Au fil des jours, des semaines, la dénonciation de l’Europe dans la campagne électorale tourne à l’obsession, à l’idée fixe, quelque chose de quasi pathologique. Pas un meeting sans un discours enflammé contre l’UE, contre Bruxelles (d’aucuns disent parfois Berlin), la finance, le grand capital qui impose sa loi à la « souveraineté » nécessairement nationale, incarnée par un « peuple » lui aussi nécessairement national. Un peuple auquel seule la sortie de l’Europe (ou pour certains, des « traités ») serait en mesure de rendre le pouvoir qui lui a été confisqué. Car la chose est entendue : la confiscation de la démocratie en France n’a rien à voir avec la corruption des politiciens, avec la confusion des pouvoirs, avec des institutions décrépites. Tout cela c’est la faute à l’Europe ; un complot de l’étranger en quelque sorte.

L’Europe bouc émissaire

Sauf que l'accusation ne tient guère la route. Depuis 60 ans, de quelque côté qu’on tourne la chose, toutes les décisions prises d’abord à 6 puis à 28, l’ont été par des dirigeants démocratiquement élus dans leurs pays respectifs ; si de mauvaises décisions ont été prises – et les bonnes décisions plus rarement – les électeurs n’ont qu’à s’en prendre à eux-mêmes mais il est tellement plus confortable de faire porter sur l’autre, le voisin, l’étranger, l’immigré, le poids de ses propres erreurs. L’Europe comme bouc émissaire, c’est d’abord la marque de politiciens et d’électeurs qui, par aveuglement, par faiblesse, par habitude, refusent de reconnaître leurs erreurs de jugement, leurs mauvais choix. Des choix à l’évidence le plus souvent dictés par les caprices et par l’inconséquence de citoyens-consommateurs dont le mode de vie ne trouve satisfaction qu’à travers la spoliation de millions de travailleurs en Afrique, en Asie, la déstabilisation de vastes régions du monde. Comme le montre l’histoire de ce système économique, le capitalisme n’a nul besoin de l’UE pour prospérer, juste de consommateurs et d’une main d’œuvre docile que les états-nations ne lui ont jamais refusés. Qu’on le veuille ou non, dans les pays réputés riches, la paupérisation, la précarisation de larges couches de la population sont le résultat de politiques menées délibérément par les dirigeants de chacun des états « démocratiquement » élus, le plus souvent sans beaucoup de discernement, ce que permet, justement, un système abusivement qualifié de démocratique qui donne à de prétendus citoyens - qui ont d'ailleurs fait l'objet d'un tri préalable - l’illusion de maîtriser leur destin.

Que l’essor du capitalisme au 19e siècle soit contemporain de l’émergence des nations n’est pas qu’une coïncidence fortuite et prétendre que le repli sur on ne sait trop quelle souveraineté nationale serait synonyme d’une plus grande justice sociale, c’est tout simplement se moquer du monde. Ce que ne manquent pas de faire les candidats à la présidentielle, qui, toutes tendances confondues, en rajoutent dans la surenchère nationale pour tenter de faire oublier le vide de leurs projets politiques respectifs, en particulier leur incapacité maladive à dépasser les frontières étriquées héritées du passé, leur refus de comprendre le monde dans sa globalité, d’accepter que la distinction entre « eux » et nous » est non seulement obsolète mais moralement indéfendable. Il est d’ailleurs tout à fait symptomatique que les attaques europhobes les plus virulentes soient le fait de politiciens (Le Pen, Mélenchon) qui s’accommodent fort bien du capitalisme et dont les programmes ne manifestent jamais la moindre velléité de s’attaquer à un système de production potentiellement destructeur. 

Le débat politique gangrené par l’identité nationale

Ce qu’on peut reprocher à l’UE, ce n’est pas tant son implication dans une certaine forme de mondialisation commerciale débridée qu’elle a accompagnée et qui se serait de toute façon accomplie sans elle, que de ne pas s’être donné les moyens d’en contrebalancer les effets par une politique sociale et culturelle résolument supranationale. Un échelon tout autant fondé que l’échelon national mais à qui, précisément, et de façon tout autant remarquable, les contempteurs les plus furieux de l’Europe refusent toute forme de légitimité. Parce que la nation est le seul univers mental qu’ils puissent comprendre mais aussi, plus prosaïquement, parce qu’un autre cadre de référence et d’action politique leur ferait perdre leurs petits pouvoirs, leurs privilèges et leur raison d’exister.

