 000 jeunes d’une classe d’âge aboutirait à une dépense annuelle de 1, 617 milliard d’euros, une somme qui, compte tenu des réserves formulées, des manquements relevés dans l’organisation, du recours inévitable à l’hébergement privé (ce sera le cas en 2020), devrait être largement réévaluée à la hausse, comme d’ailleurs l’ont mentionné tous les rapports préparatoires (entre 2 et 3 milliards d’euros). A titre d’exemple, le coût du seul uniforme – sur lequel les organisateurs semblent faire une fixation - s’élèverait chaque année à 22, 6 millions d’euros, bien sûr prélevés sur le budget de l’Education nationale.

« Des pédagogies actives qui ont parfois manqué »

Le contenu du séjour « de cohésion » fait également l’objet de vives critiques.  Une débauche d’activités, de figures imposées, justifiée le plus souvent par une obligation de communication envers les médias et l’opinion, un « trop plein d’injonctions », des plannings quotidiens incohérents, sont mal vécus par les jeunes : « J’ai l’impression que le SNU est fait pour apprendre la patience. On attend tout le temps, pour tout (…) Ils ne sont pas organisés et ils nous demandent de l’être. » En dépit d’une communication officielle vantant les pédagogies « innovantes » mises en œuvre pendant le séjour, la plupart des interventions tiennent du cours magistral, peu motivantes pour les jeunes. Un cadre explique : « les jeunes peuvent parfois rester assis dans une salle toute la journée, je ne vous cache pas que l’association est vite faite avec l’école et ça n’est pas très dynamique. » Confirmation par un tuteur : « quand je vois qu’on met des gamins six heures par jour en salle, ça m’interroge (…) Ils ont besoin d’extérieur, déjà on est dans un lycée donc le cadre rappelle le scolaire et si on parle de cours, on déstabilise ». Pour le rapport, « les jeunes en difficulté scolaire, vulnérables ou en décrochage se sont révélés particulièrement en difficulté dans ce cadre. »

Ces jeunes en difficulté, comme d’ailleurs les autres, n’ont rien à attendre des bilans (santé, scolaires, psychosociaux) mis en avant par la communication officielle. Outre que ces bilans sont difficiles à dresser, par manque de personnel et de compétences, ils ne débouchent sur aucun suivi, ce qui était prévisible : « la réflexion autour de la pertinence des bilans recroise l’enjeu d’une priorisation des objectifs du SNU. Elle invite également à questionner les relais pour une prise en charge des difficultés (…) dans les territoires d’origine des jeunes, avec, à ce jour, une insuffisance repérée par la quasi-totalité des équipes de direction de centres. »

Incontestablement, la pédagogie ne s’apprend pas à la base aérienne de Brétigny ou à l’école militaire de Saint-Cyr Coëtquidan.

« Une cohorte relativement peu représentative de la classe d’âge des 15-16 ans »

Elément majeur de la propagande officielle sur le SNU, la référence au brassage social n’a même pas résisté à la phase de préfiguration. Contrairement à ce qui a été annoncé et repris en boucle dans les médias, les 1978 volontaires de cette première session ne sont en rien représentatifs de la jeunesse du pays mais présentent au contraire un profil très spécifique :

- des enfants de militaires surreprésentés : près d’un tiers des volontaires (31 %) est issu d’une famille travaillant ou ayant déjà travaillé dans l’armée (contre 1, 3 % pour l’ensemble de la population).

- des familles plutôt aisées financièrement : 65 % des jeunes interrogés déclarent appartenir à une famille « très à l’aise » ou « plutôt à l’aise ». A ce propos, l’enquête rapporte qu’« aucun indicateur de position sociale, comme les professions ou les diplômes des parents, n’a été recueilli et exploité au moment de l’inscription des jeunes. » Et si les jeunes ont été dispatchés sans tenir compte de leur région d’origine, il apparaît clairement que « la mixité territoriale a pris le pas sur la mixité sociale dans les objectifs et les préoccupations des acteurs du SNU. »

- une majorité de jeunes scolarisés en lycée général ou technologique, les filières professionnelles étant notoirement sous-représentées.

- 63 % des volontaires envisagent une carrière dans les métiers de la défense et de la sécurité.

Au final, si les jeunes s’affichent majoritairement satisfaits de leur séjour, la spécificité de leur profil (et leur engagement volontaire dans un dispositif dont ils connaissaient et approuvaient à l’avance la nature et les contraintes) réduit à pas grand-chose la signification de cette phase de préfiguration, ce que le rapport traduit en termes diplomatiques : « il faut donc s’attendre à ce que la généralisation intègre dans les cohortes suivantes un public qui sera moins susceptible d’être satisfait du SNU », un euphémisme qui vient opportunément rappeler que de lourdes sanctions sont prévues contre le public en question… Les réticences à venir ne sont sans doute pas étrangères à la décision du gouvernement de n’ouvrir la seconde expérimentation du SNU, en juin prochain, qu’aux seuls volontaires, alors que dans un premier temps, il avait été prévu de sélectionner les jeunes sur tirage au sort, donc avec le risque d’une opposition ouverte.

Ce rapport officiel, concluant une enquête menée sur le terrain auprès des jeunes et de l’encadrement, ne juge ni ne condamne ; ce n’est pas son objet. Néanmoins, il rend visible, en filigrane, la véritable nature d’un dispositif, à la fois surréaliste quant à son financement (surtout dans un contexte de désengagement de l’état) et à son organisation matérielle mais porteur d’une idéologie forte et lourde de menaces pour l’éducation. Il se confirme en réalité que le SNU n’est ni un service militaire ni un service civil – aucun service n’est exigé de ceux qui y sont soumis – mais bien plutôt, notamment à travers l’implication du service public d’éducation, une période militaire obligatoire directement intégrée à la scolarité des élèves. A travers une mise en scène codifiée, fortement militarisée, c’est l’image d’une jeunesse patriotique et disciplinée que les promoteurs du SNU veulent offrir à une opinion publique manifestement très demandeuse et qui a la fâcheuse tendance à confondre patriotisme et solidarité, discipline et soumission.

 

Rappel : une pétition attend toujours les signatures.

 

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