"Les Français" et l'école : un sondage promotionnel pour Blanquer

Dans un dernier sondage IFOP, si le thème de l’école retient l’attention, c’est davantage par la nature des questions posées que par les réponses. Les points de vue sollicités concernent exclusivement les questions mises en avant par Blanquer, à la promotion duquel cette enquête travaille, nouvel élément d'une indécente campagne promotionnelle offerte au ministre par les médias.

« Ce que veulent les Français » : avec ce titre tout en modestie, le dernier sondage IFOP commandité par l’Express est censé donner une image représentative de l’opinion – en réalité 1003 personnes sondées en ligne -  sur des sujets aussi variés que l’ouverture des magasins le dimanche, la préférence entre l’enterrement et la crématisation, la réforme du bac ou encore la peine de mort. En revanche, aucune question sur la préférence des « Français » pour le bain ou la douche ou le régime sans gluten. Le lecteur est frustré…

Si le thème de l’école retient l’attention, c’est davantage par la nature des questions posées que par les réponses : de fait, plutôt que de connaître l’opinion d’un retraité habitant une commune rurale de la Creuse sur la suppression des devoirs à la maison ou sur la sélection pour l’entrée à l’université, on peut s’interroger sur les raisons qui ont poussé le sondeur à choisir telle question, et surtout telle formulation, plutôt qu’une autre mais aussi à demander son avis au retraité en question plutôt que, par exemple, à un parent d’élève ou à un enseignant. Autre exemple : « Pensez-vous que la suppression des devoirs à la maison permettrait d’améliorer le niveau et l’apprentissage de votre enfant / des enfants en général ? » Une formulation aussi contournée n’est pas, chez le sondeur, le signe d’une grande rigueur conceptuelle : d’abord parce que les devoirs à la maison en primaire sont interdits depuis une bonne soixante d’années et que la question ne permet pas de différencier les niveaux d’étude concernés, ensuite parce que relier la suppression des devoirs à l’amélioration ou à la détérioration du niveau et de  l’apprentissage, sans plus de précisions, ne peut avoir pour effet que de conforter les clichés largement répandus sur les valeurs du travail, de l’effort, de la rigueur etc.

Dans un même ordre d’idées – toute question, même la plus farfelue, exige une réponse – celles concernant le bac (« adhésion à la réforme du bac » ou « adhésion à la mise en place de la sélection sur dossier à l’entrée à l’université ») qui recueillent respectivement 83 % et 73 % d’avis favorables ont ceci de remarquable qu’elles sollicitent des sondés un avis sur un projet (la réforme du bac) en cours de discussion et dont personne ne connaît encore avec certitude la nature, surtout lorsqu’a priori, on ne suit le sujet que de très loin, ce qui doit être le cas de la majeure partie des sondés.

Sans surprise, les points de vue sollicités concernent exclusivement les questions mises en avant par Blanquer ces derniers mois, dans une formulation qui suggère la réponse. A côté des incontournables gadgets promus par le ministre comme sujets de société majeurs (le téléphone portable au collège, l’uniforme scolaire), le sondage décline complaisamment la liste des préoccupations, des choix ministériels : 79 % des sondés sont favorables au redoublement, 69 % au retour de la semaine de quatre jours en primaire, 75 % opposés « au port du voile ou du foulard islamique » à l’université, 56 % pensent que le rôle de l’école consiste d’abord à « transmettre aux jeunes des valeurs : respect de l’autre, politesse, égalité ». L’enquête ayant été menée avant l’épisode Dehaene, les sondés ont échappé à une question sur l’installation d’IRM dans les écoles… Pour l’instant.

Comme dans la plupart des enquêtes d’opinion, le biais des énoncés est évident, chaque question orientant plus ou moins lourdement le choix des sondés, comme l’illustre par exemple la question sur le voile à l’université : « Personnellement êtes-vous favorable, opposé ou indifférent au port du voile ou du foulard islamique dans les salles de cours des universités ? » Outre le fait que seules les étudiantes musulmanes sont ici concernées, on peut se demander quelles réponses auraient été apportées à une question du type : l’Etat doit-il interdire aux individus de manifester leurs croyances religieuses ?  Ou encore : est-il dans le rôle de l’Etat d’imposer des contraintes vestimentaires à ses ressortissants ? Mieux encore : en quoi le fait de porter un foulard constitue-t-il une menace pour la laïcité ? Ce qui aurait peut-être eu le mérite de faire réfléchir les 72 % de sondés, qui, dans la même enquête, jugent la laïcité « menacée ». Un sondage ne demande jamais de justifier ses choix, encore moins de réfléchir. 

Constatation identique sur le redoublement : « Vous personnellement, seriez-vous très favorable, plutôt favorable, plutôt opposé ou très opposé à ce qu’à l’avenir le redoublement ne soit plus pratiqué à l’école, au collège et au lycée. » Les sondés auraient-ils répondu favorablement (à 79 %) à une question portant sur le redoublement de leurs propres enfants – le redoublement, c’est toujours bon pour les autres – ou formulée ainsi : « êtes-vous favorable à ce que les enfants des milieux modestes fassent l’objet d’une orientation précoce ? » Car au-delà des faux-semblants méritocratiques, c’est bien la finalité ultime du redoublement.

« Ce que pensent les Français » ? Outre que ce sondage a plutôt pour fonction de leur éviter d’avoir à penser, il met une nouvelle fois en lumière la traditionnelle collusion entre instituts de sondage, médias commanditaires et milieux politiques. Dans le cas de l’école, il est tout à fait évident que ce sondage, par la nature des questions retenues et le biais des énoncés, participe de cette indécente campagne promotionnelle que la presse offre au ministre de l’Education. Une communication frénétique - quasi pathologique - de Blanquer, entretenue, amplifiée par des médias aussi complaisants pour la posture d’homme providentiel qu’il cherche à se donner qu’ignorants des réalités éducatives. Dans le contexte intellectuel et politique du moment, il est devenu banal d’affirmer que la droite aurait remporté "la bataille des idées." Formule approximative : si bataille il y a eu – car la gauche ne s’est guère montrée combative – c’est celle de la fabrique de l’opinion et des fabricants d’opinion.

 

Blanquer et les médias sur ce blog : https://blogs.mediapart.fr/b-girard/blog/231217/blanquer-et-les-medias-brouillard-de-mots-realite-des-choses

 

 

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