Le mouvement social au péril du populisme

Appel de Campion aux forains pour « bloquer le pays ». Appel de Melenchon au « peuple pour déferler sur Paris. » Autour du code du travail, la récupération du mouvement social est en marche. Il n’est pas sûr que le code du travail y trouve son compte. Les travailleurs encore moins.

Pensez donc : un « forain, un pupille de la nation, un fils de déporté » qui appelle le 12 septembre à « bloquer le pays » contre la réforme du Code du travail.  Marcel Campion, le « roi des forains » auto-proclamé, sera « en première ligne de toutes les manifestations colère sociale : avec les syndicats et les insoumis, les bonnets rouges et les blacks blocs, les agriculteurs faillis et les anarchistes. » Pas moins. Ce curieux appel, bordé d’un liseré tricolore, s’il ne donne certes pas le ton d’un mouvement social, du moins lui apporte-t-il une certaine coloration dont les syndicats feraient bien de se méfier : le mouvement social n’a rien à gagner à se laisser récupérer par des individus pas spécialement recommandables ni franchement honnêtes. Dans le contexte actuel, ils sont souvent plus bruyants que la société civile, que les travailleurs, pourtant les premiers concernés.

Un richissime homme d’affaires défenseur du droit du travail ?

Campion, fils de déporté, peut-être - il n’y a d’ailleurs nul mérite personnel à l’être - mais fils du peuple, parlant au nom du peuple, de tous les miséreux, l’arnaque est trop grosse, surtout quand il s’agit de défendre le droit du travail sur lequel il s’est plus d’une fois essuyé les pieds. Si, arrivé à 78 ans il a peut-être, comme il l’affirme, beaucoup travaillé – plus qu’un autre ? -  il a aussi beaucoup fait travailler pour lui, un large réseau d’affidés lui permettant en outre de devenir ce qu’il est aujourd’hui : un richissime homme d’affaires, tellement riche qu’il se croit d’ailleurs tout permis lorsque son intérêt est en jeu. Son appel ne s’embarrasse d’ailleurs ni de précautions ni de scrupules : par la menace d’une action violente, d’un blocage du pays, il cherche surtout à se protéger d’un juge, Renaud Van Ruymbeke – sans doute un valet du pouvoir – qui l’a mis en examen pour abus de biens sociaux et recel de favoritisme. Au cœur du litige, notamment, les magouilles et les arrangements autour de la grande roue montée sur la place de la Concorde (1), un épisode qui illustre moins la complaisance des pouvoirs publics que la peur que leur inspire un individu qui en prend à son aise avec la loi quand il s’agit de défendre sa confortable fortune. La grande roue, les boutiques qui défigurent un site protégé en plein Paris ? Pour Campion, la manif du 12 septembre est d’abord un moyen de pression exercé sur le conseil de Paris qui, après plusieurs années de tergiversation et de compromission, semble désireux de faire appliquer la loi mais aussi, plus simplement… le droit du travail, que l'homme d'affaires - car c'en est un - aura sans doute bien davantage contribué à saper que Macron et El Khomri réunis. 

Malgré sa détestation affichée pour les « fonctionnaires zélés, les éducateurs, les policiers, l’état, les municipalités », c’est grâce à de solides relations dans le monde politique que Campion a pu bâtir sa fortune. Des relations diversifiées même si, depuis longtemps, il s’est principalement acoquiné avec l’extrême-droite, ce qui ne manquera pas d’aller droit au cœur des blacks blocs et des anarchistes auxquels son vibrant message s’adresse…

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Un politicien en fin de carrière qui en appelle au peuple ?

Des mots qui tournent à vide, une phraséologie bavarde, des bateleurs, des tribuns dont la fonction principale est d’occuper le terrain et la seule raison d’être de s’écouter parler : de quoi Campion est-il le symptôme sinon d’un débat politique profondément dénaturé, où les quelques politiciens rescapés du cataclysme électoral du printemps dernier tentent par tous les moyens de se refaire une virginité, de se donner un semblant de crédibilité. Dans l’immédiat, c’est le mouvement social qui risque d’en faire les frais. Aussi réticent à soutenir le mouvement du 12 septembre qu’à contrer Le Pen lors du second tour des présidentielles, Mélenchon monte une nouvelle fois son barnum personnel comme Campion sa grande roue, avec la même outrance verbale que le patron des forains et surtout cette impossible arrogance qui est sa marque de fabrique. Pour le 23 septembre, il appelle donc « le peuple à déferler sur Paris » ; dans une même veine, quelques jours plus tôt, il faisait de ses sympathisants rassemblés à Marseille les héritiers des résistants au nazisme. Il est vrai que pour quelqu’un qui n’a jamais vraiment fait la différence entre Merkel et Hitler, l’anachronisme est dans la logique des choses. De quel « peuple » Melenchon parle-t-il au juste ? Des 14 % d’électeurs inscrits qui ont voté pour lui aux présidentielles ? Des 5 % d’électeurs inscrits qui ont voté pour son parti au premier tour des législatives ? Des sympathisants du mouvement confondus avec les adhérents ? Des sondages d’opinion ou du nombre de vues des vidéos sur Youtube ?