Il suffirait donc de « sortir de l’Europe » pour s’offrir des matins radieux ? Mais pour aller où ? Les contempteurs de l’Europe n’ont aucune réponse, se réfugiant derrière un brouillard de mots, de formules toutes faites, de promesses à n’en plus finir. Circonstance aggravante :  la rhétorique europhobe n’est plus, comme elle pouvait l’être il y a encore quelques années, le privilège de la seule extrême-droite, le poison identitaire ayant gangrené tout le débat politique. C’est Fillon qui prétend redonner vigueur à « l’orgueil national ». C’est Mélenchon qui, dans une débauche de drapeaux tricolores et de Marseillaises vociférées, juge bon de mettre en avant son « attachement charnel à la nation ». C’est cette germanophobie ahurissante qui nous replongerait presque au temps de Déroulède. Ce sont toutes ces propositions délirantes d’augmentation du budget militaire et d’encasernement des jeunes. Incontestablement, Le Pen est en bonne compagnie au point que la question qui se pose aujourd’hui n’est pas d’ergoter sur la possibilité pour l’extrême-droite d’accéder au pouvoir mais de savoir pendant combien de temps encore la préservation de l’identité nationale sera considérée par les politiques et l’opinion publique qui les suit, docile, comme un horizon insurpassable, comme l’objet ultime de l’action politique.

On peut effectivement prétendre vouloir en finir avec l’Europe, « sortir des traités » mais ne pas duper les gens sur l’horizon qu’on leur ouvre. L’Europe d’avant le traité de Rome, c’est bien l’Europe des années 40, celle des frontières et des haines recuites. Que dire de ces politiciens, bavards impénitents, bonimenteurs, qui jouent avec le feu ?

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Tous les commentaires

Bonsoir/bonjour,

Tout d’abord pour vous dire que les débats relatifs à la construction européenne ne sont pas bornés aux prochaines échéances électorales et qu’ils s’inscrivent dans une séquence beaucoup plus longue. Je vous invite ainsi à considérer le temps long...

Ensuite, vous dites que les corps électoraux seraient responsables de leurs maux et je souhaite mettre en doute cette affirmation à la lumière de quelques observations. Tout d’abord vous parlez « d’États « démocratiquement » élus, le plus souvent sans beaucoup de discernement » [sic] :

  1.  un État ne s’élit pas, il est le fruit d’une construction politique dans le temps.
  2. les « dirigeants » d’un État ne sont pas nécessairement élus, exemple : les ministres.  
  3. les « dirigeants » d’un État contredisent souvent l’électorat, exemple : le référendum de 2005.

Par conséquent, que doivent faire les électeurs pour s’en prendre à eux-mêmes quand vous dites : « les électeurs n’ont qu’à s’en prendre à eux-mêmes » [sic]. Que préconisez-vous ?

Dans le doute, j’aimerais maintenant attirer votre attention sur le cas du référendum de 2005…

Vous dites en substance que certain-e-s ont fait de « l’Europe » un bouc-émissaire ; ce n’est pas complètement faux et ce n’est pas non plus nouveau. Néanmoins, vous souvenez-vous que les Français-e-s s’étaient majoritairement prononcé-e-s contre l’approbation du traité de ROME II ?

Il était alors question d’étendre l’architecture de l’Union européenne vers l’est, de constitutionnaliser les règles du fonctionnement de l’Europe fédérale à 25 et de transférer la majeure partie des compétences étatiques vers une gouvernance encore plus verticale…

Qu’en ont dit les Français-e-s ? Pour plus de 15 millions de personnes, c’était non. Ce qui, rapporté aux votes comptabilisés, représentait environ 55 % des voix. On ne parle pas du résultat du deuxième tour d’une présidentielle, mais d’une consultation par référendum…

Suite à quoi, notamment parce que cette voix populaire n’était pas fédérée autour d’une seule instance politique organique, les dirigeants démocratiquement élus par la suite (Sarkozy, Hollande) n’ont pas jugé bon d’appliquer ce que le peuple leur avait déjà dit, pourtant « démocratiquement ».

2005 : quand les Français ont dit non à l'Europe © Marie-Noëlle Lienemann
 

Comprenez bien qu’il y avait alors deux grands pôles au sein de cette majorité populaire, dont l’un orphelin d’une représentation politique organique univoque ; à gauche précisément. D’où la naissance du Front de Gauche, qui promettait de tenir tête au discours nationaliste de l’extrême-droite...

En 2012, il y avait parmi les partis politiques faisant figurer la problématique des traités européens dans leur programme le PS, le FN et le Front de Gauche notamment. Des partis qui au soir du premier tour de l'élection ont recueilli environ 55 % des votes des Français-e-s.

Notez que je n'ai utilisé que deux chiffres se rapportant à un pourcentage dans mon commentaire, mais que les deux se rapportent à l'exercice d'un vote ; dans les deux cas : 55 %... Aucune corrélation entre 2012 et le référendum de 2005 n’existerait, selon vous ?

Alors, au prétexte que les Français-e-s ont ensuite élu des Présidents qui n’ont pas respecté la voix du peuple, il faudrait leur reprocher maintenant de demander des comptes ? Que fait-on de la colère des gens ? Doit-on laisser la critique de l’Union européenne à l’extrême-droite ?

Bien à vous.