Mais l’emphase et la démesure – qui sembleraient ridicules sous d’autres cieux – signes d’une démocratie en piteux état, ne sont pas une chose nouvelle dans le débat public en France. D’une certaine façon, l’agitation maladive entretenue par Mélenchon, s’il faut une référence, tient davantage de la Manif pour tous que d’un mouvement révolutionnaire. La similitude n’est pas que chronologique : en 2012-2013, Hollande à peine élu, les adversaires du mariage pour tous descendaient dans la rue au nom du « peuple » (« écoute ton peuple », hurlait une Boutin déchaînée à l’adresse du président…), en réalité des militants disciplinés, organisés, disposant de temps libre et de moyens financiers non négligeables, maîtrisant les arcanes de la communication de masse, usant et abusant des réseaux sociaux : une pression permanente exercée sur le pouvoir et les médias, et virant souvent à l’intimidation. Au-delà du mariage pour tous, transpiraient la haine de Christiane Taubira et la volonté d’en finir avec Hollande dont on réclamait la démission. On oubliait juste un détail : que Hollande et Taubira étaient en place par la volonté d’une majorité d’électeurs. Le peuple contre les électeurs ?  Le peuple : au final quelque chose d’assez factieux à défaut d’être carrément facho.

… au peuple ou à la rue ?

Cinq ans plus tard, la réforme du code du travail – à juste titre contestée par les syndicats – apparaît surtout comme l’occasion, pour les perdants du suffrage universel, de revenir dans le jeu politique. Avec un mode opératoire (la rue + les réseaux sociaux) très inspiré par la Manif pour tous. Mais il y a tromperie sur la marchandise : il est parfaitement légitime de remettre en cause les institutions politiques d’un pays, notamment la désignation des dirigeants mais lorsqu’un politicien en fin de carrière, après avoir pendant plus de 40 ans usé jusqu’à la corde toutes les ficelles des combines électorales dès lors que c’était son intérêt, se pose en pourfendeur d’un système qu’il a contribué à faire tourner et qui l’a confortablement entretenu en retour, on est ici en pleine escroquerie. L’appel à la rue (abusivement confondu avec le « peuple »), après avoir été battu à la régulière dans les urnes, c’est le ressort du populisme, mais le populisme ne peut pas être une bonne réponse à un déficit de démocratie.

Si réponse il peut y avoir, on peut s’inspirer bien plus sûrement d’initiatives lancées à NDDL, à Bure, aux côtés des migrants à Calais ou dans la vallée de la Roya, représentatives de ce qu’on appelle communément la désobéissance civile. Des initiatives parties du terrain en réaction à des projets non démocratiquement définis ou à la violence institutionnelle, élaborées à partir du débat et de la confrontation d’idées, des mouvements non hiérarchisés, autonomes, dont les participants n’hésitent pas à payer, souvent lourdement, le prix de leur engagement. De façon sans doute moins spectaculaire, loin de toute ambition héroïsante, lorsque dans des établissements scolaires, des enseignants, inquiets de voir l’EN s’engager dans une voie brutalement réactionnaire, se lancent dans la mise en œuvre d’un projet éducatif qui n’est pas la simple retranscription des circulaires ministérielles, ils participent incontestablement à la construction d’une société plus démocratique.

Rien à voir avec le populisme qui consiste à circonvenir la société (le « peuple » ?), à conquérir le pouvoir pour mieux le confisquer, tout en se refusant à remettre en cause le centralisme autoritaire hérité d’une longue histoire française. Et si, de fait, l’épisode électoral du printemps dernier a pu mettre à mal les partis politiques traditionnels, on peut légitimement s’inquiéter de voir avec quelle facilité les vieilles idées et les conceptions les plus éculées disponibles sur le marché politique se trouvent présentement propulsées sur l’avant-scène.

Le code du travail mérite une autre considération.

 

(1) Voir les articles de la Tribune de l'art, notamment ici et .

 

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